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Strasbourg Koenigshoffen : un mois après son ouverture, l'hôtel de la rue accueille 157 sans-abri dont 54 enfants

L'hôtel de la rue / © C. Poure
L'hôtel de la rue / © C. Poure

Le 23 juillet dernier, l'association créee par et pour les sans-abri "La roue tourne" avait illégalement investi l'ancien siège de la brasserie Gruber à Koenigshoffen. Objectif : héberger et orienter les gens qui dorment dans la rue. Un mois après son "ouverture", j'ai décidé de leur rendre visite.

Par Cécile Poure

L'immeuble est situé au 91 route des Romains à Strasbourg. Une belle façade, presque insolente. C'est ici, dans l'ancien siège de la brasserie Gruber, 1850 m² inoccupés depuis des années et propriété de la ville depuis peu, que l'association La roue tourne a choisi d'ouvrir un squat pour sans-abri le 23 juillet dernier. Au nez et à la barbe des forces de police et de la ville.
 

Aujourd'hui, la brasserie devenue "hôtel de la rue" affiche complet. 157 personnes y ont trouvé refuge dont 1/3 d'enfants. A l'abri de la rue et de ses turpitudes.
 

Un cri de colère

C'est Edson Laffaiteur qui m'accueille ... à l'improviste. Ici pas de chichi. Je ne me suis pas annoncée ?  "Rien de grave, la porte est ouverte à tout le monde". J'apprends vite qu'Edson est le fondateur de l'association La roue tourne. "La seule association créée par et pour les sans-abri." L'instigateur de ce squat un peu fou. A 33 ans,  Edson a vécu 8 ans dans la rue. Il sait de quoi il parle. Il sait surtout pourquoi il gueule. Et de la gueule, croyez-moi, il en a.
 
Edson Laffaiteur / © C. Poure
Edson Laffaiteur / © C. Poure

"Tout a commencé le 23 dernier avec la mort d'Habib au parc des glacis ( NDLR : un camp de sans domicile fixe). C'était un ami, on partageait souvent la même tente. J'essayais de l'aider autant que je pouvais. Ca n'a pas suffi. Je me suis dit plus jamais ça. Plus jamais de SDF qui se suicide. Ca a été l'étincelle."
 

L'étincelle pour allumer un projet qu'Edson nourrissait depuis longtemps. Occuper un grand bâtiment et l'ouvrir aux SDF. " J'ai participé en Espagne au mouvement Okupa et à l'ouverture de plusieurs dizaines de squats. Quand je suis arrivé en France en février, je me suis dit qu'il fallait reproduire le même système. Qu'ici tout était à faire. On allait inviter nos potes, enfin nos potes façon de parler, des gens dans la même situation que nous." A Strasbourg, 500 personnes dormiraient dans la rue d'après le Labo Citoyen.
 

Un élan de solidarité


Voilà donc un mois que l'hôtel de la rue a ouvert ses portes aux plus vulnérables. Illégalement mais légitimement. " L'objectif c'est de sortir les gens de la rue. Le temps qu'ils trouvent une solution pérenne. Il y a tout ce qu'il faut pour les y aider. Des travailleurs sociaux, des infirmières, des cours de FLE, des postes informatiques. Tous bénévoles. Nous avons même deux coiffeurs de Wagon Souk qui viennent régulièrement ... Il faut qu'ils se sentent chez eux. Mais le mot d'ordre c'est: un chez soi d'abord." 

L'hôtel de la rue n'aurait pu fonctionner sans les dons et le bénévolat. " Deux fois par semaine, nous distribuons des lots par chambre, par famille. Produits d'hygiène, vêtements, ou alimentaires. Tous issus de dons de particulier ou d'associations caritatives ou non, qui préfèrent rester anonymes. A chacun ensuite de se faire la cuisine." Sans compter, l'argent, le nerf de cette guerre des nerfs. " Nous avons également mis en place des cagnottes sur Leetchi. Nous avons récolté 600 euros en une semaine pour la première. Et la seconde a déjà 780 euros au compteur au bout d'une journée. Cet argent nous servira pour les fournitures scolaires et la réparation de la chaudière en vue de l'hiver." 
 
les dons, le nerf de la guerre / © C. Poure
les dons, le nerf de la guerre / © C. Poure

Mila, bénévole à l'hôtel de la rue, nous rejoint. Elle, préfère rester anonyme.Mais ne cache pas son enthousiasme. "Le fait que tous ces gens se soient mobilisés, c'est déjà formidable. Toute cette énergie. Et puis, il faut rentrer et voir à l'intérieur: toutes ces familles, toutes ces communautés et ces religions qui cohabitent, moi je trouve cela incroyable." 

 

1850 m² et une cinquantaine de pièces 


L'hôtel de la rue annonce d'emblée la couleur. Complet. Toutes les chambres sont occupées depuis le 3e jour d'ouverture. Soit 157 personnes dont 1/3 d'enfants.
 
séance lecture / © C. Poure
séance lecture / © C. Poure

Et d'ailleurs, à peine entrée dans le hall, leurs rires fusent. Il se dégage étonnamment de cette bâtisse austère, une certaine légèreté. Des femmes étendent le linge aux balcons, d'autres promènent leur casserole ou leur bouquet de menthe. Ca monte, ça descend. Toutes les langues se mélangent. 
 
Chambre 240 / © C. Poure
Chambre 240 / © C. Poure

L'hôtel de la rue est un véritable dédale. 4 étages. "On essaie de répartir les étages. Les hommes seuls aux derniers, les familles aux  premiers. Une famille par chambre si possible. Une cuisine et une salle de bain par étage." Toutes les chambres sont désormais meublées. Tout est propre. La vie s'organise. Militairement. " Nous avons un planning des tâches. Chaque chambre doit faire sa corvée de ménage par secteur. Ca fonctionne bien. Personne ne renâcle." m'explique Edson. 
 
Planning des tâches / © C. Poure
Planning des tâches / © C. Poure


A l'abri ...


De la légèreté. Etrange impression que celle-là. Et pourtant, dès mes premiers pas dans la "maison", F.confirme que je ne suis pas si loin de la vérité que cela.  Elle, est venue ici avec son mari et ses deux enfants il y a une semaine. Avant c'était la tente. Et l'attente. "Nous attendons un logement depuis un an. Rien ne vient. Alors on vivait dans la rue. Ici, je suis soulagée, tranquille, je ne me fais plus de soucis pour mes enfants." 
 
Une chambre / © C. Poure
Une chambre / © C. Poure

Un peu plus loin, je croise Salo. Elle, vient de Géorgie. Elle a demandé le droit d'asile pour elle et ses trois enfants. Grand sourire aux lèvres pourtant. C'est une petite fille, parfaitement biligue, qui me fait la traduction. "C'est ça aussi la maison" m'explique-t-on. " Ici je me sens à 100% en sécurité. Je me sens chez moi. Il y a de l'eau,  un toit, je peux prendre soin de mes enfants et de moi. Je suis tranquille. Tout l'inverse de la rue. J'espère que quand nous nous en sortirons, je pourrais aider à mon tour les gens en détresse. " 
 
Salo en arrière plan / © C. Poure
Salo en arrière plan / © C. Poure
 
Alfa, lui a 22 ans, il loge au dernier étage de la bâtisse. Réservé aux hommes seuls. Il est un des tout premier à avoir habité ici. Il fait partie de l'association La roue tourne. Lui aussi vivait avec Habib et Edson au parc des Glacis. Guinéen, il attend depuis un an et demi la réponse de sa demande de droit d'asile. Son français est rudimentaire mais son propos clair :"Ici c'est calme. De quoi attendre plus tranquillement la suite." 
 
Alfa / © C. Poure
Alfa / © C. Poure

Et puis il y a Nato, cette géorgienne journaliste de profession, elle est chargée de la communication de l'association. Elle, ne veut pas parler de son parcours. "Ce n'est pas le but de votre article" assène-t-elle en anglais. Ok. Elle, vient aussi de la rue, comme tous les autres. Je n'en saurais pas plus. "Au début, ce n'était pas facile, c'était un projet si énorme, on partait dans l'inconnu. Personne ne se connaissait, on venait d'horizons si différents. Mais on y est arrivé, on est fiers. On cohabite, on ne parle pas la même langue mais on se comprend tous. On a insuflé une réelle dynamique citoyenne, une réelle entraide. Ce qu'il faut simplement retenir c'est qu'ici ce n'est pas un bâtiment mais une philosophie. On prouve que l'humain est capable d'entaide."
 
Nato / © C. Poure
Nato / © C. Poure


... pour combien de temps ?


Tranquille. Mais en sursis. Car derrière les beaux idéaux, il y a la réalité. Beaucoup moins emphatique. L'hôtel de la rue occupe illégalement les lieux, propriété de la ville nous l'avons dit. La légèreté pourrait ne pas durer. La ville qui comptait transformer ce bâtiment en maison des services publics serait d'après nos confrères de Rue 89 "en train d'étudier la question."

Et d'ailleurs, la police veille sur les lieux. Pendant ma visite, une voiture banalisée fait plusieurs allers et venues devant le bâtiment avant de s'immobiliser devant l'entrée. Edson fait rentrer tout le monde. Ferme les portes. Quand il revient enfin, il s'énerve "Ils font ça quasiment tous les jours. C'est la BAC. Ils viennent régulièrement. Là ils m'ont dit qu'ils reviendraient dans la journée relever l'identité de tous les résidents, de vérifier leurs papiers." Et dans les 157, un certain nombre n'en ont pas. " Je ne sais pas combien, c'est pas mes affaires. Je peux seulement vous dire que nos résidents viennent des 5 continents et que certains sont Français. D'autres pas." 

Une situation précaire qu'Edson espère régler rapidement. Une bonne fois pour toute. La roue tourne déposera la semaine prochaine un dossier à la mairie afin de "demander de pouvoir rester légalement dans les lieux. Et de continuer sereinement notre action. Nous avons beaucoup de soutiens, j'y crois." 

 

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