Il leur administre des diurétiques pour qu’elles urinent lors d’entretiens d’embauche : plusieurs victimes en Alsace

Le siège de la direction régionale des affaires culturelles (Drac) du Grand Est se trouve à Strasbourg. / © Capture d'écran, Google Street View
Le siège de la direction régionale des affaires culturelles (Drac) du Grand Est se trouve à Strasbourg. / © Capture d'écran, Google Street View

L'ex-directeur adjoint de la Drac du Grand Est a été mis en examen fin octobre pour avoir administré à des candidates des diurétiques avant de les isoler jusqu’à ce qu’elles urinent en sa présence. Des faits consignés ensuite sur ordinateur. Plusieurs victimes alsaciennes sont recensées.

Par M.C et Vincent Ballester

C’est une affaire, ébruitée en mai 2019 par le Canard enchaîné, dont l’ampleur se révèle chaque jour un peu plus. Durant près de dix ans, un haut fonctionnaire du ministère de la Culture, devenu directeur adjoint de la direction régionale des affaires culturelles (Drac) du Grand Est en 2016, aurait administré à des candidates à l’embauche de puissants diurétiques pour les pousser à uriner devant lui, tout en les photographiant.

Des "expériences" que Christian N. consignait dans un fichier informatique, découvertes en 2018, lorsque ce dernier est pris en flagrant délit par un collègue. Il ne s'agit pas encore d'empoisonnement mais de photographie, son autre lubie étant de prendre en photo les jambes de ses interlocutrices, ce jour-là une sous-préfète de Moselle.

L’homme, révoqué de la fonction publique, a été mis en examen pour  des chefs d’"administration de substance nuisible, d’agression sexuelle par personne abusant de l’autorité conférée par sa fonction, d’atteinte à l’intimité de la vie privée par fixation d’image, de violence par une personne chargée de mission de service public et d’infractions à la législation sur les médicaments", révélait Libération le 7 novembre 2019, évoquant 200 victimes comptabilisées, selon la propre liste de l’empoisonneur présumé.
 

"J’ai cru que j'allais m'évanouir tellement j'avais envie d'uriner"

Sophie (le prénom a été modifié), victime strasbourgeoise, a tenu à médiatiser son calvaire. Dans un communiqué rédigé par l'intermédiaire de son avocate, elle raconte son histoire. C’était en novembre 2017. La jeune femme vient de décrocher un entretien d'embauche à la Drac.

Ce jour-là, le rendez-vous commence à 9 heures. Dans son bureau, Christian N. lui sert un thé, contenant probablement du Furosémide, un diurétique couramment utilisé par l'homme durant ses agissements, comme le précise Libération dans son enquête. L'entretien se poursuit ensuite par une promenade sur les quais de l'Ill, avant un retour au palais vers 13 heures.

Vite sous la pression de ses reins, activés par la substance, Sophie réfrène son envie de demander à aller aux toilettes jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus. Quand elle se confie enfin, Christian N. lui dit qu'ils seront bientôt de retour à la Drac. Même réponse lorsqu’elle formule une nouvelle demande une heure plus tard. De retour au palais, la candidate est dans un état second : "J’ai cru que j'allais m'évanouir tellement j'avais envie d'uriner", décrit-elle. 

Avant qu'elle ne se rende aux sanitaires, le directeur adjoint lui demande de déposer ses affaires dans son bureau : "Je continuais dans ma tête à essayer de lutter pour ne pas m’évanouir", poursuit-elle. Ce n'est que dans les toilettes "personnelles" attenantes au bureau de Christian N. qu'elle pourra enfin se soulager. "Je m'y suis rendue, tout en sachant qu’il pouvait m’entendre mais à ce stade j’étais surtout contente d’avoir pu éviter le pire. Quelques minutes plus tard, C.N a mis fin à l’entretien dans son bureau. Je n’ai pas compris pourquoi j’avais dû aller dans ses toilettes plutôt que ceux de la DRAC”, raconte encore la jeune femme.

À cet instant, Sophie eut le sentiment qu’il s’était passé quelque chose d’anormal sans pouvoir l’expliquer. Ce n’est finalement que beaucoup plus tard qu’elle réalisa ce qui lui était arrivé, en lisant l’article du Canard enchaîné. Sa plainte a été déposée en juillet 2019.

Pour son avocate, le mode opératoire du haut fonctionnaire était bien rodé. "Il a utilisé le même mécanisme à Strasbourg qu’à Paris, éloignant les candidates des éventuelles toilettes qu’elles pourraient rencontrer durant les promenades avant de les faire uriner dans ses propres WC. Ça laisse penser que sa méthode était réfléchie", explique Maître Clémence Langlois.
 

"Une affaire hors normes"

Pour le conseil, l'affaire est "hors normes" de par son ampleur. 200 victimes sont recensées, mais il pourrait y en avoir beaucoup plus. "On a retrouvé seulement celles qui faisaient partie du fichier de Christian N. Mais je sais que d'autres femmes qui n'y figuraient pas, n'ont pas été contactées par la police alors qu'elles disent avoir subi la même chose".  Ces jours-ci, deux autres Alsaciennes se sont d'ailleurs fait connaître auprès de son cabinet. 

"Grâce à la mise en examen de Christian N., l’objectif est désormais que toute la lumière soit faite sur cette affaire qui dépasse Paris", reprend Maître Clémence Langlois. "Si certains minimisent ces actes en parlant d’une “affaire de pipi”, le traumatisme est quant à lui bien réel et sérieux."

Un traumatisme que confirme Sophie. "Cette expérience a été un choc pour moi. Un choc supplémentaire en tant que femme. Se rendre compte que l'on ne peut même plus accepter un thé lors d'un entretien d'embauche sans craindre pour sa personne, c'est terrifiant. Les pervers sont partout, même au sein de l'État. Ils continuent de nous cibler et d'opérer en toute tranquillité", écrit-elle.
 
 

Une cellule d'accompagnement psychologique mise en place 

Le Ministère de la Culture, était-il au courant des agissements de Christian N.? Est-ce pour cela que le haut fonctionnaire a été muté à Strasbourg, au sein de la Drac du Grand Est? Des questions que se pose aujourd'hui Maître Langlois qui affirme "attendre beaucoup" du procès à venir. 

Face au tournant "médiatique" pris par l'affaire, le ministre de la Culture, Franck Riester, s'est empressé d'affirmer, le 8 novembre dernier, via Twitter, que "dès que le ministère a eu connaissance des signalements de plusieurs de ses agents en juin 2018, cet individu a été suspendu de ses fonctions et des actions ont été engagées auprès du Procureur de la République. C'est à ce titre qu'une procédure judiciaire est en cours."
 

Dans un discours, prononcé à l’occasion des Assises sur la parité, l’égalité et la diversité dans le cinéma, jeudi 14 novembre 2019, le ministre a annoncé la mise en place "d'un accompagnement psychologique et juridique pour toutes les victimes qui en font la demande, qu’elles travaillent encore au ministère ou pas". Une cellule joignable par téléphone, au 07 87 75 53 70, et par mail, à soutienpsy@audiens.org.

Sophie et son avocate invitent également les femmes susceptibles d'avoir été agressées à se faire connaître à l'adresse victimes.cn@osana-avocats.com.
 

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