"Les vignerons d'Alsace auront plus d'options", ce que dit une étude sur l'avenir du vin face au réchauffement climatique

Une étude parue le 26 mars synthétise l'ensemble des connaissances et des recherches autour de l'impact du réchauffement climatique pour les vignobles. Sa particularité est de mettre en avant les "potentialités" de chaque territoire. L'Alsace fait partie des régions les mieux loties.

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Avec les sécheresses à répétition et un lancement des vendanges de plus en plus précoce, les vignerons et vigneronnes d'Alsace savent déjà à quel point le réchauffement climatique peut influer sur leur quotidien. Mais leur avenir n'a peut-être jamais été si clairement dessiné, qu'avec cette étude parue le 26 mars dans la revue "Nature Reviews Earth and Environment"

Elle montre à la fois les transformations à venir dans les régions viticoles actuelles et émergentes, et les possibilités d'adaptation de celles-ci face au changement climatique. Conclusion : de nouveaux vignobles pourraient voir le jour dans des pays où cela serait aujourd'hui impensable, comme la Pologne, le Danemark ou le Kirghizistan, alors que la viticulture pourrait disparaître autour de la Méditerranée d'ici à la fin du siècle. Mais qu'en est-il des régions du milieu, comme l'Alsace ?

Benjamin Bois, maître de conférences à l'Université de Bourgogne et coauteur de l'étude, a accepté de répondre à nos questions. 

À quoi doivent s'attendre les vignerons d'Alsace dans les prochaines décennies ? 

"Pour les régions du nord de la France, la hausse de la température devrait avoir, de manière générale, plus d'effets positifs que d'impacts négatifs sur l'état des vignes. Les potentialités s'accroissent, notamment pour le vignoble Champagne/Alsace, même dans un scénario de hausse du mercure à +4 degrés, ce ne sera pas aussi catastrophique qu'au sud. Concrètement, le raisin devrait mûrir facilement. Il sera en tout cas plus facile de maîtriser sa maturation. On pourra faire le choix de planter des cépages plus tardivement. Le goût va également changer : l'arôme pétrolé, très apprécié des amateurs, sera de plus en plus prononcé. En revanche, la concentration des notes d'agrumes devrait diminuer. Il y aura aussi de plus en plus d'alcool." 

Si les goûts changent, c'est que l'identité des vins d'Alsace va aussi se perdre au fil du temps ? 

"Non, il y aura des changements, mais ce ne sera pas révolutionnaire. Il ne faut pas oublier que tout dépendra aussi de la "patte" du vigneron ou la vigneronne : les vendanges vont-elles être faites plus ou moins tard, etc. Certains voudront peut-être profiter de la hausse des températures et aller vers un vin qui ressemble plus à ce qu'on a aujourd'hui dans le Bordelais ou sur les bords du Rhône, d'autres voudront rester sur le riesling ou le pinot noir à l'alsacienne, ce qui sera aussi possible avec certaines adaptations. Globalement, les vignerons et vigneronnes d'Alsace auront plus d'options qu'aujourd'hui." 

Aujourd'hui, le réchauffement climatique est surtout assimilé à la sécheresse et à l'enjeu de l'irrigation par les cultivateurs. Qu'en sera-t-il des précipitations et de la qualité des sols dans les vignes alsaciennes ? 

"Il faut être prudent avec l'évolution des précipitations. Tous les modèles de climat annoncent effectivement une baisse de la pluie autour du bassin méditerranéen, mais pour le nord, c'est plus compliqué, moins certain. En revanche, il est clair que la hausse des températures va générer de la sécheresse, car la vigne va plus transpirer.

Je suis très optimiste sur la capacité de l'Alsace à s'adapter, notamment à travers l'innovation, la recherche, l'introduction de nouvelles variétés

Benjamin Bois, maître de conférences à l'Université de Bourgogne

Il y aura alors un effet sur le profil aromatique, sans que l'on s'aventure cette fois à être plus précis, et surtout un impact sur les rendements. Mais je suis très optimiste sur la capacité de l'Alsace à s'adapter, notamment à travers l'innovation, la recherche, l'introduction de nouvelles variétés."

Préconisez-vous des méthodes particulières pour limiter les baisses de rendement dans cette région ? 

"Il y a celle de laisser pousser l'herbe au sol pour éviter que les pluies ne ruissellent, mais c'est déjà fait sur toutes les parcelles de vigne en Alsace. En été en revanche, la gestion du couvert végétal pourrait être plus compliquée. Il va falloir écraser l'herbe avec un système de rouleau, doté de sortes de dents crénelées qui abîment à dessein le sommet des brins d'herbe. Ça jaunit, et on a comme un paillage au sol qui évite l'évaporation." 

Et l'irrigation ? 

"Nous ne l'évoquons pas dans notre synthèse, car nous considérons que ce n'est pas une technique pertinente au regard du réchauffement climatique. Certes, à court terme, c'est une solution. Mais en réalité, si vous irriguez une vigne toute sa vie, elle ne va pas s'embêter à aller chercher de l'eau en profondeur, son système racinaire va rester en surface ce qui va la rendre plus dépendante de l'irrigation et donc, moins résiliente face aux restrictions d'eau et au réchauffement."

Votre étude montre clairement qu'à l'avenir, de nouveaux pays pourraient arriver sur le marché viticole, entraînant donc une nouvelle concurrence. N'est-ce pas là le plus grand risque pour le vin alsacien, et français en général ? 

"Il y aura en effet de nouvelles potentialités vers le nord de l'Europe (et non en Amérique, car les vagues de froid y sont trop violentes). Cette concurrence existe depuis toujours, et la seconde moitié du XXe siècle a vu l'affirmation des vignes du Nouveau monde, comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Chine, le Chili ou l'Argentine. Demain, ce sera la Pologne, l'Allemagne de l'Est, la Belgique, le sud de l'Angleterre, les Pays-Bas ou le Danemark. Même la Suède à horizon 2100. Dans tous les cas, l'essentiel pour l'Alsace et la France sera de miser sur la qualité des vins, comme cela a été fait jusqu'ici."