Pavés de la mémoire : avant la pose, un long travail de recherche sur les victimes du nazisme

Trébucher sur un trottoir et découvrir une petite plaque en laiton gravée à la mémoire d'une victime du nazisme. C'est tout le sens de la pose de Stolpersteine d'abord en Allemagne, et en France depuis 2015. En amont, historiens et descendants font tout un travail de recherche, indispensable.

Un nom, une date de naissance, de déportation et d'assassinat. Ces informations lapidaires sont gravées dans le laiton des Stolpersteine [pavés qui font trébucher, traduction littérale, ndlr], les pavés de la mémoire de l'artiste allemand Gunter Demnig. En Allemagne, le premier pavé a été posé en 1992, en France en 2015. Actuellement, plus de 90.000 pavés de la mémoire sont incrustés dans le sol des villes européennes, "le mémorial décentralisé le plus grand d'Europe".

Traditionnellement, autour des 9 et 10 novembre (en mémoire de la nuit de cristal, pogroms contre les juifs en 1938), les passants sont invités à polir les Stolpersteine. Certains déposent aussi une bougie ou une fleur au sol, histoire de faire trébucher un peu plus les passants ces jours-là.

C'est Christophe Woehrle qui a initié la pose des Stolpersteine en France. L'enseignant en histoire-géographie bilingue du collège du Stockfeld à Strasbourg est aussi historien bénévole et planche de nombreuses heures chaque semaine sur les recherches nécessaires à la constitution d'un dossier en vue de la pose d'un pavé de la mémoire.

Après avoir travaillé de nombreuses années dans les mines de potasses d'Alsace, il reprend ses études à 40 ans et se retrouve sur les bancs de l'université de Bamberg (Bavière) en Allemagne. C'est dans cette ville qu'il rencontre Gunter Demnig, à l'occasion de la pose d'un Stolperstein. Il participe ensuite à la pose d'un premier pavé pour un Français en Allemagne en 2012 : Bernard Delachaux, prisonnier de guerre exécuté en 1942 à Bamberg.

Il décide alors d'initier la pose de pavés de la mémoire en France. Les premiers ont été posés en 2015 dans la région bordelaise, puis à Bordeaux en 2019. "C'était stratégique", explique l'historien. "Bordeaux étant jumelée à Munich, nous voulions faire pression sur la municipalité munichoise. Mais cela n'a pas marché, et il n'y a toujours aucun Stolperstein à Munich. Une petite fille de déporté est opposée au projet et la mairie rejette toute demande."

Les pavés de la discorde

La pose de ces petits pavés de 10 cm sur 10 en laiton sont soumis à autorisation municipale, puisqu'ils se trouvent dans le domaine public. Certaines villes font un refus systématique de principe à toute demande, comme Munich et Paris, alors que les victimes du nazisme y sont très nombreuses mais le poids moral de certaines personnalités y a aussi une grande importance.

Un premier pavé a été déposé à Paris en 2022, sur le domaine privé uniquement. Il s'agit du pavé à la mémoire de Victor Perahia, rescapé des camps et présent lors de la pose dans la margelle de la galerie Perahia, rue Dauphine à Paris. D'autres devraient suivre, toujours sur le domaine privé. 

En Alsace, la ville de Mulhouse est plus floue dans ses refus : elle ignore toute demande sans même envoyer une lettre explicative.

Christophe Woehrle ne veut pas rentrer dans la polémique. Marcher sur des noms de victimes ou pas (ce qui gêne certains rescapés), se rappeler des noms précis ou faire des mémoriaux imposants. Lui fait ce travail de fourmi "pour clore les dossiers". Et si une famille s'y oppose, il respecte leur décision.

Un an minimum de recherches

Quand il est contacté par des descendants ou une commune pour poser des pavés de la mémoire, il procède toujours de la même façon : "Je fais des pré-recherches pour établir une liste des victimes du nazisme : juifs, homosexuels, tsiganes, opposants politiques, sauf les Malgré-nous". 

Il se rend ensuite aux archives militaires pour obtenir les dossiers de chaque personne. Ce sont les services historiques de la Défense présents un peu partout sur le territoire français (souvent Caen, Paris, Limoges ou Pierrefitte-sur-Seine).

Ce qui est étonnant, c'est qu'il n'y a aucun centre d'information ou d'archives en Alsace. [...] or pour défendre l'Histoire, il faut d'abord la connaître.

Christophe Woehrle

"Ce qui est étonnant, c'est qu'il n'y a aucun centre d'information ou d'archives en Alsace", s'interroge Christophe Woehrle. "Cela devait être le premier objectif du mémorial d'Alsace-Moselle, mais finalement ce ne sera plus qu'un mur de noms. J'ai demandé un rendez-vous au président de la Collectivité européenne d'Alsace, Frédéric Bierry, j'attends toujours."

"Or on ne règlera pas le problème des Malgré-nous et des victimes du nazisme sans faire les choses ici, en Alsace. Pour défendre l'Histoire, il faut d'abord la connaître."

Mention "mort pour la France"

"Je me suis rendu compte en commençant mes recherches que certains déportés n'avaient pas obtenus la mention 'mort pour la France'. Or tout juif français mort en déportation y a droit. Parfois, il n'y a plus de survivant et personne n'a fait la demande. Moi j'ai donc commencé par faire ce travail : obtenir toutes les mentions pour chaque personne décédée".

Christophe Woehrle s'est attelé à cette tâche. Il a obtenu des mentions pour 256 personnes, dont 220 juifs. Il saisit à chaque fois le procureur de la République du dernier lieu de résidence, puis engage des démarches auprès de l'office national des anciens combattants et des victimes de guerre.

"Comme j'ai fait la démarche de cette mention 'mort pour la France', je deviens alors légalement 'la personne ayant intérêt à agir', et je peux donc faire les demandes de pose de Stolpersteine aux communes".

Liliane et Gilbert Wertheimer by France3 Alsace on Scribd

La famille Wertheimer à Ottrott

Pour la famille Wertheimer, c'est comme ça aussi qu'il a procédé, pour faire figurer la mention "mort pour la France" à leur dossier. Liliane et son frère Gilbert (10 et 13 ans) ont été arrêtés avec leur mère Marguerite, leur père Alfred et leur tante paternelle Jeanne le 11 mars 1944 à Moussey (88) après avoir fui leur domicile d'Ottrott (67). Ils ont été internés à Ecrouves puis à Drancy, et enfin déportés à Auschwitz, où ils ont été assassinés dès leur arrivée le 18 avril 1944.

"Pour chaque dossier, je vérifie systématiquement que les victimes ont bien toutes les mentions auxquelles elles ont droit. Liliane et Gilbert n'avaient pas la mention 'morts pour la France', c'est désormais chose faite depuis janvier 2022", explique Christophe Woehrle.

Le 16 avril 2022, 84 ans après leur assassinat à Auschwitz, presque jour pour jour, les pavés de la mémoire ont été posés rue des sapins, non loin de la dernière adresse des Wertheimer avant leur expulsion d'Ottrott parce qu'ils étaient juifs,.

Leur maison a été détruite, une autre adresse a donc été choisie dans la même rue pour que les pavés soient visibles. Et que les noms des cinq membres de cette famille décimée restent dans les mémoires des passants qui trébuchent.