Bas-Rhin : papillon, écrevisse et chauve-souris, un programme transfrontalier de sauvegarde pour trois espèces menacées

Ils vivent discrètement dans nos prés, nos ruisseaux et même nos greniers. Mais ils sont méconnus, et menacés de disparition. Pour sauver des espèces rares de papillons, de chauves-souris et d'écrevisses, un programme scientifique transfrontalier est lancé jusqu'en juin 2023.
L'écrevisse des torrents, une espèces rarissime menacée d'extinction
L'écrevisse des torrents, une espèces rarissime menacée d'extinction © Sébastien Morelle / Parc régional des Vosges du Nord

L'azuré de la sanguisorbe, le murin à oreilles échancrées ou l'écrevisse des torrents, ça vous parle ? Non ? Pourtant, ce sont de vrais Alsaciens – et un peu des Allemands, aussi. Des papillons, des chauves-souris ou des écrevisses autochtones, qui volètent sur nos prairies humides, crapahutent dans nos cours d'eau ou se reproduisent dans nos greniers. Et plus particulièrement dans la Réserve de biosphère transfrontalière Vosges du Nord-Pfälzerwald. Mais ils sont peu connus, peu protégés, et leur nombre régresse de manière inquiétante.

C'est pourquoi un projet de sauvegarde franco-allemand a été lancé jusqu'en juin 2023. Porté par le Parc naturel régional des Vosges du Nord, il va principalement mobiliser sept experts, quatre d'Alsace et trois de Rhénanie-Palatinat. Il sera financé pour moitié – plus de 350.000 euros – par des fonds européens Interreg Rhin supérieur, qui soutiennent des initiatives de développement régional transfrontalier. L'autre moitié sera assurée par les pouvoirs publics. Mais concrètement, de quoi s'agit-il ? On vous explique.

Recréer des prairies humides pour des papillons

L'azuré des paluds et l'azuré de la sanguisorbe sont deux variétés de petits papillons, très proches. Le premier, de couleur brun chocolat, a du bleu foncé à l'intérieur des ailes, et s'orne d'une rangée de points noirs. Le second est d'un bleu plus clair, et ses points noirs sont assez gros.  

Un azuré des paluds sur sa plante préférée, la sanguisorbe
Un azuré des paluds sur sa plante préférée, la sanguisorbe © CEN Alsace

Pour se reproduire, ils ont les mêmes besoins, qui les rendent particulièrement fragiles. Entre juillet et mi-août, ils pondent leurs œufs sur une plante typique des prairies humides : la sanguisorbe officinale. Quelques semaines plus tard, les jeunes chenilles se laissent tomber au sol, dans l'espoir que des fourmis viennent les véhiculer jusqu'à leur fourmilière. Car c'est seulement là qu'elles vont pouvoir achever leur croissance, pour en ré-émerger l'été suivant, en tant que papillons adultes.

Mais les prairies humides se font rares, et la survie de l'azuré devient problématique. En France comme en Allemagne, ces papillons ont été classés comme quasi menacés et vulnérables par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN France), alors qu'aucune disposition légale ne les protège vraiment.

Pour éviter leur disparition, l'objectif du projet de sauvegarde franco-allemand est simple : préserver leur habitat. Donc, tout d'abord, protéger les prairies encore existantes. "L'idée, c'est la maîtrise foncière de quelques prairies, car il n'en reste plus beaucoup", explique Sébastien Morelle, coordinateur et référent technique du projet. Mais également en recréer de nouvelles : "récupérer du foncier pour restaurer le milieu en retravaillant le sol et en réensemençant de la sanguisorbe."

Un travail de longue haleine. "Il faudra quelques années pour reconstituer un habitat favorable" estime Sébastien Morelle. Et comme ces papillons aux ailes courtes ne vivent qu'une semaine, "ils n'effectuent que de petits déplacements." Leurs lieux de vie doivent donc être rapprochés. Ou, du moins, il faut leur aménager des "zones relai", pour qu'en cas de problème dans une prairie, ils puissent aller se réfugier ailleurs.      

Créer un réseau transfrontalier de greniers pour chauves-souris

Gris-brun au ventre blanc, d'une quarantaine de centimètres d'envergure, le grand murin est l'une des plus grandes chauves-souris d'Europe. Le murin à oreilles échancrées, lui, est plutôt brun-roux et de taille moyenne. Ces deux variétés amies des humains, anthropophiles, adorent installer leurs pouponnières dans des bâtiments, particulièrement les grands greniers.    

Une chauve-souris grand murin
Une chauve-souris grand murin © Sébastien Morelle / Parc régional des Vosges du Nord

"Au départ ces chauves-souris mettaient bas dans des cavités naturelles souterraines. Mais elles se sont adaptées" précise Sébastien Morelle. Et contrairement à d'autres espèces "qui préfèrent des petites cavités", elles affectionnent des lieux de grandes dimensions.

Courant juin, les futures mamans se rassemblent donc dans des greniers de fermes, des clochers ou des combles de bâtiments publics. "Ce sont de véritables nurseries, où des colonies de femelles se regroupent pour y élever leurs petits" raconte le référent technique. "Ces lieux sont idéaux, car ils leur offrent de l'espace et de la chaleur durant l'été." Chaque femelle met au monde un seul jeune. Elle l'allaite plusieurs semaines, suspendue à un point élevé du bâtiment, poutre faîtière ou autre, sans vraiment se cacher.

Les principales menaces qui pèsent sur ces chauves-souris sont donc des modifications de ces sites, le traitement des charpentes ou un éclairage trop violent des édifices publics.

Le Parc des Vosges du Nord a déjà répertorié plus de 200 bâtiments publics bien adaptés. Ses partenaires allemands n'ont pas encore établi de véritable diagnostic, mais vont rapidement recenser tous les lieux.

Car l'objectif du projet de sauvegarde est de créer un véritable réseau transfrontalier de bâtiments accueillants pour ces bestioles. "Et de réaliser de petits aménagements" afin de leur en faciliter l'accès, et d'améliorer leur confort. Pour pérenniser le réseau, des conventions "refuge pour les chauves-souris" pourront aussi être signées avec les communes volontaires.  

Déménagement ou élevage pour les écrevisses

Encore moins connue et rarissime, il y a l'écrevisse des torrents. D'à peine dix centimètres de long, elle ne vit en France que dans trois lieux confidentiels, en Haute-Savoie, en Moselle et en Alsace du Nord. Selon l'UICN France, elle est clairement menacée d'extinction. Et en Allemagne, elle est considérée comme très menacée.

"Cette écrevisse a un cycle de reproduction compliqué. Et elle est très sensible à plein de paramètres : qualité de l'habitat, PH de l'eau, etc." explique Sébastien Morelle. Côté français, les experts ont une petite longueur d'avance, ils font "des travaux d'expérimentation depuis trois ans." Côté allemand, les données sont plus anciennes, il faut d'abord refaire un inventaire.

Une écrevisse des torrents alsacienne
Une écrevisse des torrents alsacienne © Sébastien Morelle / Parc régional des Vosges du Nord

L'enjeu du projet de sauvegarde est de réintroduire ces écrevisses dans plusieurs cours d'eau bien préservés de la réserve de biosphère transfrontalière. Pour cela, deux méthodes sont testées.

La première, c'est la translocation : le déménagement organisé de femelles adultes qui portent des œufs. "Au printemps, on les capture avant que les œufs n'éclosent, et on les transporte vers des sites proches, où l'espèce pourrait trouver de bonnes conditions de vie" détaille Sébastien Morelle, qui assure : "La translocation, c'est une méthode qui marche." Seul hic : ces femelles proviennent des trois seuls sites encore existants. Or, "le but n'est pas d'épuiser ces sites."

Autre méthode : l'élevage, "dans le but de les réintroduire ensuite dans des zones favorables ou restaurées." Ces élevages sont pratiqués "dans de petits étangs, alimentés par des rivières", mais également en aquarium, "avec le concours d'une équipe de Besançon qui a déjà travaillé sur des programmes semblables" avec d'autres variétés.

Le financement Interreg pour les écrevisses servira surtout à ces programmes d'élevage. Mais également à de la recherche génétique, destinée à "vérifier des liens de parenté entre les souches allemande et française." Et à des analyses qui devraient permettre de repérer des champignons pathogènes, autre menace pour la survie de l'espèce.   

L'objectif du projet est également de sensibiliser les habitants et le grand public, par des animations dans les écoles et divers événements. Car pour assurer la survie de ces animaux si proches et si discrets, hôtes bucoliques, casaniers ou aquatiques, chacun peut avoir un rôle à jouer.

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