TEMOIGNAGES - Strasbourg : le 4 janvier 1980, Gainsbourg brave les paras et chante La Marseillaise a cappella

Le 4 janvier 1980, Serge Gainsbourg doit se produire en concert à Strasbourg. Mais sa version reggae de La Marseillaise, qu'il a enregistré quelques mois plus tôt, ne plaît pas aux paras. Le concert est annulé, mais l'artiste décide de chanter l'hymne national a cappella devant 3.000 personnes.

Serge Gainsbourg chante la Marseillaise en brandissant le poing levé à Strasbourg le 4 janvier 1980.
Serge Gainsbourg chante la Marseillaise en brandissant le poing levé à Strasbourg le 4 janvier 1980. © Thierry Gachon/MaxPPP

Le 2 mars 2021 marque le 30e anniversaire de la mort de Serge Gainsbourg. L'occasion de nous replonger dans le temps. Le 4 janvier 1980, l'homme à la tête de choux, en tournée pour son album « Aux armes et cætera », doit annuler son concert strasbourgeois. En cause : sa version reggae de la Marseillaise qui n'est pas du goût de certains militaires parachutistes. L'artiste décide tout de même de monter sur scène. Seul, le poing levé, il entonne l'hymne national devant 3.000 personnes, dont 200 "paras" hostiles. Harry Lapp, organisateur du concert et Christian Lutz-Sorg, à l'époque photographe aux Dernières Nouvelles d'Alsace (DNA), nous racontent cette journée mémorable.            

Que s’est-il passé le jour du concert ?

Harry Lapp. "Quand le concert a été annoncé, les associations de paras ont fait des recours pour demander au préfet d’annuler. Nous on a persisté, on a dit il n’y avait aucune raison de ne pas jouer. Le jour du concert, il y a eu une alerte à la bombe à l’hôtel Holiday Inn vers 14 ou 15 heures. Evidemment, c’était bidon. Tout le monde le savait mais la police, par principe de sécurité, a fait évacuer tout l’hôtel. Alors là, les musiciens jamaïcains ont commencé à croire que c’était contre eux, et ils ont vraiment 'flippé fort'. Finalement tout le monde s’est calmé, et plutôt que de rester dans la rue ou le bus, à attendre, on est allé dans la salle pour faire les répétitions. Gainsbourg avait une très bonne voix, les musiciens étaient tous de grandes pointures."

Christian Lutz-Sorg "Nous sommes arrivés avec mon camarade Jean-Pierre à l’hôtel juste en face de la place de Bordeaux. Gainsbourg était là avec Jane Bikin, et était un peu anxieux. Il était accroché au bar, il discutait, il ne savait pas s’il allait faire le concert ou non. Il ne voulait en aucun cas mettre en danger les musiciens qui étaient des rastas. Il hésitait. Puis à un moment donné, il est parti vers le hall Rhenus."

Et pendant cette fameuse soirée ?

Harry Lapp "On voit débarquer environ 200 paras avec les bérets. Ils ont commencé à chahuter. On était dans les coulisses avec Gainsbourg. Il m’a dit 'je n’en ai rien à faire, je chante ce soir'. Jane Birkin, qui avait peur pour lui, a commencé à le sermonner en lui disant 'écoute, tu ne vas pas prendre ce risque, etc.' Finalement, elle a réussi à le convaincre. Il est quand même monté sur scène, tout seul. Il n’a pas chanté sa version reggae, mais la vraie Marseillaise, a cappella. Alors les paras se sont tous mis au garde-à-vous. Finalement, ils lui ont rendu un service énorme, parce qu'il a eu une publicité qu'il n'aurait plus jamais eu. Ça lui a apporté une notoriété phénoménale.'

Christian Lutz-Sorg "Il a traîné un peu en coulisses, il y avait beaucoup d’effervescence en salle puisque les paras, vêtus de leur plus beau béret rouge et chantaient la Marseillaise 'officielle'. A un moment donné, Gainsbourg est monté sur scène. Il a dit 'je ne mettrai pas en danger les gens qui font de la musique avec moi, nous allons la chanter tous en cœurs (La Marseillaise), a cappella.' Et il a commencé à chanter, le poing fermé, bras droit. Et tout le monde a repris. En fait, il a réussi à caser tout le monde avec lui. C’est-à-dire que les paras étaient bien obligés de la chanter. Il n’a pas chanté sa version. Et ça s’est terminé comme cela. Extinction des feux, les gens sont sortis, les paras aussi, il n’y avait pas eu d’affront à leur Marseillaise."

Vous a-t-il surpris ?

Harry Lapp. "Rien venant de lui n’est surprenant. C'est un homme qui a souvent été mal jugé, qui a une parfois des comportements très provocateurs, mais c'était un gars très intelligent qui avait un instinct fou et qui aimait les gens."

Christian Lutz-Sorg  "Oui, par son attitude. Je pensais qu'il annulerait le concert, qu'il dirait c'est terminé, on arrête. Et en fait, il a dit 'non, j'ai fait mon service militaire, je suis Français, on va la chanter tous ensemble, en choeur'. C'était une façon de féderer tout le monde."
 

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