TEMOIGNAGE - Coronavirus : "Je suis marquée à vie" raconte Léa, infirmière dans un Ehpad

Léa a 30 ans. Elle est infirmière dans un Ehpad en Alsace. En trois semaines, neuf résidents sont décédés du covid19 dans l'établissement. Sans qu'elle ne puisse faire autre chose que leur tenir la main et les oxygéner. Aujourd'hui Léa témoigne de ce qu'est devenu son quotidien. Un enfer blanc.

 Une résidente dans sa chambre à l' EHPAD
Une résidente dans sa chambre à l' EHPAD © Jean-François FREY / Maxppp
Avant d'appeler Léa, infirmière en Ehpad (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), je me suis préparée à cet entretien. J'ai aussi respiré un grand coup. Je savais qu'il allait être difficile. Comme vous, je lis, je regarde la télé, je n'ignore pas ce qui se passe derrière les rideaux pudiquement tirés de nos Ehpad. Dans le Grand Est, selon l'Agence régionale de santé (ARS), au 15 avril, 1.500 résidents d'Ehpad et autres établissements médicaux-sociaux sont décédés du coronavirus depuis le début de l'épidémie. 335 à l'hôpital, 1.160 dans leur chambre. Une hécatombe. Un drame humain. J'imagine nos aînés mourir seuls, dans leurs petites prisons, dans leurs grandes souffrances.

Oui, je m'étais préparée à tout cela. Mais ce que me raconte Léa, de sa voix si douce, toujours prête à se briser, est inimaginable. Impensable. Elle me raconte le huis clos dans les chambres de 10 m², la souffrance des gens qui y meurent sans respirateur, sans rien, sans personne, le son de la visseuse des pompes funèbres qui scelle les cercueils, et les voisins de chambre, valides, qui entendent à défaut de voir. Qui pleurent en attendant leur tour. Non, personne n'est prêt à entendre cela je crois. Pourtant, chers lecteurs, il le faut. Entendre pour comprendre. Que toutes les vies ne se valent pas.


Des résidents

Léa travaille depuis huit ans dans cet Ehpad alsacien. D'abord comme aide-soignante puis comme infirmière. Elle préfère ne pas me donner le nom de cet établissement privé. Je saurai simplement qu'il héberge une centaine de résidents. Non pas parce qu'on y fait du mauvais boulot, "bien au contraire", mais pour ne pas le stigmatiser. Car, voyez-vous: "C'est partout pareil, voire pire". Par respect pour les familles déjà éprouvées. 

Léa n'a pas vraiment choisi de travailler en Ehpad mais elle a choisi d'y rester. "Le soin, c'était pas un rêve d'enfance mais j'ai suivi les pas de ma maman aide-soignante. Ado, je savais que je voulais être dans le social. Aider l'autre c'est dans ma nature je crois. Je me voyais bien éducatrice spécialisée. Jeune, on ne s'imagine pas travailler avec les personnes âgées." Un boulot d'été, un peu par hasard comme souvent à cet âge, la fera changer de cap. "Je suis entrée dans cet Ehpad à 19 ans. Aujourd'hui j'en ai 30 et j'y suis toujours. Je ne l'ai quitté que durant les trois ans d'école d'infirmière. C'est mon unique expérience professionnelle."
 

En Ehpad, il y a une grosse dimension affective
-Léa, infirmière-
 

Si Léa est restée dans cet établissement c'est parce qu'elle y a tissé des liens forts. Avec des hommes et des femmes vulnérables, sensibles, parfois déments, toujours riches de ce qu'ils ont été. Attachants. C'est toute la spécificité d'être infirmière en Ehpad. "Contrairement à l'hôpital où il y a un grand turnover, ici, il y a une grosse dimension affective. On voit nos papis et mamies tous les jours, on les connaît. Il y a des attaches mutuelles. Avec leurs familles aussi. C'est ce qui m'a tout de suite plu. On n'a pas l'adrénaline et le côté technique des urgences mais nous on a quelque chose d'autre. Le paramètre humain." 
 

Jours de solitude

Le covid19 a changé l'équation. Le paramètre humain, de ces humains spécifiquement, ne compte désormais plus pour grand-chose. "Du jour au lendemain, à partir du début de l'épidémie, on s'est retrouvés seuls. On a perdu tous nos repères. Sur la trentaine de médecins traitants qui interviennent ici, seule la moitié voulait encore venir. Soit ils avaient peur, soit ils étaient malades. On ne les voyait plus. Ils nous disaient, c'est fini, on ne se déplace plus pour prendre une tension." La voix de Léa tremble de colère ou d'effroi. Je n'ose lui demander. A la maison de retraite, le sentiment d'abandon gagne les couloirs. Il va s'avérer systémique. Calculé.

Du jour au lendemain, on s'est retrouvés seuls
-Léa, infirmière-


Le 16 mars, le premier cas de covid19 est décelé. Officiellement. "Nous n'avons eu pour nos 100 résidents que deux tests. Directives de l'ARS." A partir de ce jour-là, tous les résidents sont confinés dans leurs chambres. 10 m². Mais la contagion flambe. "Vous savez, la veille ils avaient pris leur repas tous ensemble au réfectoire..." Second et dernier test trois jours plus tard sur une dame "inhabituellement fatiguée." Elle est positive. Elle meurt dans les quatre jours. Au total, en trois semaines, neuf résidents auraient succombé au virus. Auraient. Personne ne le saura jamais. "Des résidents de 90 ans pour la plupart, très âgés. Avoir vécu jusque-là pour finir comme ça..." Ce 13 avril, Léa estime qu'au moins la moitié de ses "papis et mamies" sont atteints du covid19.
 
Une crise sanitaire que les infirmières doivent gérer seules. Toutes seules. Du 16 mars au 3 avril, le Samu ne se déplacera que deux fois. "A partir du 3 avril, avec l'accalmie aux urgences, ils ont pu venir plus souvent." La première intervention est vite expédiée. "On me dit, oh, c'est une fin de vie en Ehpad. On vous le laisse. On n'y peut rien." Le résident mettra une semaine à mourir. "Nous, tout ce qu'on peut faire, c'est leur tenir la main, les oxygéner un peu. C'est tout. C'est une fin de vie atroce, ils meurent asphyxiés, étouffés. Les doigts, le torse, les jambes, bleus du manque d'oxygène. Recroquevillés de douleur en position fœtale. C'est comme ça qu'ils meurent. C'est ça le souvenir qu'on gardera d'eux." Je n'entends plus la jeune femme. Je ne dis rien non plus. Je la laisse à ses souvenirs terribles. Pause. 
 

C'est une fin de vie atroce, ils meurent asphyxiés
-Léa, infirmière-


Elle reprend doucement. Elle ne bafouille jamais. "Pour la deuxième intervention, une détresse respiratoire sévère, le Samu a mis en place... un accompagnement médicamenteux pour abréger les souffrances. Voilà."
 

L'innommable

Les mots jaillissent vite cette fois comme si, ça y est, la digue de ses maux était rompue. Que tout devait être dit. Même l'indicible. Car il y a aussi tous les autres. Ceux pour qui le Samu ne s'est pas déplacé. Ceux qui ont souffert avant de mourir. Léa m'explique que, devant cette situation aussi inhumaine qu'injustifiable, les autorités sanitaires ont mis en place il y a dix jours à peine, dans les Ehpad du Grand Est, un nouveau protocole (décret sur le Ritrovil). En option. Pas pour sauver non. Pour aider à mourir. "On leur met une perfusion, c'est une sédation profonde.

Ils mettent 2 heures à mourir, au lieu de 72. Pour nous c'est très dur de faire ça. Donner la main et regarder les gens partir, c'est pas notre rôle de soignant. On les aide à mourir et non plus à vivre." Pas besoin de l'accord de la famille. "C'est le médecin qui décide, c'est comme ça." Les familles seront averties plus tard. Trop tard. Pour ceux qui meurent la nuit, il n'y a même pas de main à tenir, ni de paroles auxquelles se raccrocher. Pas d'adieux. "La nuit il n'y a que la femme de ménage et l'aide-soignante. Ils sont seuls."
 

On les aide à mourir et non plus à vivre
-Léa, infirmière-


Ce que voit Léa. Ce qu'elle vit, dans sa chair, sous sa blouse et ses gants, est d'une violence sans nom. "Je suis brisée. Ces patients sont comme des parents pour nous. C'est atroce. J'ai eu le décès d'une résidente que je connaissais depuis un an et demi. Je l'aimais beaucoup. Elle m'a agrippé le bras, m'a dit "je vais partir" et elle est partie. Je suis la dernière personne qu'elle ait vue. Je me raccroche à l'idée toute bête qu'ils ont eu une longue vie quand même." Comme à l'hôpital, ces résidents meurent seuls, sans leur famille.

"Les familles ne peuvent pas entrer dans l'Ehpad. Elles viennent souvent déposer du linge propre, des chocolats devant l'entrée. Elles sont aussi impuissantes que nous." Le seul lien qui reste est le téléphone. Dans cet Ehpad, il n'y a pas de tablette, pas d'images. Juste le son d'une voix. Une voix sans issue. "Vous savez, il y a une infirmière de garde pour cent résidents. On doit s'occuper des patients covid et des soins quotidiens liés à l'âge. On n'a pas le temps de faire passer des coups de fil à tout le monde. Certains n'ont pas de téléphone. On fait avec le nôtre. On le fait surtout pour un dernier au-revoir." Léa se tait. 

Les choses pourraient bientôt peut-être changer. Emmanuel Macron a demandé le 13 avril dernier, lors de son allocution, que les visites aux personnes en fin de vie, y compris en Ehpad, soient facilitées
 

Enfer blanc

Il y a les malades atteints par le covid19 et les autres. Les résidents valides. Cloîtrés. Leur sort est à peine plus enviable. "Ils sont dans leur chambre 24h/24 depuis trois semaines. Des chambres de 10 m² avec comme seule compagnie la télé qui leur crache les nouvelles du covid. Ils nous regardent passer en tenue de cosmonaute. La seule chose qu'ils voient d'humain depuis trois semaines, ce sont nos yeux. Nous, on les voit dépérir au fil des jours. C'est insupportable. Beaucoup pleurent de la situation. Certains demandent des nouvelles de la maison. Ils ont peur pour eux, peur pour les voisins de chambre. Ils sont très seuls."
 

Nous, on les voit dépérir de jour en jour
-Léa, infirmière- 


Seuls face à l'angoisse que leur longue expérience de la vie ne sait plus calmer. La démence guette. La mort aussi. Elle rôde. Elle cogne. "Quand les pompes funèbres viennent chercher les corps, ils doivent désormais sceller le cercueil directement dans les chambres. On entend la visseuse. Les chambres sont fermées, j'espère qu'ils n'entendent pas. C'est affreux."

C'est là-bas que Léa va travailler tous les matins. La mort aux trousses. La mort dans l'âme. "J'y vais la peur au ventre mais j'y vais pour eux. L'ennemi est là, invisible, il est partout. Malgré toutes mes protections, et franchement ici, on est bien équipés: blouses, charlottes, masques FFP2, gants, j'ai peur pour mes collègues. Moi, je suis jeune. J'ai peur pour mes papis et mamies, de les voir mourir de manière si violente. Sans aucune chance. Je n'oublierai jamais ce que j'ai vu. Je suis marquée à vie."

 
Ce qui sauve Léa et ses collègues du naufrage, c'est l'esprit d'équipage. "Même si certaines se sont mises en arrêt maladie, le noyau dur est resté sur le pont. Nous sommes encore la moitié, une quinzaine à tenir. On rigole beaucoup. On pleure aussi beaucoup. Ça aide. On a un groupe de discussion sur Facebook, on reste toujours en contact pour parler quand ça va pas. A la maison, mon conjoint ne comprendrait pas. On ne comprend pas si on ne voit pas." 
 

Tourner la page

Pour Léa le cauchemar se termine ici. Dimanche, c'était son dernier jour à l'Ehpad. En mai, elle sera infirmière libérale. "Je pars pleine d'amertume et de tristesse. J'ai l'impression de les abandonner à leur sort d'autant que je sais que la direction aura du mal à me remplacer actuellement. Je sais aussi que quand j'y reviendrai pour leur faire un coucou, beaucoup de résidents auront disparu. C'est comme ça. C'est un choix de vie que j'avais fait avant tout ça. Je dois m'y tenir. De toute façon, je ne sais pas si j'aurais pu continuer. Après. Je pense qu'une fois l'épidémie terminée, il y aura beaucoup de démissions." 

De tout cela, Léa a beaucoup appris. Sur elle d'abord. "Dès le premier cas, je voulais, comme d'autres collègues, me mettre en arrêt mais j'ai continué par conscience professionnelle. Je me suis découvert plus de courage que je n'imaginais. Une force insoupçonnable. Chez mes collègues aussi." Sur notre société aussi. Mais cela, Léa s'en doutait. "L'Etat a dû faire des choix c'est certain. Mais si l'hôpital public avait eu plus de moyens, plus de lits de réanimation alors les personnes âgées en Ehpad, certaines du moins, auraient pu être sauvées. Là, on les laisse mourir."
 
J'ai envie de dire à Léa que tout ira bien. Je ne peux pas. Je ne le pense pas. Je ne sais plus quoi dire. Je lui murmure un merci. C'est tout ce qui sort. Elle sourit. Je raccroche. Et pour la première fois de cette série d'entretiens, je pleure. Je pleure sur cette société ingrate et cruelle qui laisse mourir ses aînés dans le huis clos d'un bâtiment fermé à double tour. Loin des yeux. Loin du cœur. Cette société que je cautionne par mon indifférence. Je pleure sur la vieille que je serai un jour. Peut-être.
 
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