Coronavirus - “Les gens confinés se prennent pour des policiers” : les appels au 17 pour délation explosent à Strasbourg

Depuis le début du confinement, les centres opérationnels qui gèrent les appels au numéro d’urgence de la police et de la gendarmerie sont saturés. / © Leyla Vidal/MAXPPP
Depuis le début du confinement, les centres opérationnels qui gèrent les appels au numéro d’urgence de la police et de la gendarmerie sont saturés. / © Leyla Vidal/MAXPPP

C’est l’un des effets pervers du contexte sanitaire et social actuel. Les appels pour dénoncer le non-respect des mesures de confinement sont en recrudescence dans les centres d’appels d’urgence de la police et de la gendarmerie.
 

Par Marie Coulon

C’était il y a trois semaines, au début du confinement. En rentrant chez elle après une longue journée de travail, Chloé, infirmière habitante d’Eschau (Bas-Rhin), a découvert un message surprenant sur la porte de son immeuble. Une lettre signée par le syndic de copropriété rappelant aux habitants du bâtiment, essentiellement des couples âgés, qu’ils devaient respecter les règles de confinement et ne pas faire rentrer leurs concubins, non résidents.

"Etant la seule dans ce cas, je me suis tout de suite sentie montrée du doigt", rapporte la jeune femme en colère et décontenancée. "Ce sont forcément des voisins qui ont prévenu le syndic. Ça veut dire que les gens se surveillent. Je me suis même dit qu’ils allaient appeler la police".


Les gens se mettent au balcon et ils surveillent
- Sylvain André, référent Grand Est du syndicat Alternative police -


Un fait rapporté parmi d’autres, en France, qui démontre le climat d'anxiété suscité par la crise sanitaire actuelle et par les mesures exceptionnelles de confinement, qui signent le glas de la mobilisation générale mais aussi le retour du spectre de la délation. "C’est incessant. Les gens sont confinés à domicile, sans beaucoup d’activité, donc ils sont tous rendus à devenir des fonctionnaires de police. Ils se mettent au balcon et ils surveillent", confirme Sylvain André, référent Grand Est du syndicat Alternative police.

A Strasbourg, le centre d’appel de police-secours enregistre, à l’heure actuelle, 400 appels par jours en moyenne. Sur le nombre, plus d’une centaine concernerait des dénonciations, assure-t-il. "Lundi 6 avril au matin, en deux heures de temps, mes collègues en ont traité une vingtaine déjà, sans compter tous ceux qui sont reçus au niveau du standard du commissariat"

Des signalements qui saturent les systèmes d'appels d'urgence mais qui tombent aussi en nombre sur la toile. Selon le policier, certains délateurs iraient jusqu'à contacter les agents directement via les réseaux sociaux. En témoigne ce message qu'il a lui-même reçu sur sa messagerie personnelle, le 19 mars dernier.
 
 
"Ce qui est dénoncé, c’est souvent des regroupements. Le barbecue chez le voisin où il y a une dizaine de personnes, les regroupements devant chez soi. Ça reste plutôt au niveau du voisinage", ajoute Michel Corriaux, secrétaire régional Grand Est Alliance Police Nationale.

Geste citoyen ou dénonciation gratuite ?

Au groupement de gendarmerie du Bas-Rhin, le constat est le même. "Au départ, ça part souvent d’un conflit de voisinage. On sent que les gens ont peur. Ils dénoncent, ils connaissent les compositions des familles, ils ne sont pas dupes. Habituellement, on n'a pas ça", avance le capitaine Rubini. Le centre opérationnel reçoit encore une quinzaine d’appels de délation par jour contre plus de 50 au début du confinement. Pour chacun d’eux, les gendarmes se déplacent et verbalisent si l’infraction est constatée.

On ne peut pas envoyer des équipes sur toutes les délations
- Sylvain André, référent Grand Est du syndicat Alternative police -

"Si c’est pertinent, évidemment qu’on va vérifier. Le confinement s’impose à tous et c’est très important qu’il soit respecté", argumente, pour la police, Michel Corriaux, avant de rappeler que "les appels pour dénonciation font partie du quotidien des policiers, que ce soit pour des délits ou pour des crimes puisque c’est une obligation légale de rapporter ces faits si on les constate. Ce qui peut étonner là, c’est que des dénonciations pour des faits contraventionnels, normalement, on en a peu."  

Certes, la dénonciation est dans certains cas ordonnée par la loi. Mais faut-il pour autant encourager ceux qui décrochent le téléphone dans le cadre du confinement ?

"C’est le rôle des citoyens puisque c’est prévu dans la loi, mais de là à surcharger les centres d’appel et les numéros d’urgence pour dire qu’untel a sorti son chien trois fois dans la journée, c’est excessif", s'agace Sylvain André. Et le policier de pointer le niveau d’engagement déjà conséquent des forces de l’ordre, particulièrement exposées, sur le terrain. "Qui dit un appel 17, dit une intervention automatique. Le problème c’est qu’on ne peut pas envoyer des équipes sur toutes les délations. C’est impossible. S’ajoute aussi le problème de la constatation. Pour constater une infraction, il faut qu’il y ait une personne habilitée à le faire, ce qui n’est pas le cas du voisinage. Or nous, souvent, on arrive après les faits, c'est trop tard. Donc ça ne sert à rien".

Difficile de trancher la question. Globalement, les forces de l'ordre restent prudentes. Pas question de blâmer les Français ni de les inviter ouvertement à se "balancer". D'autant que le sujet reste sensible. Les parallèles historiques ne manquent pas, certains n'hésitant pas à y voir une référence aux heures les plus sombres du pays. 
 

Le point de vue d’un sociologue


Dans cette période de crise, les inquiétudes sont nombreuses sur cette surveillance des uns par les autres. Jérôme Beauchez, professeur de sociologie à l'université de Strasbourg, s'interroge sur le rôle d'"entrepreneur de morale" qu'adoptent certaines ou certains qui, tout en dénonçant les manquements de leurs voisins, pensent sans doute agir pour le bien commun. Mais la principale inquiétude reste celle de l'après-confinement. "Si l'idée d'une surveillance généralisée tient lieu de nouvelle norme, le soupçon risque de se diffuser et de fracturer encore un peu plus un corps social déjà fragilisé. Ce serait évidemment une très mauvaise chose. S'il est sûr que cette période laissera une empreinte durable sur notre société, nul ne sait cependant quelle en sera la nature." Et le sociologue de questionner les éventuelles procédures de surveillance des malades et de leurs contacts sociaux. "Derrière les "bonnes raisons" - celle de la lutte contre la pandémie - il y a tout de même le risque de voir s'accroître les dispositifs d'une surveillance feutrée, douce en apparence, mais qui s'infiltre insidieusement dans le quotidien de la crise - qu'en sera-t-il demain?" Autant de questions qui n'ont pas de réponse aujourd'hui, mais qui méritent sans doute d'être posées. 

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