Oiseaux migrateurs : l'Alsace, couloir aérien et terre d'accueil

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Écrit par Cécile Poure

A l'occasion de la journée mondiale des oiseaux migrateurs qui aura lieu samedi 14 mai, nous faisons un point sur ces oiseaux qui viennent en Alsace, le temps d'un battement d'aile ou d'une saison, avec Cathy Zell, de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO).

Cathy Zell est chargée de communication à la LPO, la Ligue pour la protection des oiseaux, en Alsace. Si ce n'est pas une spécialiste de la migration, elle en sait suffisamment pour faire un point sur ces oiseaux de passage. Nous lui avons posé trois questions.

Qu'est-ce qu'une migration ? 

La question peut paraître bête (à plumes) mais la réponse est plutôt du genre compliquée.

"Les oiseaux se reproduisent à un endroit qui convient à leurs petits, à leur survie. Cet endroit doit remplir au moins trois critères : conditions climatiques, environnement riche en nourriture et niche écologique. En effet, les oiseaux entrent en compétition sur les territoires les plus favorables à la reproduction. Donc au fil des millénaires, certaines espèces se sont adaptées à ces niches écologiques vides pour survivre. 

Lorsque la saison change, la nourriture baisse. Les oiseaux quittent cet endroit pour un autre plus favorable. L'environnement (pour le loriot par exemple), la durée du jour (les hirondelles, le 15 avril) déclenchent cette migration.

Il existe donc deux types de migrations.

- La migration prénuptiale au printemps (avant la reproduction). L’oiseau quitte son aire d’hivernage (Afrique, Espagne, sud de la France) et rejoint son aire de reproduction, plus ou moins éloignée (France, dont l’Alsace, Europe du Nord ou de l’Est). Le front de migration est assez large même si certains axes sont bien fréquentés (Rhin ou l'Ill pour les guifettes et sternes). En Alsace, en février-mars arrivent les premiers vanneaux huppés, courlis cendrés, milans noirs, cigognes blanches, hirondelles rustiques, bergeronnettes grises, alouettes lulu. Le coucou gris, le rossignol philomèle, la sterne pierregarin, les hirondelles de fenêtre et de rivage, les fauvettes arrivent en avril. En mai, les divers migrateurs sont arrivés, la bondrée apivore étant parmi les derniers à venir. 

La migration postnuptiale (après la reproduction) : L’oiseau quitte son aire de nidification et gagne son aire d’hivernage, c’est la « migration d’automne » même si, pour certains oiseaux, elle commence dès juillet (milan noir, martinet noir). Elle s’étale jusqu’en octobre-novembre (grives, pinson des arbres, linotte mélodieuse…). Les haltes migratoires sont souvent plus longues qu’au printemps. Les migrateurs peuvent être rencontrés un peu partout mais des voies de passage privilégiées sont empruntées lors de ce trajet postnuptial. En Alsace, les cols vosgiens et le Jura alsacien sont des lieux où se concentre le passage postnuptial.

La championne du monde de la migration ? La sterne arctique qui se reproduit en Arctique et passe l'hiver en Antarctique." 

Quelles espèces en Alsace ? 

"C'est très difficile à dire : on dénombre plus de 10.000 espèces d'oiseaux dans le monde. Certaines, trop éloignées pour passer par l'Alsace, c'est sûr mais il en reste tant ! On peut difficilement faire un état des lieux. On sait une chose c'est qu'il n'y a jamais de règles absolues quand on parle de vivant. Une certitude : l'Alsace est un important couloir migratoire. Mission Migration fait des comptages régulièrement. 

L'Alsace est déjà bien située géographiquement parlant. En Europe du Nord et de l’Ouest, le flux migratoire suit globalement un axe Nord-Est /Sud-Ouest, l’Alsace, située sur cette trajectoire, est l’une des voies de passage des migrateurs européens. Ensuite, l'Alsace est un véritable couloir aérien par un phénomène d'aspiration entre les Vosges et la Forêt-Noire favorable aux flux d'air. Ensuite il y a aussi et surtout de l'eau, à boire. Le Rhin bien sûr mais aussi Plobsheim, premier grand point d'eau pour les migrateurs venus des pays scandinaves.

On peut observer les divers types de migrateurs.

- Les grands voyageurs qui vont hiverner en Afrique, après s’être reproduits en Alsace ou plus au Nord : hirondelles, martinet noir, courlis cendré, rossignol, huppe fasciée, loriot d’Europe, faucon hobereau, milan noir, pie-grièche écorcheur. Les points d'eaux sont aussi une halte migratoire privilégiée pour les bécasseaux et autres oiseaux qui nichent en Europe du Nord.

-  Les migrateurs partiels dont l’amplitude de déplacement est moindre et dont une partie des populations n’accomplit pas de déplacement migratoire (oiseaux sédentaires) : pinson des arbres, grives, merle noir, rougegorge familier, chardonneret élégant, mésanges. A ce titre, les cols vosgiens sont particulièrement traversés par des migrations Est/Ouest comme le Markstein ou le Jura alsacien. Certains oiseaux fuient simplement aussi les rigueurs hivernales du massif vosgien comme les bouvreuils pivoines. 

En hiver, la vallée du Rhin accueille en grand nombre les oiseaux d’eau (canards, oies, cygnes, plongeons, grèbes) venus des zones nordiques où la nourriture est devenue inaccessible à cause du gel. Ces migrateurs sont des "hivernants". Chaque année, ils sont recensés en janvier, lors du comptage Wetlands International.

Durant la dernière décennie, chaque hiver, entre 50.000 et 90.000 oiseaux d’eau ont été comptabilisés dans la vallée du Rhin. Ces chiffres sont en baisse par rapport à ceux des comptages initiaux, où l’on atteignait régulièrement des totaux de 100.000 oiseaux en janvier au cours des années 1970 et 1980."

Quels risques pour les oiseaux migrateurs ?

"Le réchauffement climatique perturbe les migrations c'est certain. Les zones d'hivernage sont de moins en moins éloignées des zones de reproduction puisque les températures sont de plus en plus douces. On observe ça beaucoup : des trajets diminués sauf pour certaines espèces très programmées comme les hirondelles qui continuent malgré tout à traverser le Sahara ou l'Espagne. Les cigognes, elles, se sont adaptées. Elles parcourent moins de distance quand elles ne restent pas tout bonnement sur place."

"La pollution lumineuse est un facteur de risque très important. C'est d'ailleurs le thème de cette journée mondiale des oiseaux migrateurs. L'Anpcen a fait des études là-dessus. La lumière artificielle augmente d'au moins 2% par an dans le monde et on sait qu'elle a des effets négatifs sur de nombreuses espèces d'oiseaux. La pollution lumineuse est une menace sérieuse pour les oiseaux migrateurs, car elle les désoriente lors de leurs vols nocturnes, entraîne des collisions avec des bâtiments, perturbe leur horloge interne ou les empêche d'entreprendre des migrations sur de longues distances. Aux Etats-Unis, on a dénombré des millions d'oiseaux désorientés par la lumière, tournant en rond et morts d'épuisement. 

Par exemple, saviez-vous que la cigogne née au mois de mars, part toute seule sur son site d'hivernage ? Sans parent, sans guide ? De manière innée, elle sait où elle va, en Afrique sub-saharienne. Et chemin retour pareil. Ces oiseaux à "migration innée" s'orientent à la fois grâce aux étoiles, grâce au champ magnétique et à certains points visuels. On comprend mieux pourquoi nos lumières artificielles peuvent les perturber. 

Donc si je devais conclure, je dirais ceci : prenez soin des oiseaux migrateurs, ils sont précieux. Ne détruisez pas leur nid, ne tirez pas sur les espèces gibier. Ils ont fait des milliers de kilomètres pour venir chez nous, ils sont épuisés, ont traversé des tempêtes, échappé aux griffes de leurs prédateurs, faites-leur bon accueil. Une coupelle d'eau, des graines … qu'ils retrouvent au moins leur habitat."