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Strasbourg : que font des tortues au parc de la Citadelle ?

En promenant son chien au parc de la Citadelle à Strasbourg, Lucas a fait une rencontre inattendue. / © Document remis, Lucas Mnr
En promenant son chien au parc de la Citadelle à Strasbourg, Lucas a fait une rencontre inattendue. / © Document remis, Lucas Mnr

À Strasbourg, il n'est pas forcément rare de tomber sur une tortue en promenant son chien un au parc de la Citadelle. Pourquoi sont-elles là ? Un spécialiste nous répond.

Par Vincent Ballester

En promenant un chien au parc de la Citadelle, à Strasbourg, on croise souvent d'autres chiens. Le groupe Facebook "Parc à chiens de la Citadelle" est d'ailleurs fait pour ça. Mais Lucas, l'un de ses membres, est tombé sur un animal plus atypique en s'y baladant fin juin 2019 : une tortue.

Un autre membre du groupe dit en avoir aperçu "dans les douves". D'où sortent donc ces tortues et comment font-elles pour vivre là ? Pour le savoir, nous avons posé nos questions à Jean-Yves Georges, directeur de recherche au CNRS à l'Institut pluridisciplinaire Hubert Curien (IPHC), rattaché à l'université de Strasbourg.
 
On croise plus souvent des chiens que des tortues, à la Citadelle. / © Capture d'écran, Facebook
On croise plus souvent des chiens que des tortues, à la Citadelle. / © Capture d'écran, Facebook

Il travaille sur la réintroduction des cistudes d'Europe, et étudie depuis 2017 les tortues des parcs strasbourgeois, notamment la Citadelle et l'Orangerie. Ces observations (voir PDF en bas d'article) se font dans le cadre du programme Tortues exotiques envahissantes de l'Eurométropole de Strasbourg (TortuEEES), avec le soutien de la Zone atelier environnementale urbaine (ZAEU) et de l'Eurométropole. 
 

Quelle est l'origine de ces tortues ?

"En 2017 et 2018, nous avons recensé huit espèces de tortues, toutes exotiques. Six d'Amérique du Nord et deux d'Asie. De toute évidence, elles sont issues du commerce et ont probablement été relâchées par leur propriétaire pour de multiples raisons, ou se sont évadées de leur captivité. Les parcs urbains sont les lieux où l'on trouve le plus de tortues d'eau douce exotiques..."
 

Leur longévité est équivalente à la nôtre
- Jean-Yves Georges


"Ces tortues exotiques, en particulier la tortue de Floride, ont été apportées initialement comme animaux de compagnie par les soldats américains en 1944. Ca a fait mode à tel point qu’une industrie de production de jeunes tortues s’est mise en place, en particulier à destination de l’Europe. Il y a peu, on en trouvait encore en animalerie où elles faisaient le bonheur des enfants. Une jeune de quatre centimètres, c'est mignon. Sauf que ça ne s'arrête jamais de grandir. Et leur longévité est équivalente à la nôtre : 60 à 70 ans."

"Adultes, ces tortues peuvent atteindre 20 à 30 centimètres de longueur ; et quand l'enfant quitte la maison, il se rend compte que la bestiole devient encombrante, relativement agressive, et  toujours demandeuse de soins et d'entretien : on est loin de Caroline dans Boule et Bill qui mange paisiblement sa salade !"
 

Que trouvent-elles à manger dans les parcs ?

"Il faut s'en occuper dans leur aquarium... mais elles savent se débrouiller dans la nature même après plusieurs années de captivité. Les tortues d’eau douce sont initialement carnivores avant de devenir progressivement omnivores, voire végétariennes selon les conditions. Elles mangent majoritairement des larves d'insectes, des animaux morts. Mais une grosse tortue comme la tortue de Floride peut être suffisamment costaude pour attraper un caneton par la patte et l'entraîner au fond de l'eau pour le noyer avant de le manger." 
 


"En revanche, nourrir les tortues, comme tous les animaux en ville, pose problème. Les gens veulent probablement bien faire en se débarrassant de leurs déchets alimentaires, mais leur donnent des restes végétaux alors que ça ne sert à rien, les tortues n'en mangent pas. Et le pain, ce n'est vraiment pas bon, pour aucun animal. Ça ne leur fait pas du bien, ni à vous non plus car c'est interdit : vous risquez une contravention." 
 
 

Si elles se reproduisent, quel impact vont-elles avoir sur les autres espèces ?

"On ne voit que des individus adultes. On en a bien vu un petit en 2018 à l'Orangerie, mais on ne pouvait pas savoir s'il était né là ou s'il avait été relâché. On en verrait bien plus si ces tortues pullulaient."

"La tortue de Floride figure sur la liste des 100 espèces les plus envahissantes du monde : c'est une vraie peste dans les espaces naturels, et c'est la plus présente à la Citadelle et à l'Orangerie. Mais on n'a encore étudié son impact sur le milieu et les autres espèces. Quant à savoir si ces autres espèces aiment ces tortues... pas les canards, en tout cas !" 
 
"Toutefois, au cours des enquêtes que nous avons menées auprès des usagers des parcs, nous avons eu plusieurs témoignages mentionnant qu'il y avait de moins en moins de poissons à la Citadelle. On n'a jamais vu ni entendu aucune grenouille. Est-ce que c'est les tortues, ou la mauvaise qualité de l'eau ? On ne sait pas pour le moment."
 

Comment faut-il se comporter avec elles ?

"Il n'y a pas grand-chose à faire : les respecter, les contempler - parce que malgré tout, elles ont une certaine esthétique - et ne pas les toucher [ni les nourrir, pour rappel]. On peut se demander qui sont ces tortues, et ce qu'elles peuvent nous apporter. Et apprendre à vivre avec."

"En ville, ces tortues ont une fonction sociale et sociétale. Bien que ces tortues soient identifiées comme invasives, une partie des gens interviewés est satisfaite de leur présence car ça leur apporte de l'exotisme et procure une reconnexion à une certaine nature."
 

Une partie des gens est satisfaite de leur présence
- Jean-Yves Georges


"Moi qui travaille surtout dans les espaces naturels où les espèces invasives sont indubitablement indésirables, j'avais un a priori négatif sur la présence de ces tortues dans les parcs de la ville. Je ne m'attendais pas au rôle qu’elles pourraient jouer pour le bien-être des gens : sensation de calme et de lenteur, retour à l’enfance que les personnes âgées transmettent à leurs petits-enfants ("j’en avais une quand j’avais ton âge"), reconnexion à une certaine nature. Ce que j’ignore encore, c’est si c’est bien cette nature-là dont ont besoin les habitants des villes de demain."
 

Qu'est-ce que vous ont fait comprendre vos observations sur ces tortues ?

"Nous n'avons pas fini d'analyser les observations de 2019, mais elles sont inédites. Ça nous a incité à élargir notre étude au-delà des tortues exotiques des parcs urbains, vers d'autres espèces animales et vers les rôles sociétaux des parcs pour les citadins et leur qualité environnementale."

"On ne s'attendait pas à voir ce qu'on a vu cette année. Ça nous incite à nous projeter de 20, voire 30 ans dans ce que devrait, ou pourrait être un parc public dans la ville de demain. À changer de paradigme quant aux relations de l’Homme avec l’animal sauvage, quant à la nature en ville, quant à la qualité de l'eau et de l'espace public."

 

Les parcs urbains ont un rôle à jouer dans la reconnexion de l'Homme à la nature sauvage
- Jean-Yves Georges


"D'ici 2050, 75% de la population mondiale vivra en ville. Aujourd'hui, les citadins sont déconnectés de la nature. Je pense que les parcs urbains ont un rôle à jouer dans la reconnexion de l’Homme à la nature sauvage."


Pour présenter les dernières observations de son équipe et faire prendre conscience du rôle des parcs publics à la population et aux élu(e)s, Jean-Yves Georges et ses collègues prévoient de publier une tribune chez les Dernières nouvelles d'Alsace (DNA) et France 3 Alsace pour "toucher un maximum de monde". Elle sera dévoilée à la fin du mois d'août.

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