Ardennes : cinq questions sur le fiasco de l'implantation des cycles Mercier à Revin

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Écrit par Florence Morel
Une partie de la friche industrielle Porcher à Revin.
Une partie de la friche industrielle Porcher à Revin. © Raphaël Doumergue - France TV

L'Etat s'est désengagé du projet le 30 juillet dernier, alors qu'il devait le financer à hauteur d'au moins cinq millions d'euros. Au total, 270 emplois devaient être créés sur cinq ans.

Une nouvelle déception dans les Ardennes. Le 29 juillet dernier, l'Etat annonçait se retirer du projet d'implantation des cycles Mercier à Revin. Le mardi 10 août, c'est la Région qui annonçait se retirer, estimant ne pas pouvoir soutenir seule l'investisseur. "Je pense qu’il est illusoire de se rouler par terre en disant “si, il faut que ça se fasse !”", déclarait le président de région Jean Rottner au quotidien l'Ardennais.

Pourtant, le projet était ambitieux et prometteur. Avec de nombreux emplois à la clé et des répercussions économiques bienvenues pour tout le département. Mais alors, que s'est-il passé ? Pourquoi le projet a-t-il éclaté ? Quelles conséquences ? Quel avenir pour les Revinois ? France 3 Champagne-Ardenne répond aux cinq questions qui se posent autour de ce fiasco.

 

  • 1 - Quel était le projet ?

Au début de l'année 2021, le projet est fièrement annoncé par les élus et un nouvel investisseur, encore inconnu à Revin. Le projet est prometteur : réimplanter les cycles Mercier, marque centenaire connue pour avoir équipé Raymond Poulidor sur les routes du Tour de France, sur l'ancien site des usines Porcher à Revin (voir la carte ci-dessous). 

Sur le papier, le projet "coche toutes les cases", pour employer les mots de Jean-Marc Seghezzi, PDG de CEMF et des cycles Mercier : réindustrialiser un territoire en difficulté, grâce à une marque française et 270 emplois sur cinq ans, 100% made in Ardennes. "Cette installation est une merveilleuse nouvelle. Non, l’industrie n’est pas morte dans les Ardennes et l’installation des Cycles Mercier le prouve !", se réjouissait alors Daniel Durbecq, le maire (divers droite) de la ville.

 

 

Le tout est officialisé en grande pompe le 15 mars 2021, avec la visite de la ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, Jacqueline Gourraud. Elle déclare alors, devant élus et Revinois : "Nous ne sommes plus dans le discours qui consiste à dire «les territoires ruraux sont désindustrialisés, c’est comme ça»… Nous, on dit : «Il faut leur donner leur chance et c’est ce que nous avons fait, ici.»" 

  • 2 - A quel point le projet était-il ambitieux ?

A ce moment-là, les cycles Mercier disposent de 60.000 m², dont un bâti de près de 15.000 m² réhabilités en usine et en showroom. Les travaux doivent débuter le mois suivant pour une ouverture au dernier trimestre 2021. La firme ambitionne d'y produire des vélos mécaniques et électriques Premium sous la marque Mercier, ainsi que des cycles en marque de distributeur. Soit 500.000 vélos par an, précise le Monde

Le coût du projet est estimé entre 11 et 15 millions d'euros. L'Etat promet une participation à hauteur de 6 millions d'euros, dont 800.000 euros de subvention du Fonds d'accélération des investissements industriels. Au total, l'Etat et les collectivités locales devaient financer le projet aux deux tiers, détaille encore le quotidien du soir.

 

  • 3 - Pourquoi a-t-il échoué ?

Le couperet est tombé le 29 juillet 2021, quatre mois après la visite de la ministre. Dans un premier temps, les raisons du retrait de l'Etat restent floues. Les élus locaux s'indignent. "Il faut que l’état rende des comptes", assénait à notre micro Pierre Cordier, député (LR) de la 2e circonscription du département. Impossible de comprendre d'où vient ce rétropédalage. Les élus locaux se réunissent le 3 août pour manifester leur incompréhension.

Si l'implantation des cycles Mercier a échoué, c'est à cause de soupçons d'irrégularités fiscales et douanières avance Bercy auprès de l'AFP le jour du rassemblement des élus. "Les services de l'Etat ont relevé des faits suffisamment graves pour considérer en responsabilité qu'il n'est pas possible d'engager de l'argent public", détaille le préfet des Ardennes, Jean-Sébastien Lamontagne, à l'agence de presse, confirmant une information de l'Ardennais.

Plus précisément, le porteur de projet est accusé d'être impliqué dans "des "sociétés offshore"" et d'avoir contourné, il y a plusieurs années, une réglementation européenne concernant l’importation de vélos. "L’entrepreneur aurait contourné des droits de douane antidumping concernant les vélos venant de Chine, en faisant croire que les vélos venaient du Sri Lanka, par l’intermédiaire de sociétés créées dans ce pays", révèle Le Monde

De son côté, le PDG des cycles Mercier, "conteste fermement toute infraction pénale". "Nous contestons les faits annoncés par les autorités ministérielles, notamment par l'utilisation de prétendues structures offshore", et "dans l'hypothèse où des enquêtes sont en cours demandons à être auditionnés dans les meilleurs délais", a affirmé le 6 août dernier à l'AFP Jean-David Scemama. 

Par ailleurs, il a confirmé à l'AFP l'existence d'un "contentieux classique" sur des dossiers douaniers concernant les cycles Mercier "avec des procédures en cours et qui pour l'instant donnent gain de cause au PDG et à ses sociétés".

  • 4 - Quelles répercussions pour la vallée de la Meuse ?

Dans cette affaire, Revinois et élus locaux ne masquent pas leur déception. Dans ce territoire où le chômage atteint presque 27%, la création de 270 emplois sur cinq ans suscitait de grands espoirs. "J’ai déjà été déçu quand Electrolux a fermé, parce que j’y travaillais… Là, ça recommence", nous disait un habitant de Revin le 3 août dernier. "C’est triste, c’est malheureux, se désolait une Revinoise. On pensait que ça allait faire revivre un peu la ville et y apporter du dynamisme, et peut-être même plus de population."

Quand la nouvelle tombe fin juillet, Bernard Dekens, président (LR) de la Communauté de communes Ardenne Rives de Meuse, nous confie sa désillusion : "Chaque fois qu’un ministre vient, c’est pour nous annoncer que cela va aller bien, et à chaque fois, ça ne va vraiment pas bien du tout." Et l'élu de renchérir : "Franchement, s’il y a d’autres dossiers qui s’installent sur la communauté, je ne pense pas que je demanderai au ministre de venir, et s’il vient quand même, je n’irai pas."

Et ce n'est pas la première fois que de tels projets périclitent. Après le feuilleton Arthur Martin Electrolux, qui a marqué la vallée de la Meuse, c'était au tour de Cevital, en 2018, de susciter de nouveaux espoirs. Mille emplois étaient promis, ainsi que de lourds investissements. Le président de la République s'était même déplacé en personne. Mais l'emprisonnement du patron du groupe lors de la révolution algérienne a mis fin au projet.

 

  • 5 - Que va-t-il se passer ensuite ?

Côté finances, l'Etat a pris des "engagements" pour "redéployer les aides publiques qui devaient être consacrées à ce projet" vers "d'autres projets ardennais (...), prioritairement du secteur de Revin", a déclaré le préfet des Ardennes à l'AFP.

Dans un courrier consulté par le Parisien, la ministre déléguée en charge de l'Industrie, Agnès-Pagnier-Runacher, écrit avoir "déjà pris l’engagement que la subvention de 800.000 euros du programme Territoire d’industrie, dont aurait pu bénéficier ce projet, soit préservée pour un ou d’autres projets ardennais." Elle assure également avoir "d’ores et déjà mobilisé Business France pour chercher des projets industriels pour ce site."

Côté politique, le président de la région Grand Est promet de ne pas abandonner Revin. Dans un long dossier de l'Ardennais, il affirme avoir "à ce jour, obtenu un engagement de la ministre que les Ardennes, et la vallée de Revin particulièrement, seraient mises sur le dessus de la pile pour que nous puissions travailler, dès la rentrée, à la reconversion de la friche qui, elle, est indépendante du projet Mercier."

Localement, depuis juillet, la communauté de communes a continué de travailler sur le projet. Elle est officiellement propriétaire du site et de son bâtiment de 11.000 m², situé en bord de Meuse, avec "pour objectif  d'utiliser l’argent promis par l’État pour dépolluer et réhabiliter le site", selon l'Ardennais. "Histoire qu’une entreprise n’ait qu’à poser ses machines." Et d'éviter de nouvelles désillusions.

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