Lycée 4.0 en septembre 2019: des professeurs d'Alsace demandent l'abandon du projet

Utilisation de manuels numériques en cours de français au lycée Louis-Armand de Mulhouse, novembre 2017. / © Thierry Gachon - Maxppp
Utilisation de manuels numériques en cours de français au lycée Louis-Armand de Mulhouse, novembre 2017. / © Thierry Gachon - Maxppp

Un ordinateur pour chaque lycéen du Grand Est. La mesure annoncée mi-mars 2019 par le président Jean Rottner serait-elle un cadeau empoisonné? Des syndicats d'enseignants s'inquiètent et demandent l'abandon du projet. Le rectorat répond point par point.

Par Claire Peyrot

Impossible à mettre en oeuvre, trop coûteux et scandaleux sur le plan médical. Voilà ce que pensent des profs du lycée Kléber à Strasbourg. Ils se disent "scandalisés" par le projet de passage au "lycée 4.0" et au "tout numérique" annoncé mi-mars 2019 par la région Grand Est. Et ils ne manquent pas de griefs contre ce qui pouvait, au départ, être considéré comme un cadeau de la région.


100.000 ordinateurs à acheter d'ici la rentrée

Le 14 mars 2019, la région annonçait en effet que chaque élève entrant en classe de seconde à la rentrée de septembre recevrait gratuitement un ordinateur. Une aubaine pour 100.000 foyers du Grand Est. Le coût de l'opération est évalué à 24 millions d'euros pour la première année. 70 millions d'euros d'ici 2022.

Cette annonce n'est pas une surprise. Sur tout le territoire du Grand Est, 111 établissements expérimentent le dispositif depuis 2017. C'est le cas au lycée professionnel Goulden à Bischwiller (Bas-Rhin) en Alsace. Ou encore au lycée Bazeilles dans les Ardennes. Des lycées où l'on se réjouit des cartables moins lourds, des cours enrichis grâce aux contenus numériques, de la simplicité de télécharger un cours en ligne. "Les élèves plébiscitent surtout la possibilité d'avoir accès n'importe où à internet, explique Marc Neiss, délégué au numérique au rectorat de Strasbourg. Plus besoin de se précipiter sur les PC du CDI (Centre de documentation et d'information)."


Un cahier ET un ordinateur sur la table: impossible ?

Mais la généralisation à l'ensemble des établissements de la région Grand Est (353 lycées) qui devrait être mis en oeuvre en moins de six mois est loin de satisfaire tout le monde. Au lycée Kléber de Strasbourg par exemple, les professeurs ont adressé une lettre ouverte à la rectrice de l'académie de Strasbourg. Leur premier motif d'indignation est "la précipitation avec laquelle cette opération a été conduite". Ces représentants des syndicats SNFOLC et SNES-FSU expliquent qu'elle est tout simplement impossible à mettre en oeuvre: "il est invraissemblable d'imaginer qu'il pourrait y avoir un ordinateur ET un cahier sur une table de lycéen", écrivent-ils. 

"Les ordinateurs qui sont déjà en place dans les lycées tests ne sont pas plus grands qu'une feuille A4, réplique Marc Neiss, au rectorat. Il est possible de poser un cahier ET un livre sur le bureau d'un lycéen. C'est la même chose pour un cahier ET un ordinateur.


Un projet trop coûteux?

Les représentants syndicaux fustigent aussi le coût du projet. Aux 24 millions la première année pour les secondes, il faut ajouter l'investissement pour les premières et les terminales dont les établissements décideraient de devenir lycée 4.0. "La région ne s'est pas engagée à fournir le même matériel chaque année, explique la lettre ouverte. Donc, à plus ou moins brève échéance, les familles devront supporter le coût de l'achat initial, de la maintenance et du remplacement des équipements numériques." Sans compter, selon eux, que les professeurs seront forcés de s'équiper à leur frais.

Concernant le coût supporté par les familles, le rectorat souligne que ce nouvel équipement remplacera les manuels, jusque-là financés par les parents. Et qu'ils permettront surtout d'avoir accès à des contenus toujours à jour. A ce propos, Marc Neiss se souvient d'un professeur d'anglais rencontré dans l'année. Celui-ci se lamentait car dans le livre de ses élèves, Barak Obama n'apparaissait pas encore comme président des Etats-Unis.


Toute la journée sur l'écran?

Des parents rejoignent les professeurs mécontents sur un argument d'ordre médical: qu'en est-il des alertes émises par les ophtalomotogistes, pédiatres et autres ergonomes amenés à intervenir sur des pathologies induites par l'utilisation des ordinateurs? Le corps médical a souvent mis en garde contre les dangers d'une utilisation permanente des écrans.

L'usage n'a rien de permanent explique le responsable numérique du rectorat. "Dans les établissements qui utilisent le numérique, l'utilisation dépend des professeurs. Certains appellent les élèves à faire un exercice en un quart d'heure, parfois une demi-heure sur l'écran. En aucun cas, les lycéens passent huit heures par jour sur l'ordinateur." Et de citer l'expérience de 2015, quand le gouvernement avait lancé son plan numérique pour équiper les collégiens de tablettes individuelles. Le document référence Radiofrequences et santé, établi par l'ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) sur lequel s'appuie le rectorat, ne préconise pas de temps d'exposition maximal. 
 

Quel intérêt pédagogique ?

"On a aussi des remontées de la part des collègues où l'utilisation des ordinateurs est testée depuis un ou deux ans", raconte Arnaud Sigrist, du SNES-FSU Strasbourg. Les quotas de photocopies explosent selon lui car le besoin de supports papiers ne disparaît pas avec les ordinateurs. A tel point que certains professeurs ont jeté l'éponge. Des conclusions qui ont été rassemblées dans un bilan dressé par le CHSCT 68: augmentation de la charge de travail, demande de formation... "Et puis quel est l'intérêt pédagogique, s'interroge le responsable. Est-ce que c'est mieux? On nous balance ça sans se poser la question. Ce qu'on conteste, c'est le côté obligatoire et la précipitation du projet."

Le syndicat n'a pas eu de réponse de la part du rectorat. Ni de la région Grand Est à qui il s'est également adressé. "Maintenant, on attend de voir comment va se dérouler la livraison de 100.000 ordinateurs. Ca risque d'être drôle!" ironise Arnaud Sigrist.
 
 

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