Strasbourg : ultime "goûter impopulaire" de l'association La Cloche, quand les précaires donnent aux passants

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Écrit par Vincent Ballester
Des personnes précaires ont préparé des gâteaux avant de les distribuer aux gens passant dans la rue.
Des personnes précaires ont préparé des gâteaux avant de les distribuer aux gens passant dans la rue. © Vincent Ballester, France Télévisions

À Strasbourg (Bas-Rhin), pendant tout l'été, des personnes précaires ont donné à manger à celles passant dans la rue. D'habitude, c'est l'inverse. Ces distributions insolites, baptisées "goûters impopulaires" par l'association La Cloche, ont pris fin ce vendredi 27 août. Le but : créer du lien.

Habituellement, les gens qui passent dans la rue donnent quelque chose aux personnes nécessiteuses. Mais à Strasbourg (Bas-Rhin), c'est l'inverse. On appelle ce concept "goûter impopulaire" (jeu de mots en rapport avec les soupes populaires).

On le doit à l'association La Cloche (qui veut "raisonner solidaire"), ouverte en 2019. Des personnes précaires ont concocté des gâteaux, des biscuits, des cookies... Avant de les distribuer aux passantes et passants. 

Le dernier goûter impopulaire de l'été a eu lieu ce vendredi 27 août 2021, à 15 heures. Pendant 90 minutes, des échanges ont eu lieu autour d'une table recouverte de gâteaux, place d'Austerlitz à Strasbourg (voir sur la carte ci-dessous). 
 


France 3 Alsace était sur place pour cerner le concept de ces gâteaux gratuits (on pourrait parler de "grateaux"). "On fait ça pour encourager le dialogue", explique la coordinatrice de l'association, Laura Buschmann. "Nos bénévoles avec ou sans domicile, en situation de précarité ou exclus, ont fait des gâteaux, distribués cet après-midi. Il s'agit d'inverser les rôles."

La coordinatrice, après avoir disposé les gâteaux sur une table empruntée au café-bar Bâle, en face, tente d'empêcher un grand kakemono de tomber : il en va de la visibilité de l'association. "D'habitude, ce sont les gens de la rue qui reçoivent à manger. Là, ce sont eux qui donnent. Ça permet un peu de questionner le rapport entre aidants et aidés. On ne fait pas pour : on fait avec. Ça leur permet d'échanger avec des personnes avec qui elles n'auraient pas forcément pu. On crée du lien social grâce à ça, on peut casser les préjugés qu'on peut avoir sur les personnes en situation de précarité."  
 


Aucun don n'est demandé : le gâteau est bien 100% gratuit, il faut juste papoter. Cette création de lien social, c'est le principal objectif de l'association La Cloche. Là où beaucoup d'associations apportent à manger aux personnes précaires, les bénévoles de La Cloche s'activent pour leur assurer une subsistance sociale, humaine. Par le sourire, le dialogue, l'échange : ce qu'on ne pense pas forcément à apporter aux personnes les plus démunies. L'association se veut complémentaire des maraudes qui ont fréquemment lieu dans la capitale alsacienne. 

Il s'agit de "mettre ensemble voisins et personnes sans domicile", via des activités en commun. Il n'y a pas que le goûter impopulaire : en hiver, c'est la soupe impopulaire (le concept est le même). Sans oublier d'autres démarches qui ont lieu toute l'année pour fraterniser.
 

Activités à foison et réseau de commerces

Autre exemple d'initiative : le réseau du Carillon (toujours par La Cloche). Un ensemble de commerces proposant divers services gratuitement aux personnes nécessiteuses : demander un verre d'eau, passer un coup de fil, ou encore recharger un téléphone portable. La carte détaillée se trouve ici. Il est possible de participer à son échelle, en payant par exemple un café "extra" en plus de celui qu'on boit : il ira à une personne dans le besoin. 
 


Mais la gratuité n'intéresse guère, et suscite même parfois la méfiance. Certaines personnes se carapatent comme si on leur proposait des activités licencieuses ou des substances illicites. Un bénévole s'étonne que "tout le monde a un rendez-vous ou trop mangé". Quelques dizaines de personnes sont tout de même invitées avec succès à coups de "Vous avez deux minutes ?" et de plus prometteurs "Vous avez faim ? On offre des cookies." 

Petit jackpot quand une passante, très intéressée, propose ses talents pour organiser, pourquoi pas, des activités de chant à destination des bénéficiaires de l'association La Cloche. De quoi ravir la directrice de la structure, Gabrielle Ripplinger. "Nos activités partent de ce que veulent faire nos bénévoles. Par exemple, en ce moment, ils sont une sorte de passion hystérique pour le mölkky, donc on en fait beaucoup..."

"Ce sont des actions pour lesquelles on peut associer des publics avec et sans domicile : chant, sport, cuisine, ciné-débat. C'est ce qu'on peut faire tous ensemble et c'est diversifié, pour passer un bon moment. La frontière aidant-aidé n'existe pas, et on passe un bon moment tous ensemble."
Tout le monde dans le même panier, pour un maximum d'échanges. Le bouche-à-oreilles dans le milieu fait que l'association est de mieux en mieux identifiée par ses bénéficiaires. 
 


Le plus investi, c'est sans doute Jean-Paul Dollé. Entré dans l'association comme bénéficiaire, il a participé à de plus en plus d'activités, beaucoup donné de son temps. Il est aujourd'hui l'administrateur de l'association La Cloche au niveau du Grand Est. "Il voulait se sentir d'égal à égal avec d'autres bénévoles sans qu'il y ait la question d'être bénéficiaire ou non", confie Gabrielle Ripplinger. 

L'intéressé explique que "vouloir sensibiliser les gens à cette situation, et montrer qu'en étant en situation précaire, on reçoit mais on peut aussi donner". Et les gâteaux partent comme des petits pains, si l'on peut ainsi dire : les gens semblent plus réceptifs qu'avant. "On montre qu'on peut cohabiter. C'est pas parce qu'on est à la rue qu'on est un monstre : l'image de la rue doit changer et tout le monde n'y est pas pareil. Ils voient les gens de la rue différemment, qu'on n'est pas là pour demander. Des gens tracent, d'autres comprennent. Et après, ces personnes, elles vont s'en rappeler."
 


Son objectif : pouvoir ouvrir une antenne de l'association à Mulhouse. "Ça me tient à coeur. Mulhouse en a bien besoin, c'est encore pire qu'à Strasbourg pour les précarisés", commente Jean-Paul Dollé. 
 

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