TEMOIGNAGE - Coronavirus : “Je ne sais pas si j'accoucherai en France ou en Allemagne”, Ségolène, enceinte et inquiète

Ségolène Chesneau, dimanche 5 avril 2020, chez elle à Kehl / © Florence Grandon. France Télévisions.
Ségolène Chesneau, dimanche 5 avril 2020, chez elle à Kehl / © Florence Grandon. France Télévisions.

Ségolène Chesneau habite à Kehl (Allemagne), ville séparée de Strasbourg par le Rhin. Elle doit accoucher le 16 avril, une césarienne programmée à Strasbourg depuis des mois. Mais la fermeture des frontières et le confinement en France l'inquiètent. Voici le journal d'une maman enceinte.

Par Florence Grandon

Ségolène Chesneau a 33 ans, elle habite avec sa famille à Kehl (Allemagne) depuis de nombreuses années, et dans une maison depuis un an. Rue du nid de Cigognes (Am Storchennest), il y aura bientôt un habitant de plus. Elle nous livre ses impressions depuis le 10 mars, date à laquelle la pandémie de coronavirus et les mesures de précautions sanitaires ont commencé à avoir des conséquences sur les dernières semaines de sa grossesse.

Ségolène et sa petite famille, rue du Nid de cigognes à Kehl le 3 avril 2020 / © Florence Grandon. FranceTélévisions.
Ségolène et sa petite famille, rue du Nid de cigognes à Kehl le 3 avril 2020 / © Florence Grandon. FranceTélévisions.


Mardi 10 mars : l'institutrice n'est pas venue à l'école

Les instituteurs et les élèves de la Falkenhausenschule de Kehl qui habitent en France ont été priés de rester chez eux, après le classement du Grand Est dans les zones à risques par le Robert Koch Institut. Cela concerne beaucoup de monde, puisque c'est une école bilingue. Liane, la fille de Ségolène est en deuxième année (l'équivalent du CE1), en classe bilingue. Son institutrice d'allemand et de maths habite à Strasbourg, son institutrice de français habite à Kehl. "Ça nous a tous surpris, on ne s'y attendait pas. La prof d'allemand est restée chez elle, à Strasbourg, et ma fille et ses camarades ont été dispatchés dans les autres classes. Les enfants n'ont pas vraiment compris ce qui se passait."
 
 
"Plus tard, j’ai essayé de faire mes courses, je n'ai pas trouvé de pâtes, de farine ou de PQ, ça a fait tilt à ce moment-là. J'avais encore du mal à comprendre ce qui se passait."

Jeudi 12 mars : certains enfants priés de rester chez eux

Les choses changent tous les jours. Ce jeudi, nouvelles exclusions de l'école : les enfants qui sont allés en France dans les 14 jours, ne peuvent plus se rendre à l’école. Liane et son petit frère Gabriel ont joué dans le jardin de l’Orangerie à Strasbourg le dimanche d’avant, ils sont concernés. Le petit voisin n'est pas allé en France dans les 14 derniers jours, donc il peut aller à l'école, même si sa maman travaille en France et passe le Rhin quotidiennement. Une situation très étrange et peu compréhensible.
 
Gabriel sur le chemin de la Kita / © Ségolène Chesneau
Gabriel sur le chemin de la Kita / © Ségolène Chesneau

"Le matin, Liane n'est pas allée à l'école. Par contre, aucune consigne pour la Kita [Kindertageseinrichtung, jardin d'enfants, NDLR] de Gabriel. A midi, je reçois un coup de fil de la Kita : je dois venir chercher Gabriel. C'était comme un coup de massue. Je me suis demandée comment j'allais gérer cette fin de grossesse avec un mari qui travaille et les deux enfants à la maison."

"Après le déjeuner, je vais chez mon généraliste, son cabinet est dans ma rue. Il arrive avec 2h30 de retard à notre rendez-vous. Il était rentré déjeuner chez lui, à Strasbourg, comme d'habitude. Mais ce jeudi, les contrôles systématiques aux frontières ont été rétablis unilatéralement. Et mon médecin s'est retrouvé bloqué dans un bouchon monstre à Strasbourg."
 
 

Vendredi 13 mars : fermeture de toutes les écoles 

L'annonce de la fermeture de toutes les écoles de Kehl est faite vendredi en fin d'après-midi. "Ça a été de nouveau un choc, l'impression que c'est très sérieux tout d'un coup. Je me suis demandée si j’avais sous-estimée la situation. Je panique vraiment d’être confinée seule avec les enfants jusqu'à l’accouchement. Mes parents devaient venir m'aider, à partir du week-end de Pâques. Mais mon père a une maladie chronique, donc ils ont décidé de se rester chez eux, dans le Sud de la France, et c'est bien comme ça."
 


Lundi 16 mars : la frontière franco-allemande ferme

L'annonce a eu lieu dans le week-end. "Je me pose mille questions, je dors très mal. Est-ce que je pourrai aller accoucher en France, à la clinique Sainte Anne comme prévu ? Mes beaux-parents devaient venir vers le 20 mai des Etats-Unis, ils ont annulé leur vol." Lundi matin, une amie de Ségolène qui travaille à Strasbourg s'est levée très tôt pour être à son bureau à 5h du matin, récupérer tous ses documents et revenir à Kehl bien avant 8h, pour travailler de chez elle. "Elle a vu la frontière se fermer."

Il faut un plan B pour la naissance du bébé. "J'ai cherché sur Internet les cliniques de la région. A Kehl, il n'y a plus d'accouchements depuis longtemps, à Oberkirch, la maternité a fermé aussi, restent Achern ou Offenburg. J'ai demandé des informations à la maternité d'Achern, à 30 kilomètres de chez moi. On m'a répondu : "vous pourrez passer la frontière pour raison médicale", et du coup je n'ai pas pu obtenir de rendez-vous."
 


Mercredi 18 mars : le papa ne peut pas être présent pour une césarienne

Une sage-femme de la clinique Sainte Anne m'a appelée pour m'avertir. "J’ai fondu en larmes, c'était trop pour moi, trop de choses à encaisser si près de la naissance. Finalement, j'ai relativisé : mon mari pourra prendre le bébé dans ses bras dans une pièce juste à côté de là où je serai allongée pour la césarienne. Mais d'autres cliniques ont même interdit la présence du papa complètement, y compris les jours après l'accouchement, et la sage-femme me dit de me préparer à cette éventualité : mon mari ne pourra peut-être pas du tout franchir les portes de la maternité."

"Ça m'a beaucoup stressée d'envisager d'être seule pour l'accouchement et pendant mon séjour à la clinique. D'abord de ne pas pouvoir compter sur le soutien moral de mon mari, et puis qu'il ne voit pas son enfant naître, ça me bouleverse. Après une césarienne, il faut rester à la maternité 4 ou 5 jours, sans pouvoir se lever le premier, voire le deuxième jour. J'ai peur de pas pouvoir me lever pour m’occuper de mon bébé, de devoir appeler à chaque fois pour le prendre dans mes bras ou l'allaiter."
 

Vendredi 20 mars : dernière échographie, traversée de Strasbourg vidée de ses habitants

"Je n'ai pas eu de souci à la frontière, en venant de Kehl. Les papiers que j'ai leur ont suffi. Par contre, j'ai dû y aller seule. Les rues de Strasbourg sont désertes ce matin, c'est très bizarre. L'impression d'une ville morte, ou comme un dimanche matin très tôt. Dans le cabinet de mon gynécologue, personne. Les autres médecins, la secrétaire, les patientes ne sont pas là. Le cabinet, qui d'habitude grouille de monde est complètement vide à 9h du matin ce vendredi. Mon médecin m'explique qu’il ne fait plus que les urgences et qu'il a espacé les suivis de grossesses."
 
Non loin du cabinet du gynécologue de Ségolène, les rues de Strasbourg sont vides, vendredi 20 mars 2020 / © Ségolène Chesneau
Non loin du cabinet du gynécologue de Ségolène, les rues de Strasbourg sont vides, vendredi 20 mars 2020 / © Ségolène Chesneau

"Mon gynécologue portait un masque, le seul contact fut celui de la sonde sur mon ventre, pendant l'échographie. Le bébé n'a pas pris de poids depuis la dernière visite, il y a 15 jours, ça correspond exactement à la montée d’adrénaline et le stress qui monte depuis deux semaines, je suis sûre que ça a joué. Un peu chamboulée, en sortant, j'achète des croissants, les derniers avant un moment."
 
Ségolène fait la queue devant une boulangerie, vendredi 20 mars à Strasbourg / © Ségolène Chesneau
Ségolène fait la queue devant une boulangerie, vendredi 20 mars à Strasbourg / © Ségolène Chesneau


Lundi 23 mars : confinement

Peu à peu, tous les autres rendez-vous s'annulent les uns après les autres. Le rendez-vous avec l'anesthésiste, la consultation allaitement, le psychologue, et tous les cours de préparation à la naissance qu'elle avait choisis, un cours de yoga et une séance d'auto-hypnose. Le dernier rendez-vous avec son gynécologue doit avoir lieu le 7 avril, s'il est maintenu. Certains rendez-vous sont faits par téléphone.

C'est une fin de grossesse à distance. Et le reste du temps, j'applique un confinement comme en France, même si en Allemagne on peut sortir encore. Pour prendre moins de risques, une amie nous fait nos courses, et nous ne sortons pas du jardin.

"Je consulte des pages de sages-femmes sur Facebook, Amelie und Jasmin donnent de bons conseils. Le groupe de future maman anglophone The little Birth Compagny Community m'a permis de voir que beaucoup de femmes enceintes ont les mêmes appréhensions et questions que moi. Beaucoup sont angoissées à l'idée d'accoucher seules." Tous les jeudis à 20h, elle suit aussi le Facebook Live de relaxation par la respiration pour femme enceinte. Et elle a même pu assister à une séance de yoga prénatal dans son salon :
 

"Ça va parce que c’est un troisième enfant, mais sur le coup c’était angoissant. Maintenant je m’y suis fait. Et je me suis préparée à ce que le papa ne soit pas présent du tout, tout le monde me le conseille. Il y a encore beaucoup d'incertitude, et ça c'est angoissant. Rien n'est confirmé, il faut toujours appeler la veille ou le jour d'un rendez-vous, puis il est annulé. On va s'en sortir, il va arriver de toute façon ce bébé." Ségolène sourit en caressant son ventre. "Une sage-femme m'a conseillé de créer une bulle avec mon bébé, pour ne pas trop penser à tout ce qui se passe autour de moi, autour de nous."
 
Liane et Gabriel passent toutes leurs journées ensemble / © Ségolène Chesneau
Liane et Gabriel passent toutes leurs journées ensemble / © Ségolène Chesneau
 

Mercredi 25 mars : le papa peut rester confiné avec le bébé et la maman

"La sage-femme m’a dit que la clinique Sainte Anne est encore la seule à accepter les papas pour accueillir le bébé directement après la césarienne, elle me confirme ce qu'on m'a déjà dit. Par contre, s'il décide d'être là avec le bébé et moi, il doit rester confiné. Un choix à faire, soit il reste avec moi, soit il rentre à la maison pour s’occuper des deux grands. Ce n'est pas un choix facile à faire pour lui."

Ségolène se renseignait beaucoup depuis quelques jours, pour essayer de savoir si sa situation risquait de changer. Si telle ou telle décision pouvait avoir une conséquence pour elle. Mais elle finit par se rendre compte que ça l'angoisse plus que ça ne la rassure. "Je regardais les infos tous les jours pour savoir, mais j'ai fini par ne plus en dormir. Depuis deux jours j’ai arrêté, je regarderai quelques jours avant l'accouchement pour savoir s'il y a du nouveau." Les sages-femmes l'ont rassurée à nouveau en lui disant qu'il n'y a pas de problème pour traverser la frontière et venir accoucher en France. Tout en lui confirmant que c'était une bonne idée de prendre rendez-vous en Allemagne, au cas où. Dans deux semaines, la situation peut être complètement différente.
 

Mercredi 26 mars : enfin, un rendez-vous en Allemagne

Ségolène et son mari ont tenu à trouver un rendez-vous dans une maternité allemande, au cas où, pour savoir où aller le jour J. "J'ai fini par comprendre que dans mon cas il fallait directement contacter la clinique et le service "Gynambulanz". J’ai quand même mis trois jours à les joindre, mais ça y est, après avoir insisté, j'ai obtenu un rendez-vous le 7 avril ! Il faudra que je rappelle le jour-même, pour voir si ce rendez-vous est maintenu, parce que d'ici là, il n'y aura peut-être plus d'accouchements à Achern ! Après, ce sera Offenburg ou Baden-Baden."

"Du coup, on s’est dit qu’il fallait peut-être voir des cliniques dans des plus grandes villes, vers Karlsruhe ou Baden-Baden. Mais soit on ne voulait pas me prendre parce que j’étais allée en France dans les 14 jours (pour mon rendez-vous chez le gynécologue...) soit parce que le suivi de ma grossesse n’avait pas été fait en Allemagne. Une situation absurde ! Dans une maternité, le papa ne peut pas être présent à l'accouchement, si la future mère n'était pas inscrite à la clinique avant la crise du covid. Si ça avait été un accouchement normal, j’aurais pu aller n’importe où, mais comme c’est une césarienne programmée, il fallait au moins... la programmer."
 
Une fin de grossesse angoissante pour Ségolène / © Ségolène Chesneau
Une fin de grossesse angoissante pour Ségolène / © Ségolène Chesneau


Lundi 30 mars : est-ce que la sage-femme pourra traverser le pont ?

"Apparemment, il y a maintenant des jeunes mamans qui ont le covid19, mais pas à Sainte Anne, donc ça me rassure. Je n’aimerais pas l’attraper à la clinique non plus. La sage-femme me conseille de trouver une sage-femme libérale qui pourrait venir chez moi, pour essayer de rester le moins longtemps possible à la clinique."

Ségolène a fini par en trouver une, son cabinet est juste en face du Pont de l'Europe. Elle avait d'habitude beaucoup de patientes sur Kehl, mais depuis quelques mois plus du tout. Donc elle ne sait pas si, depuis le retour des contrôles systématiques, elle pourra traverser le pont pour faire une visite. Elles finissent par se mettre d'accord sur une chose : la sage-femme viendra la voir à Kehl si elle peut traverser le Rhin, sinon Ségolène devra aller à son cabinet, pour le suivi après la césarienne, celui du bébé et de l'allaitement. "Le point positif c'est que je resterai moins longtemps à la clinique, et que nous serons très vite tous ensemble à la maison."
 

Jeudi 2 avril: des patientes atteintes du Covid dans toutes les maternités strasbourgeoises

"On m'apprend finalement qu'il y a des patientes atteintes du virus dans toutes les maternités maintenant. Bien qu'elles soient isolées, ça reste angoissant." 
 

Vendredi 3 avril : début des vacances, la routine s'installe

Maintenant une routine s'est installée, et les devoirs, les activités avec les enfants se passent bien. Autour de leur maison, le jardin aide beaucoup, sortie obligatoire pour tous chaque jour. Elle a découvert des cours de relaxation pour femmes enceintes, un Facebook live qui a lieu tous les jeudis. Et puis une vidéo youtube de yoga pour femme enceinte. "Je suis très soutenue par la psychologue de la clinique et la sage-femme qui font les consultations à distance, ça fait du bien de parler de tout ça, elles sont très à l’écoute."
 
Liane travaille à la maison depuis plusieurs semaines maintenant / © Ségolène Chesneau
Liane travaille à la maison depuis plusieurs semaines maintenant / © Ségolène Chesneau

"Je n'ai pas pu m'empêcher de lire quelques articles, notamment sur la pénurie de médicaments, gros coup de stress à nouveau, et s'il y avait moins d'anti-douleurs après la césarienne ? Je me suis de nouveau promis de ne plus regarder les infos sur Internet." L'école à la maison, c'est fini pour l'instant, les petits Kehlois ont deux semaines de vacances à partir de ce soir.
 
Gabriel et Liane en balade, quelques jours avant le confinement / © Ségolène Chesneau
Gabriel et Liane en balade, quelques jours avant le confinement / © Ségolène Chesneau


Dimanche 4 avril : les contractions douloureuses arrivent

"Est-ce que le bébé attendra le 16 avril ? J'ai des contractions douloureuses depuis plusieurs jours, la naissance se rapproche."

Nous vous tiendrons bien sûr informé de la suite, pour vous dire de quel côté du Rhin est né ce bébé...

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