TEMOIGNAGE - Coronavirus : "Moi aussi je suis importante" revendique Marie, agente hospitalière à Strasbourg-Hautepierre

Marie Dalpra a 48 ans. Depuis octobre dernier, elle est ASH (agente de service hospitalier) à Hautepierre. Là-bas, Marie fait le ménage. Entre autres. Car Marie est aussi une présence bienveillante, bien visible. Un repère pour tous les patients privés de visite depuis la crise du covid19.

Marie Dalpra, agente de service hospitalier au CHU de Strasbourg-Hautepierre
Marie Dalpra, agente de service hospitalier au CHU de Strasbourg-Hautepierre © Marie Dalpra
Marie est une invisible. C'est ainsi, en tous les cas, qu'elle se décrit. Aussi, j'ai eu bien du mal à la trouver. J'ai mis des semaines. A laisser des messages sur les réseaux sociaux, à demander à mes contacts de m'aider. En vain. Jusqu'au jour où je reçois un appel masqué. C'est elle. "Bon il faut que je vous parle, j'en ai marre que toutes mes collègues se taisent parce qu'elles ont honte de leur métier. C'est pas parce qu'on nettoie les chiottes qu'on est de la merde. Moi, je suis fière de mon travail." 

Le ton est donné. D'une simplicité désarmante. Marie va me raconter ses journées chargées, son mal de dos, son besoin absolu d'être regardée. D'être vue. Pour ce qu'elle est, oui, un membre du corps hospitalier. Ses petites mains. Laborieuses. Indispensables. Gantées.
 

Une technicienne

Je sens bien que j'intimide un peu Marie. Au début, elle emploiera des mots sophistiqués mais creux. Ce sont encore ses vieux complexes qui parlent: celui de ne pas avoir fait d'études longues et doctes, celui surtout de faire un métier ingrat. Peu valorisé. Peu valorisant. Et puis au fil de la conversation, sa nature reprend ses droits et c'est heureux. Marie parle, parle, parle: "Je suis une bavarde". Sans chichis. Sans détours. Sans honte.
 
Marie Dalpra, agente de service hospitalier à Hautepierre
Marie Dalpra, agente de service hospitalier à Hautepierre © Marie Dalpra

"Moi j'étais pas trop bonne à l'école. Je suis direct allée en 4e et 3e SES, sections d'éducation spécialisées. J'avais le choix entre cuisine et couture. Aucun des deux ne m'intéressait, moi je voulais faire mécanique. Du coup, ensuite j'ai fait un CAP MHL, maintenance et hygiène des locaux. Non pas pour passer l'aspirateur mais pour le réparer et le bidouiller."

Moi, ce que j'aime c'est bidouiller l'aspirateur
-Marie Dalpra-

Marie est une technicienne. "Moi ce qui me plaît c'est voir la matière des sols, faire les choses à fond. Je suis une perfectionniste." Elle aura un premier poste en maison de retraite. "Là-bas, j'étais pas que nettoyeuse. Je faisais le ménage mais aussi du nursing, les toilettes, les repas. J'étais une vraie aide de vie. J'étais quelqu'un." Elle y restera treize ans. "Je voulais autre chose, être formée. Peut-être pas aide-soignante, j'ai pas assez confiance en moi mais quelque chose de plus valorisant." Marie sera donc auxiliaire de vie aux familles, à domicile, pendant six ans. "C'était bien, très humain mais c'était trop." Trop de CDD, trop d'heures, trop à porter. Trop trop.
 

La machine hospitalière

Marie entre alors en octobre dernier à l'hôpital de Strasbourg-Hautepierre comme ASH. Agente de service hospitalier. "J'ai des CDD de un mois renouvelable. Je sais le 30 du mois si je travaille le mois prochain." La précarité encore. "Y'a pas le choix, on fait avec. P'têt au bout j'aurai un CDI. J'aimerais bien."

Marie y travaille à 80%, 123 heures par mois, pour le smic, 1.200 euros net. Là-bas, elle fait le ménage mais pas seulement. Elle y tient beaucoup. "Je prépare les petits-déjeuners, les cruches d'eau, le ménage oui bien sûr, la distribution des repas, les commandes des tenues, des produits ménagers, des sirops." Les journées sont bien remplies. "Des choses simples mais utiles."

Des choses simples mais utiles
-Marie Dalpra-
 

Des choses qui font mal au dos, aux doigts, à l'estime de soi. "C'est un travail pénible, fatigant c'est sûr. La cadence c'est 8-9 chambres à faire à fond en deux heures par personne, sans compter les interruptions pour les repas et les autres choses. Du coup, c'est pas nickel nickel, c'est juste pas possible. C'est pas ça que j'ai appris. Moi j'aime quand les choses sont bien faites, à fond. On m'appelle la reine de la poussière c'est pour vous dire. Il manque du personnel. Alors ben c'est comme ça." Si son perfectionnisme s'accommode de la situation, son ego, beaucoup moins. 

"A l'hôpital, il y a moins de contacts humains avec les patients, ça me manque. On est dans les stats, les plannings, les trucs comme ça. On ne nous voit pas, nous les nettoyeuses, comme ils disent." Marie pleure au téléphone. J'ai peur de lui dire des mots convenus, de lui sortir des stéréotypes à la noix. Je cherche. Silence. Elle vient à ma rescousse et poursuit: "C'est vrai quoi, nettoyer des chiottes ça fait pas rêver mais quand même ça veut pas dire qu'on est de la merde."

On ne nous voit pas nous les nettoyeuses comme ils disent.
-Marie Dalpra-

La bile sort, éclabousse. Salutaire. "Y'en a qui marchent dans le mouillé alors que je viens de tout briquer. Ils salopent mon travail. Ils s'excusent même pas. Ça vous plairait vous qu'on gâche tout votre travail?" Evidemment non. Des petites humiliations quotidiennes. Des grandes aussi. "Y'en a qui disent aussi qu'on est juste là pour nettoyer. Ça fait mal. Je pourrais m'en foutre. Je peux pas. On fait tant d'autres choses. Mes collègues ont honte de leur emploi. Pas moi. On fait un métier difficile et pas n'importe qui peut le faire. Il y a beaucoup de démissions d'ailleurs. Je veux changer cette image sale qu'on a de nous."
 

Tasse de café

Marie est diabétique. Mi-mars elle a quitté le service de médecine interne transformé en unité covid, 36 lits, tous pleins, pour rejoindre celui de rhumatologie. "J'étais désolée de laisser mes collègues se débrouiller toutes seules, je me suis sentie trop mal mais j'avais pas le choix. Quand il y a des personnes soupçonnées d'avoir le covid dans notre service, je ne fais pas leur chambre. Je n'entre pas. Je reste assise et je regarde les autres bosser. Me sens impuissante, c'est dur." Marie n'est pas en première ligne face au covid mais elle en a peur. "Je suis une grande angoissée. Au début, la direction voulait même pas nous donner des masques, c'était réservé au personnel soignant. Il a fallu se bagarrer, j'en dormais plus la nuit. Non mais vous imaginez? Nous on est en contact avec toutes les surfaces, on frotte, on circule..." 

Au début, la direction voulait même pas nous donner des masques, c'était réservé au personnel soignant
-Marie Dalpra-

Les ASH disposent désormais de deux masques par jour. "Deux masques pour 8h de boulot, c'est pas suffisant. Et pour la pause midi on fait comment? On se lave les mains, on respecte les gestes barrière mais franchement moi je me sens pas en sécurité." Une situation difficile à vivre d'autant que Marie se sent invisible, on l'a dit, mais aussi inaudible. "Quand je posais des questions, peut-être débiles, à ma cadre de santé, comme l'utilisation des ascenseurs, elle me disait que le risque zéro n'existe pas. C'est tout. Quand on se sent mal et qu'on a envie de parler, on nous dit d'appeler le numéro de soutien psychologique. Voilà." 

Si, à l'hôpital, le covid19 a creusé des fossés, il a aussi ouvert de nouvelles voies. Avec l'interdiction des visites dans l'établissement, les ASH sont devenues les interlocutrices régulières des patients en manque de compagnie. "Finalement, on est les personnes qu'ils voient le plus. On est leurs repères. On leur sert les repas, le café. On peut discuter un peu. J'ai toujours un petit mot gentil. Moi qui suis bavarde, j'aime bien, je leur fais des blagues. Y'en a un qui s'appelait Feldman. Je lui ai dit oh mais on a une star aujourd'hui! Ça l'a fait rire pendant des jours. Vous savez François Feldman ?" Marie est fan des années 80. Marie n'est plus invisible. "Ça fait du bien, ils nous redécouvrent. On parle de notre métier. Ils nous remercient pour notre travail. Un jour y'en a un qui m'a dit que je faisais un métier important. J'ai pleuré."
 
Marie espère qu'à leur sortie, ils se souviendront d'elle. Et de toutes ces petites mains qui pendant quelques jours, quelques semaines, les ont portés. Supportés. "Un peu de reconnaissance, ça ferait du bien oui merci. Moi à 20h, je m'applaudis, oui je m'applaudis. Je suis pas une héroïne mais je le mérite."

Moi à 20h, je m'applaudis, oui je m'applaudis. Je suis pas une héroïne mais je le mérite.
-Marie Dalpra- 

Marie éclate de rire. Je rigole à mon tour. Nous nous apprêtons à raccrocher sur ce joyeux épilogue quand Marie me retient. Un tout petit peu encore. "Vous savez, mon papa m'a appelée l'autre jour. Pour la première fois de ma vie, il m'a dit qu'il était fier de moi." Cette fois Marie pleure. Comme une enfant. Cette fois je trouve les mots. Enfin je crois. "Vous vous fichez sans doute pas mal de mon opinion Marie mais il y a de quoi être fière." Il n'était pas 20h mais je l'ai applaudie.
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