Strasbourg : l'opération "Filme l'avenir" apprend aux jeunes à faire du cinéma

"Filme l'avenir" est une opération pilotée par "Les Ami(e)s du Comedy Club", l'association de Jamel Debbouze. Sa tournée l'a amenée les 13 et 14 août à Strasbourg, aux locaux de Sp3ak3r, le média des quartiers. Le but : apprendre aux jeunes à tourner et les laisser s'exprimer après le Covid-19.

Pendant deux jours, le quartier de la Meinau a eu un petit air hollywoodien. Sp3ak3r, le média des quartiers populaires strasbourgeois, accueillait "Les Ami(e)s du Comedy Club" : il s'agit de l'association de l'humoriste Jamel Debbouze, qui vise à faire émerger les jeunes talents du septième art. Des talents qui n'ont pas forcément accès à de coûteuses écoles de cinéma.

La session strasbourgeoise de "Filme l'avenir" a réuni 25 cinéastes en herbe, originaires de quartiers populaires, et dix bénévoles du Comedy Club. Le tournage a eu lieu le 14 août 2020, avec une parité entre les quartiers... ainsi qu'une parité filles-garçons, grâce à la participation des joueuses du Football Club de Kronenbourg, le club de foot de Cronenbourg.
 


Rendez-vous au siège de Sp3ak3r, au 30 rue Schulmeister. Les tournages en extérieur ont déjà démarré. Chabname Zariab, l'une des Amies du Comedy Club et coordinatrice de l'opération, en profite pour nous expliquer en quoi consiste "Filme l'avenir".
 

Une chance pour les jeunes des quartiers

"On donne des armes aux jeunes pour pouvoir faire des films, via un dispositif léger : des iPhones avec des logiciels installés. Pendant deux jours, on leur montre comment faire. Ils pourront se débrouiller tout seul quand l'équipe sera partie. Ça donne aussi, pour ceux qui veulent, des clés pour participer au concours 'Filme l'avenir'."
 

Un concours dont la victoire mène à un cours d'écriture scénaristique à Paris. Chabname Zariab évoque un "tremplin". Elle-même a bénéficié du soutien des "Ami(e)s du Comedy Club"... et son film a été nommé aux Césars. Aujourd'hui, c'est à elle de donner un coup de main aux espoirs du cinéma français. L'initiation théorique des jeunes a eu lieu le jeudi 13 août : court-métrage, dramaturgie... avant d'élaborer des scénarios en groupes. 
   

Le thème de base était la solidarité. Mais l'équipe encadrante n'a pas voulu brider les jeunes, et le thème du coronavirus revient souvent. Le groupe que l'on suit au parc Schulmeister met en parallèle dans son film le coronavirus... et la peste. Ambiance. 
 

Peste et coronavirus

Le ton est donné dès notre arrivée : "Ibrahim, c'est le meilleur des cadavres !" Et juste après : "J'peux faire le mendiant ? - Non, j'aurais bien voulu, mais malheureusement, tu n'es pas habillé comme un mendiant médiéval..." La scène filmée présente la peste, survenue au Moyen Âge. Une autre scène, à l'époque moderne, fera le parallèle avec le coronavirus avec un habile effet de post-production... et une lettre. Mais voilà qu'on doit se taire : "Silence plateau... Action !"
 

Silence, on tourne.


Pour le silence, on repassera : il s'agit d'un faux-départ. Et il faut recommencer la prise à plusieurs reprises. Marie, la réalisatrice bénévole qui encadre, est conciliante : "C'est pas grave. On est là pour ça." Les idées et propositions jaillissent à foison, on veut tester et expérimenter, tout le groupe a une belle énergie. Et les répliques fusent entre deux prises : "On doit refaire, on voit un portail derrière : il n'y avait pas de portail au Moyen Âge..."

Ce n'est pas le seul anachronisme qui perturbe le tournage : "Attendez, on entend des scooters !" Plus tard, le héros contemple son costume : "J'suis pas badass ? - Ah si, c'est Game of Thrones, là." Et les suggestions ne sont pas toujours réalisables : "On tente un flou en arrière-plan ? - Vous l'avez fait  avant ? - Non. - Alors non, il fallait le faire dès le début." Il faut dire, le temps est limité. Déjà, il faut remballer, et passer à la scène suivante (making-of visible dans la vidéo ci-dessous).
 

 

Un film, deux époques

Notre équipe filme une nouvelle scène, plus moderne, sur un parking. Peu joyeuse, elle montre un de nos contemporains toussant à cause du Covid-19. L'occasion de nouveaux échanges entre les jeunes et leur encadrante. Techniques : "Non, on ne peut pas faire de travelling, on doit conserver la même valeur de plans entre les deux époques. Même si j'adore les travellings." Ou culturels : "Tu as vu Fight Club ? C'est le meilleur film jamais réalisé. - Ce n'est pas le meilleur pour moi... mais il est très bon."

Même les répliques font l'objet de discussions intenses : "On va dire : je suis à l'hôpital. Et pas : je suis à l'hosto. C'est pas parce qu'on vient de Hautepierre qu'on va faire du cliché." Mais l'ambiance est toujours au rendez-vous. Ismaël tient à dire "qu'il est le meilleur", et Mikail prend la pose.
 

 L'ultime scène va se tourner aux locaux de Sp3ak3r. Entre chaque prise, c'est l'occasion de questionner celles et ceux qui participent au film. Pour connaître leur parcours et leur rapport au cinéma.
 

Les talents des quartiers


Celles et ceux qui participent ont des personnalités diverses. Ibrahim, 12 ans, a déjà une conscience écologiste bien marquée, a fait du théâtre : "C'était Le Chat botté. Mes parents ont dit que j'étais naturel. Pour le film qu'on tourne, j'ai été scénariste à moitié." Léna, 16 ans, veut devenir juge ou procureure, mais est contente d'avoir participé : "C'est une expérience à vivre. Les gens étaient cools et bienveillants." 

Quant à Abdou, 17 ans, il fera des études d'audiovisuel à la rentrée : "D'habitude, je monte. Aujourd'hui, je tournais : je sais faire les deux. J'aimerais bien créer ma propre entreprise audiovisuelle. Ces deux jours étaient enrichissants."
 

L'heure du bilan pour Nora Tafiroult, la présidente de Sp3ak3r : "C'est une très belle première expérience. Ces jeunes sortent d'une période de confinement pas évidente, avec une scolarité en dents de scie. On leur a proposé un vrai temps où revenir sur cette période. Avec leur imagination, ils peuvent revenir sur cette histoire qu'ils ont subie. Ils utilisent l'outil de la fiction, et brisent le côté anxiogène de la situation avec le déguisement, l'humour, des scénarios décalés... Ils étaient là dès 9h10 alors qu'on commençait à 9h30, et ils restaient tard. Ça leur a vraiment plu."

Le succès était au rendez-vous. La démarche devrait donc être renouvelée.