Troyes réveille la mémoire du Grand Feu de 1524, "l'incroyable histoire du centre-ville"

Le 24 mai 1524, il y a tout juste 500 ans, la ville de Troyes (Aube) connait son plus gros incendie. Il ravage le quart du centre historique et continue d’être mentionné aujourd’hui pour expliquer le visage Renaissance du secteur sauvegardé. Des visites guidées évoquant cet événement sont organisées tout le week-end.

La visite suit le chemin du feu, tel qu’il a détruit la ville en 1524. À quelques mètres de la rue Emile Zola, devant le Cours Saint François de Sales, la guide Laurence Marquet fait appel à l’imagination des auditeurs. Des auditeurs très particuliers puisqu’il s’agit d’une trentaine de membres du service départemental d’incendie et de secours.

« C’est vers 22 heures, le 24 mai dans ce secteur que l’incendie a pris, vraisemblablement dans une bâtisse appartenant à un apothicaire. Deux lieux sont évoqués dans les textes, souvent imprécis et basés sur un enchevêtrement de rues disposées très différemment d’aujourd’hui. »

Était-ce derrière l’ancienne Commanderie du Temple dans une petite ruelle ? Ou bien plus vraisemblablement dans un îlot situé à côté de l’Eglise Saint Jean, la maison Moussey, une autre maison qui appartenait à l’apothicaire à l’emplacement de l’actuel magasin Sephora ? Cette dernière hypothèse qui tient la corde a été mise en avant par l’historien Alfred Morin. Il a étudié des textes en vieux français du Troyen Nicolas Pithou, né en 1524.

Sur fond de temps troublés, des causes hypothétiques

Mais alors pourquoi ce Grand Feu ? « Le contexte est bien connu, » précise Laurence Marquet. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il était troublé. En 1524, François 1er aimerait récupérer des villes en Italie. L’Empire germanique et Charles-Quint sont en guerre contre la France et Troyes est une ville frontière entre Paris et l’ennemi. La cité est sur ses gardes et tout étranger paraît suspect.

Criminel ou accidentel ? En revanche, sur les origines de l’incendie, le conditionnel est absolument de mise selon les guides de Troyes la Champage Tourisme. Pour Sylvie Coulonval, qui a participé à une conférence à l’occasion de ce week-end « flamboyant », « rien n’a été établi assurément. Si l’on se base sur les écrits de Nicolas Pithou - né la même année que le sinistre - des enfants ont été trouvés quelque temps après en train d’allumer un feu dans un autre quartier. Ils ont dit qu’on leur avait donné de l’argent pour le faire. Ces enfants de 14 ans et leur père ont été pendus et brûlés. » 

Certains font remarquer par ailleurs qu’une apothicairerie recèle des produits inflammables. Après un hiver très dur, les caves environnantes avaient été remplies par précaution avec beaucoup de grains, ce qui a pu aider à la propagation.

Des seaux en cuir et des puits face à du bois et du chaume

Le feu s’est propagé très vite, raconte Laurence Marquet, la guide de Troyes la Champagne Tourisme, pour la bonne raison que les matériaux et l’architecture y contribuent. Non seulement les façades sont en pans de bois, mais les cheminées le sont aussi. Cela a pourtant déjà été interdit plusieurs fois mais la pierre coûte cher ! À ce moment-là, les toits sont encore en chaume et les rues sont très resserrées, avec des encorbellements, des avancées qui permettent de payer moins cher la surface au sol tout en profitant d’une certaine surface. Par la suite, on a interdit ces encorbellements, imposé le crépi et des murs coupe-feu mais comme on peut le voir rue du Général Saussier, certaines maisons datées de 1527 ne respectent pas ces consignes.

Les moyens de lutte sont aussi très rudimentaires. « À l’époque du Grand Feu, la population va chercher de l’eau au puits avec des seaux en cuir. Et s’il y a des guetteurs, il n’y a pas encore de garde pompes créés sous Louis XIV ni encore moins de pompiers que l’on doit à Napoléon », réagit Jean-Pierre Pinasseau, un homme du feu qui fait partie du public mais qui s’est intéressé à ce passé, puisqu’il anime la Commission histoire des sapeurs-pompiers de l’Aube.

Depuis 1431, la ville oblige les moines Cordeliers et Jacobins à « se rendre sur les lieux d’incendie », c’est-à-dire qu’ils leur donnent la mission de s’occuper du feu aux côtés de la population. « Vous imaginez les moines en robes de bure et pieds nus sur une échelle ! » lance M. Pinasseau.

Des pertes considérables

Le feu a duré 28 heures, jusque dans la nuit du 25 au 26 mai. Un retour de vent l’a ramené sur un secteur déjà brûlé.

On peut estimer à 3000 le nombre de victimes lors de ce sinistre même si aucun texte ne renseigne vraiment sur les pertes humaines. Les historiens ont coutume de dire que 1500 à 1600 corps de bâtiments ont été détruits.

Plusieurs édifices importants dont sept religieux seront touchés. Deux d’entre eux ont été reconstruits, l’Eglise Saint Pantaléon et l’Eglise Saint Nicolas. La ville a surtout perdu son Beffroi  qui était sur une butte de terre près des remparts non loin justement de l’Eglise Saint Nicolas (Reconstruit ensuite, il   n’est pas arrivé jusqu’à nous). Il servait de tour de guet et le métal de sa cloche a été refondu dès 1524 pour donner Guillemette, une autre cloche actuellement visible dans l’Eglise Saint Jean. La même Eglise Saint Jean a été en partie visitée par le feu mais pas complètement.

À ce moment-là, on a sans doute eu tendance à exagérer les destructions et après avoir évoqué le ravage d’une moitié de la ville, puis le tiers, ceux qui se penchent sur le dossier parlent plutôt du quart.

Ce qui frappe, c’est aussi la rapidité de la reconstruction. En 1524, le contexte économique est florissant et l’incendie intervient dans des quartiers riches et commerçants. « Les plus aisés sont parvenus à s’échapper avec leur fortune et ils ont bâti à nouveau, souvent en bois, parfois tout de même en pierre, » explique Laurence Marquet devant l’Hôtel des Chapelaines un superbe hôtel particulier de la rue de Turenne, précisant qu’il est sorti de terre en 1527 seulement. « Ils n’avaient pas le problème des assurances pour les freiner » s’amuse l’un des pompiers qui suit la visite.

500 ans plus tard, développer la culture du risque

Que peut apporter cette visite aux pompiers d’aujourd’hui ?

« Nous sommes toujours très sensibles aux feux de centre-ville dans un bâti très dense et en bois, » expose le Capitaine Nicolas Ruinet, chef du groupement prévention prévision au SDIS de l’Aube. Un autre incendie a marqué la mémoire collective, celui du 9 janvier 1985 avec -29° au-dessous de zéro. Il a ravagé 14 immeubles.

« Depuis 2019, nous avons recensé selon les années entre 27 et 43 interventions dans le secteur sauvegardé, simples fumées ou vrai feu. Bien sûr, compte tenu des moyens dont nous disposons, fourgons de grande puissance, lances à incendie et autres moyens aériens, l’ampleur de l’incendie de 1524 ne serait plus envisageable, » ajoute-t-il.  « Nous avons par exemple pu utiliser une grande échelle à pan cassé haute de 30 mètres sur un feu qui s’est déclaré en plein centre-ville en 2022 ce qui permet d’attaquer les flammes plus facilement. Mais il est important de savoir d’où on vient. Comme disait Churchill, « un peuple qui oublie son passé, se condamne à le revivre. »

Les pompiers ont en tout cas dressé un constat ces dernières années à la faveur des contrôles d’installations obligatoires lors de réalisations de travaux : des locaux de restaurants comprennent encore des escaliers en bois non isolés qui peuvent piéger les gens. « Peu à peu, nous exigeons qu’ils soient mis aux normes, pour résister au moins 1 heure 30 au feu. »

5 visites guidées sont organisées tout le week-end à Troyes, le 25 et 26 mai 3024 avec Laurence Marquet ou Marcel Blot. La thématique attire beaucoup de monde et les créneaux se remplissent très vite.

 

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