TÉMOIGNAGE - Strasbourg : Inès a vécu 9 ans en Allemagne de l'Est avant la chute du mur de Berlin

Le mur de Berlin interdisait à la population de l'Allemagne de l'Est (RDA) de fuir vers l'Ouest. / © Leyla Vidal, MaxPPP
Le mur de Berlin interdisait à la population de l'Allemagne de l'Est (RDA) de fuir vers l'Ouest. / © Leyla Vidal, MaxPPP

La chute du mur de Berlin a eu lieu le 9 novembre 1989. Pour le trentième anniversaire de cet évènement à la portée mondiale, France 3 Alsace a interrogé Inès. Elle vivait à Iéna, en Allemagne de l'Est (RDA) et avait 9 ans quand le Mur est tombé. Elle garde quelques souvenirs de cette période.

Par Vincent Ballester

Inès se souvient. Elle avait 9 ans, le 9 novembre 1989, quand le mur de Berlin a été abattu. Le mur construit pour l'empêcher, elle et sa famille, de quitter l'Allemagne de l'Est (RDA). C'était il y a trente ans. À l'occasion de cet anniversaire, Inès a accepté de raconter quelques uns de ses souvenirs à France 3 Alsace.

Inès est née en 1980 à Iéna, capitale du Land de Thuringe célèbre pour avoir été le lieu d'une fameuse bataille de Napoléon. Inès y a toujours vécu jusqu'à la chute du Mur. Sa mère est infirmière, son père géologue. Sa soeur est de deux ans son aînée. 
 
Image d'archives : des grands ensembles d'habitation est-allemands. / © Document remis
Image d'archives : des grands ensembles d'habitation est-allemands. / © Document remis
 

Où viviez-vous ?

"Les deux premières années, nous vivions dans un immeuble petit, de quatre-cinq étages. Mais ensuite, nous avons emménagé dans un appartement trois pièces d'un grand ensemble d'une dizaine d'étages. C'était comme un HLM, sauf que tout le monde y logeait, qu'on dispose de faibles ou de hauts revenus. Mes parents en étaient contents, c'était moderne, fonctionnel et confortable. On avait une salle de bains dans l'appartement et le chauffage central, alors que certaines familles dans le pays se chauffaient encore en brûlant du charbon."
 

Comment étiez-vous éduquée ? 

"Je suis restée un an avec ma mère, grâce à son congé. Ensuite, je suis allée en crèche, puis, à 4 ans, au jardin d'enfant. C'était le Kindergarten Ernst Thälmann, nommé en l'honneur du président du Parti communiste d'Allemagne. Hitler avait dissous le parti et fait déporter Thälmann au camp de Buchenwald, où il est mort. Je me souviens que j'avais dû dessiner sa tête : il avait un chapeau difficile à reproduire... Mais on dessinait aussi d'autres choses, des choses normales plus adaptées à notre âge." 
 
L'école d'Inès était nommée d'après un résistant communiste condamné à mort par les nazis. / © Attribution: BrThomas at de.wikipedia, Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0
L'école d'Inès était nommée d'après un résistant communiste condamné à mort par les nazis. / © Attribution: BrThomas at de.wikipedia, Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0

"Puis, je suis entrée à l'école Emil Wölk, du nom d'un résistant communisme condamné à mort par les nazis. On y apprenait évidemment à lire, écrire, compter... Mais il y avait aussi un endoctrinement qui commençait tôt. On commémorait Emil Wölk. Je me souviens qu'à 6 ou 7 ans, comme j'étais une bonne élève, j'avais eu droit de monter la garde devant sa statue le jour de sa commémoration. Mes camarades, eux, étaient restés en classe."

"On a très tôt, et beaucoup, parlé de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait des livres spécialement dédiés aux enfants pour en parler. Certains d'entre eux parlaient des camps d'extermination... Je ne comprenais pas très bien. De mon point de vue actuel, c'était traumatisant. Mais à l'époque, c'était normal."
 
Image d'archive : une classe est-allemande. / © Document remis
Image d'archive : une classe est-allemande. / © Document remis
 

Et vos parents, dans tout ça ?

"Mon père était très en retrait, il était prudent dans ce qu'il racontait, au cas où on le répéterait à l'école. Ce n'est qu'après la chute du Mur qu'il a osé dire que Staline était un dictateur comparable à Hitler : c'était impossible, et criminel de dire ça à l'époque."

"Mes parents vivaient leur vie. Ils ne nous parlaient pas de tout ça, il n'y avait pas de problème. Mais on avait une partie de la famille qui était partie illégalement à l'Ouest..."
 

Comment consommait-on en Allemagne de l'Est ?

"Dans les magasins, on n'avait que des produits de base : pas de choix et marque unique. On jugeait ça normal. Dans d'autres, plus chers, on pouvait trouver des produits dont je me souviens encore, comme le Nudossi : le Nutella d'Allemagne de l'Est. Il existe encore !"

"Noël était une période spéciale : on pouvait acheter des fruits exotiques, comme des bananes, des oranges ou des clémentines. Cela dépendait de nos importations avec Cuba. Ma mère rusait dans la file d'attente : elle me mettait derrière elle, à plusieurs personnes de distance, et ma soeur se retrouvait encore plus loin derrière moi. Ainsi, on pouvait en acheter trois fois. Je me souviens d'un cadeau de Noël de ma grand-mère : elle avait beaucoup voyagé une fois retraitée, et elle m'avait ramené une belle poupée d'URSS. Elle était en caoutchouc, avec un chapeau de cosaque."
 
Un billet de cinq marks d'Allemagne de l'Est. / © Domaine public
Un billet de cinq marks d'Allemagne de l'Est. / © Domaine public

"On avait de la famille en RFA [Allemagne de l'Ouest]. On recevait parfois des colis de leur part, et on avait alors du chocolat Milka, ou bien des bonbons Haribo... Je me souviens qu'à l'époque, je gardais tous les emballages, car c'était rare, car ça sentait bon. Évidemment, je ne fais plus ça aujourd'hui."

"Il y avait des magasins particuliers, les Intershop. On y trouvait des produits capitalistes... et c'était autorisé. On y payait en Deutsche Mark, et pas avec notre Ostmark. Nous, on le pouvait, grâce à l'argent envoyé par la famille qui vivait à l'Ouest. C'était un vrai paradis pour nous, les enfants : il y avait des peluches partout... Aujourd'hui, je suis plus critique : c'était une mise en scène en faveur d'une logique consommatrice."
 

Que voyiez-vous à la télévision ?

"On regardait les chaînes de la RFA ! Ce n'était pas autorisé, mais tout le monde le faisait. Je regardais une série américaine un peu stupide, avec un détective nommé Colt Seavers... Même les professeurs le savait : on en parlait librement en classe. On voyait donc toutes les pubs occidentales : ça nous donnait une idée pas réaliste de la RFA."
 

"Je me souviens que les chaînes de chez nous diffusaient, quand je rentrais de l'école, des films pour les enfants. Certains parlaient de la Seconde Guerre mondiale, on y voyait les nazis affronter, voire torturer les communistes... Mais c'était bel et bien pour les enfants... Mon père écoutait la radio de Berlin-Ouest au lieu de celle de la RDA. Il disait qu'il ne voulait pas écouter de propagande, de choses pas sérieuses."
 

Quelles relations aviez-vous avec les forces de l'ordre ?

"Elles étaient neutres ! Il y avait aussi l'Armée rouge qui stationnait des troupes en RDA. Leur caserne était située juste à côté de chez ma grand-mère. Il y avait un mirador. Je me souviens qu'une fois, j'ai fait coucou au soldat qui était dedans : il avait une kalachnikov. Il m'a fait coucou en retour ! Les soldats soviétiques avaient leurs propres magasins, mieux fournis que les nôtres, avec des produits de meilleure qualité. On m'avait offert des meubles de maison de poupée en bois qui venaient de là-bas."
 

En 1989, avez-vous remarqué que les choses changeaient ?

"Quasiment pas. Mais les adultes, eux, voyaient bien tous les changements. Mais ils ne nous disaient rien. J'ai quand même su que la frontière entre la Hongrie et l'Autriche avait été ouverte. Mais mes parents préféraient ne pas y aller. Au lieu de ça, on était partis en vacances au bord de la mer Baltique..." 

"J'ai aussi su pour la démission d'Erich Honecker, le chef de l'État. Ma tante me l'avait dit. Peu après, le Mur est tombé, et là, j'ai tout vu changer. Je n'ai d'abord vu que du positif."
 

Qu'est-ce qui s'est passé pour vous lors de la chute du Mur ?

"Mes parents sont partis en RFA rendre visite à notre famille à Munich. L'État était au courant et avait donné son autorisation. Ils y sont restés, ce qui n'était pas prévu au départ. Ils ne savaient pas si le régime allait réprimer la révolution naissante, et  ils ne pouvaient pas nous faire venir sans autorisation officielle. Nous étions restées sur place, ma soeur et moi. Notre grand-mère veillait sur nous, puis nous sommes allées vivre deux mois chez notre oncle et tante, à quelques kilomètres d'Iéna."
 

"Quand le Mur est tombé, nos parents sont revenus vivre à Iéna. Ma mère était moins critique du système que mon père, et elle aimait son travail. Lui, il détestait avoir certains de ses collègues, travaillant pour la Stasi qui voulaient savoir s'il avait reçu des colis de la RFA. Et il avait une conscience politique développée. Mais il a choisi de revenir à Iéna quand il s'est rendu compte que ce serait dur de trouver du travail en RFA. Pour en avoir, il aurait eu besoin de connaissances qu'on ne lui avait jamais apprises."
 

Dès lors, qu'est-ce qui a changé ?

"J'ai découvert la liberté, le fait de pouvoir passer à l'Ouest, etc. Quand j'ai réintégré mon école à Iéna, j'ai retrouvé mes copains et on parlait de l'actualité en classe. On en parlait beaucoup, car il y en avait une nouvelle par jour. Et l'enseignante nous laissait alors que d'autres étaient plus rigides car embrigadés par l'idéologie. On a découvert les mensonges et les privilèges des dirigeants. On a même parlé de la Stasi, une fois." 

"Lors de la rentrée 1990, j'aurais dû commencer à apprendre le russe. Au lieu de ça, j'ai commencé à apprendre l'anglais ! C'était dur pour le directeur de l'école. Ses croyances brisées, il est devenu alcoolique : je me souviens l'avoir vu dans la rue, une bouteille à la main."
 

Et pour l'économie, quels changements ?

"Le Deutsche Mark a remplacé l'Ostmark. Et les produits de l'Ouest sont arrivés dans nos magasins : c'était une vraie fête. Certains de mes camarades ont séché l'école pour aller les découvrir quand ces produits sont arrivés sur les rayons."

"Les familles ne voulaient plus habiter dans les immeubles, mais dans des maisons ou des pavillons. Avant, il n'y avait pas assez de matériaux pour ça, d'où les immeubles. Mais après, on s'est mis à beaucoup construire." 
 
Images d'archives : une rue est-allemande. / © Document remis
Images d'archives : une rue est-allemande. / © Document remis

"La situation des adultes était devenue plus compliquée. Le chômage est arrivé. Mon oncle et ma tante travaillaient dans une clinique, jusque là. Mais ils ont été obligés d'ouvrir leur propre cabinet." 
 

Quel souvenir gardez-vous des rues d'Allemagne de l'Est ?

"Je n'étais jamais allée de l'autre côté pour comparer, donc elles me paraissaient banales. Mais quand j'ai pu visiter la Bavière en 1989, de l'autre côté du Mur, les rues étaient très propres et très bien entretenues. Les nôtres l'étaient un peu moins. J'avais aussi pu comparer avec Katowice, en Pologne, où l'on avait rendu visite à de la famille en 1987. Les rues étaient noires, c'était très pollué à cause de l'industrie minière en Silésie."


Vous êtes devenue ado alors que la RDA changeait complètement : qu'est-ce qui vous a marquée ?

"Je me souviens que l'extrême-droite est devenue très visible. Je voyais beaucoup de boneheads néonazis. Je connaissais les discothèques à éviter car je savais qu'ils y allaient. Ils étaient déjà là à l'époque de la RDA , mais ils se cachaient beaucoup plus. Parce que la doctrine officielle, c'était que les anti-nazis se trouvaient en RDA, et les ex-nazis en RFA. Alors qu'on en avait aussi."

"Je les ai beaucoup plus vus à partir de 1990. Ils se battaient dans la rue avec des antifas, des punks...Je n'ai pas été surprise quand un important groupe néonazi a été dissous et que trois des membres condamnés venaient d'Iéna. Et je ne suis pas non plus surprise aujourd'hui du vote pour l'AFD dans la région : la pensée raciste s'est répandue."
 

Et après...

  • 1998 : Inès se rend à Moscou comme volontaire pour une association qui accompagne les personnes âgées rescapées des goulags.
  • 1999 : Inès emménage à Berlin, en pleine frénésie immobilière post-réunification (il y a sans cesse des travaux, et encore aujourd'hui). Elle y étudie la psychologie et commence à travailler.
  • 2009 : Inès émigre en France, près de Paris, où elle vient d'obtenir un poste.
  • 2016 : Inès quitte la région parisienne, trop chère, avec sa famille pour s'installer à Strasbourg. Elle recherchait une ville à taille plus humaine.

Pour avoir un aperçu de la vie en RDA à l'époque, elle recommande le film Gundermann, réalisé en 2018 par le cinéaste Andreas Dresen. (voir la bande-annonce en allemand)

A lire aussi

Sur le même sujet

Les + Lus