Légalisation du cannabis en Allemagne : "l'idée de consommer chez soi légalement, c'est pas mal"

Certains attendaient ce jour depuis de longues années. L'Allemagne a légalisé la culture, la possession et la consommation de cannabis ce 1er avril 2024. Qu'en pensent les habitants de Kehl, ville frontalière de Strasbourg ?

Ça y est, le cannabis est légalisé en Allemagne. Après Malte en 2021 et le Luxembourg en 2023, l'Allemagne saute le pas. Et moi je saute le Rhin, par le Pont de l'Europe, pour essayer d'en voir les premières feuilles à Kehl. Premier arrêt, les vendeurs de tabac alignés au début de la Hauptstrasse. Aucun changement, ils ne vendent que du tabac. L'Allemagne interdit toujours la vente de cannabis, donc impossible pour un Français de s'en procurer. Il faut résider en Allemagne depuis au moins six mois pour pouvoir profiter de cette légalisation.

Mais alors, comment vont faire les fumeurs qui résident en Allemagne ? "Il va falloir qu'ils cultivent eux-mêmes les plants", m'explique un vendeur de tabac français qui ne veut pas me donner son prénom. "Mais nous, dans notre boutique de cigarettes, on ne saura pas grand-chose, les Allemands sont plutôt discrets avec ça, c'est un truc privé. En France, c'est une fierté de fumer du cannabis, mais pas ici. Et pourtant, beaucoup d'Allemands de tout âge fument du cannabis."

Sur le trottoir, un café à la main, un homme, yeux clairs, cheveux en bataille me parle librement de sa consommation de cannabis. "Je fume depuis mes vingt ans, maintenant avec l'âge beaucoup moins souvent. C'est quelque chose de festif, on se retrouve avec quelques amis, et on partage un moment. En tant que Français, cette légalisation ne me concerne pas. Mais j'avoue que l'idée de consommer chez soi légalement, de faire pousser ses propres plantes, c'est pas mal. Et qu'est-ce qui se passe si on conduit après avoir fumé ?" C'est comme pour l'alcool ou les médicaments, conduire sous l'emprise d'une substance qui modifie le comportement reste interdit parce que dangereux.

J'avoue que l'idée de consommer chez soi légalement, de faire pousser ses propres plantes, c'est pas mal.

Un Français intéressé par la légalisation du cannabis en Allemagne

Il trouve que la légalisation a un avantage : "si ça peut éviter que des gens fument des pneus ou des choses toxiques, c'est une bonne chose. Parce que certains mettent n'importe quoi dedans. Moi j'avais acheté une tente, ça ressemble aux kits pour cultiver du cannabis, j'y avais mis mon bonsaï, et puis j'ai arrêté. C'est vrai que si ça devenait légal en France, je ressors la serre !"

Juste à côté des tabacs, dans une rue perpendiculaire, un petit magasin vend déjà depuis quelques années du matériel pour faire pousser du cannabis chez soi : lampes, filtres, ventilateurs et serres sont exposés dans une vitrine un peu jaunie. Le panneau flanqué de feuilles de cannabis est un peu délavé.

Le vendeur ne pense pas que les affaires vont être meilleures maintenant. "Ceux qui veulent en faire pousser n'ont pas attendu la loi, ils en cultivent déjà. Peut-être quelques personnes très anxieuses vont pouvoir se lancer désormais, on verra. Mais pour moi, ça ne change rien. Je n'ai toujours pas le droit de vendre des graines."

Ceux qui veulent en faire pousser n'ont pas attendu la loi, ils en cultivent déjà. Peut-être quelques personnes très anxieuses vont pouvoir se lancer désormais, on verra.

Un vendeur de matériel pour faire pousser du cannabis à domicile, à Kehl

En sortant de la boutique, je rencontre Mark. Il a déjà tout préparé chez lui et il est assez content de pouvoir le faire légalement. Il m'invite chez lui pour me montrer son installation. Dans un petit immeuble du centre-ville, il a tout posé sur son balcon. Trois grands pots pour accueillir plus tard les plants. Les particuliers n'ont le droit de cultiver que trois plants de cannabis et de ne récolter que 50 grammes par mois.

Théoriquement il faudrait détruire le surplus, c'est ce qui peut arriver si on plante le cannabis dans le jardin. "Avec une plante en pleine terre, on peut récolter énormément", m'explique Mark qui connaît bien le sujet. "Moi sur mon balcon, je pense que j'aurais un rendement moyen. Et théoriquement il faudrait que je mette quelque chose en hauteur pour que personne ne puisse voir mes plants d'un autre balcon ou d'en bas."

Pour l'instant, il n'en est pas encore question. Les graines tiennent dans le creux de sa main. Il les sème dans un petit pot en carton, bien au chaud derrière sa fenêtre : trois graines récoltées sur des plantes d'amis. "Celles-ci, elles ne m'ont rien coûté, mais par contre, elles sont mélangées mâles et femelles. Alors, quand j'aurai les premières feuilles, il faudra que je distingue les unes des autres."

Les graines de cannabis femelles sont très chères, entre 8 à 12 euros la graine.

Mark, particulier cultivateur de cannabis à Kehl

"Les mâles sont très fins et n'ont pas beaucoup de feuilles, je les enlèverai, et je replanterai tout de suite une autre graine. Seules les plantes femelles, plus touffues, obtiennent du THC. Si j'avais commandé en ligne, j'aurais pu avoir des graines automatiques : uniquement des femelles et qu'on peut récolter en trois mois." Contre neuf mois pour des graines classiques.

"Mais les graines femelles automatiques sont très chères, entre 8 à 12 euros la graine." Comme pour le matériel d'intérieur, c'est trop cher pour Mark. Lui va attendre patiemment le soleil d'été, avec des graines classiques. 

Depuis le 1er avril, les particuliers peuvent commander des graines ou des plants, seulement en ligne ou en vente à distance, dans des pays européens ayant déjà légalisé la vente, en Autriche ou en Espagne, par exemple. Et après le 1er juillet, ce sera possible d'acheter ses graines dans les Cannabis Social Clubs qui vont ouvrir un peu partout Outre-Rhin : seuls les membres pourront y acheter leur cannabis, mais tout un chacun pourra y acquérir des graines pour sa production personnelle.

D'ici la récolte, les plants de Mark vont avoir besoin de soleil et de beaucoup de lumière. "Avec l'été, ça devrait être suffisant pour obtenir dans quelques mois des fleurs, qui permettront à la plante de fabriquer une teneur en THC intéressante. Ma première récolte, ce sera en septembre !"

Patience donc, pour ces cultivateurs amateurs de cannabis allemands.