Au-delà de la polémique de l'abaya, quels sont les "vrais" sujets prioritaires selon les syndicats enseignants

Le monde enseignant aurait aimé que l'on accorde plus de médiatisation aux enjeux de la rentrée ou aux moyens qu'il demande de longue date. En lieu et place de la polémique politico-religieuse relative à l'abaya, les professeurs auraient préféré parler des programmes, du manque de moyens ou encore du nombre d'élèves par classe.

Abaya par-ci, abaya par là... Pas un jour ne passe sans que l'on parle de ce vêtement, pris pour cible par le nouveau ministre de l'Éducation (Gabriel Attal), connu pour être à l'origine du Service national universel (SNU). Les syndicats enseignants auraient préféré que son budget profite plutôt aux établissements scolaires qui en auraient besoin.

Le dimanche 27 août 2023, le ministre de l'Éducation a réclamé l'interdiction de ce vêtement dans les écoles, collèges, et lycées publics. Il invoque la laïcité. Rappel de vocabulaire : c’est-à-dire que l'État n'intervient pas dans les affaires religieuses, ses fonctionnaires n'affichent pas leurs croyances dans les administrations, et l'Église ne s'occupe pas des affaires politiques. Pour le ministre, cet habit serait un marqueur religieux (mais la réalité serait plus ambiguë que ce postulat, selon d'autres sources). 

La prérentrée a eu lieu ce vendredi 1er septembre, la rentrée des élèves se déroule le lundi 4 septembre, et on ne parle plus que de ça depuis une semaine. Un tel sujet, sans évidemment être mis sous le tapis, est jugé moins prioritaire en cette période par les syndicats enseignants que des problématiques majeures telles que l'attractivité du métier ou les conditions d'enseignement. France 3 Champagne-Ardenne est donc allée les sonder.

Des remplacements critiqués

Laurence Corpel, la secrétaire académique de la Confédération générale des travailleurs (CGT) Éduc'action dans la Marne, évoque "un contre-feu de l'abaya, qui reste tout de même assez confidentielle en termes d'établissements concernés. Nous, nos priorités, c'est le fait qu'il manque au moins 2 000 enseignants en France pour que les élèves aient cours normalement."

"C'est toujours un métier qui est en perte d'attractivité dramatique. On fonctionne toujours à l'annonce à la petite semaine... Vous avez entendu il y a dix jours que finalement, les épreuves de spécialité vont être repoussées en juin. Voilà quatre ans qu'on le demande, que les professionnels sur le terrain appellent au secours contre cette aberration qui fait que les élèves décrochent au printemps. On est enfin entendu, mais il reste toujours des problèmes de fond sur l'organisation de ce bac... donc on est partiellement entendu."

"Le sujet de la rentrée pour les professeurs, c'est la fausse promesse de revalorisation. Ce devait être 10% pour tout le monde. En fait, on sait que ce sont les débuts de carrière qui vont être un peu augmentés pour ne pas être en dessous des 2.000 euros. Mais pour tous les autres, avec le pacte enseignant, c'est de travailler plus pour perdre moins. On va nous proposer des missions qui étaient jusqu'alors déjà accomplies et payées en heures supplémentaires, mais en institutionnalisant le fait qu'un professeur peut être remplacé comme ça par n'importe qui, n'importe quand, pour faire n'importe quoi. Et ça, c'est un tournant dramatique dans notre métier."

"La priorité, c'est clairement ça. Il nous faut des professeurs formés, partout. Avec des personnels de santé : on a une jeunesse qui est en grand mal-être psychique depuis le covid et personne n'en tient compte. Quant aux personnels sociaux, on en a besoin, mais il y en a moins que jamais dans les établissements. Voilà les vrais sujets qui concernent tous les élèves."

Que fait-on des élèves en mal-être au fond de la classe, qui justement n'ont pas capté l'intérêt de la laïcité ? Comment parler à ceux-là ?

Laurence Corpel, secrétaire académique de la CGT Éduc'action dans la Marne

Derrière le manque de moyens, elle critique le mode d'action gouvernemental. "On est habitué à ne plus vraiment avoir de ministre de l'Éducation nationale. On a bien compris que c'était Emmanuel Macron qui prenait toutes les décisions. Il a clairement dit qu'il comptait faire de l'Éducation son domaine réservé. Et toujours en faisant complètement fi de ce que disent les professeurs. Ils n'ont pas besoin de SNU pour travailler la cohésion en classe : juste besoin d''effectifs raisonnables. C'est un terme qu'on voudrait remettre à la mode; on a l'impression que tout est bon tant qu'on ne parle pas du nombre d'élèves par classe, qui n'a jamais été aussi élevé. Entre 29,75 et 30 élèves, voire au-delà. Globalement, on a des classes de lycées à 36, des classes de sixième à 30... le sujet est là. Que fait-on des élèves en mal-être au fond de la classe, qui justement n'ont pas capté l'intérêt de la laïcité ? Comment parler à ceux-là ?"

Laurence Corpel va jusqu'à dénoncer un véritable "mépris, lorsqu'on balance qu'on va faire rentrer des élèves le 20 août. On a l'impression que l'enseignement, c'est à la petite cuillère : tu n'en as pas eu assez, eh bien tu viendras quinze jours plus tôt. C'est d'un ridicule pas possible. On sait que les élèves les plus en difficultés sont issus des milieux les plus défavorisés. Plutôt que de remédier durablement à cela en agissant sur le terrain, on préfère punir ces enfants ? C'est scandaleux." Pour porter toutes ces revendications, une grande journée de mobilisation est d’ores et déjà prévue pour le vendredi 13 octobre.

Des conditions de travail dégradées

Francis Gamon est le secrétaire départemental du Syndicat national des enseignements de second degré et de la Fédération syndicale unitaire (Snes-FSU) dans l'Aube. Pour lui, "ce qui serait prioritaire, c'est d'améliorer les conditions de travail pour rendre la profession plus attractive. Les concours ne font pas le plein, il n'y a plus assez de candidats Et après, ils comblent les trous avec toux ceux qu'ils peuvent trouver." Chez les remplaçantes et remplaçants (contractuels), la rentrée 2022 avait été l'occasion de constater un nombre historique de personnes jetant l'éponge après avoir été confronté à la réalité de l'enseignement.

Il regrette aussi que certains remplacements se fassent au détriment de la continuité pédagogique de certaines matières (exemple d'un professeur d'espagnol à remplacer dont les heures sont confiées à un professeur de mathématiques), ou servent simplement à faire "garderie" auprès des élèves. C'est surtout dans le cas où un remplaçant ponctuel ne connaîtra pas la classe où il arrive et aura peu de latitude pour la faire progresser (l'exemple marche aussi si c'est un surveillant qui se charge du remplacement). Une solution pourrait être "d'inclure le remplacement dans les heures des professeurs, et pas sur la base du volontariat. Par exemple sur les 18 heures de cours assurées [juste les heures de cours, qui ne comptent pas les heures de correction, réunions pédagogiques, préparations de séances, etc. ; NDLR], en réserver deux de remplacement pour les classes suivies". Une mesure préférable, selon lui, à un président qui fait des propositions impromptues, "sans connaître comment les choses fonctionnent".

L'argent est souvent le nerf de la guerre, et c'est une revendication majeure chez les enseignantes et enseignants. "On a une baisse continue de pouvoir d'achat, depuis une trentaine d'années. On a bien eu une hausse de 3,5% en juillet, mais c'est moins que l'inflation... Pour maintenir le pouvoir d'achat, ils proposent d'augmenter le temps de travail pour ceux qui le veulent. Ils appellent ça le pacte enseignant. Avec des missions supplémentaires." Selon les premiers retours, la mesure rencontrerait peu d'intérêt. "Il y a déjà suffisamment de travail dans la semaine. Et certains font déjà ces missions." On pointe souvent que le salaire d'embauche des professeurs ("les fonctionnaires en général") est bien inférieur, à niveau égal d'études (master), à celui des professions du privé.

"Outre les salaires, pour rendre la profession attractive, il y a les conditions de travail. J'ai un exemple. On est un peu comme à l'hôpital : ce sont les administratifs qui décident de tout ! À une époque, les conseils de classe décidaient du passage d'un élève dans la classe supérieure. Maintenant, c'est le chef d'établissement... qui suit les consignes de l'inspecteur d'académie, qui suit le recteur, qui suit le ministre... L'intérêt de l'élève est un peu éclipsé, certains se retrouvent dans des classes où ils ne comprennent rien. Et ça va jouer sur nos conditions de travail : on doit gérer des classes très hétérogènes, ça influe sur le niveau de l'enseignement... On aurait pu espérer que le ministère aurait profité de la baisse du nombre d'élèves pour en mettre moins par classe. Mais ce n'est pas du tout ce qui se passe. L'occasion n'a pas été saisie."

Un système d'école à deux vitesses se met en place.

Francis Gamon, secrétaire départemental du Snes-FSU dans l'Aube

L'enseignant pointe le fait que les indices de position sociale (IPS) des établissements ont dû être publiés en 2022 par le ministère. "On s'aperçoit que dans l'Aube, du point de vue de ces IPS, les cinq meilleurs établissements scolaires sont privés. Il y a donc une défiance forte des gens vis-à-vis de l'enseignement public : pas de la part de tous, mais en tout cas des classes sociales les plus favorisées. Je pense que c'est un gros problème qu'il faudrait réussir à résoudre. Même si tous les meilleurs élèves ne sont pas issus de milieux favorisés, mais ça entraîne une ségrégation sociale entre établissements, un système d'école à deux vitesses qui se met en place." Il pointe une image dégradée de l'enseignement public de nos jours par rapport aux décennies précédentes.

Trop de suppressions de postes

Karine Fuselier, secrétaire départementale du Snes-FSU dans les Ardennes, pointe des enjeux laissés de côté dernièrement par le temps médiatique. "Ce qui nous préoccupe avant l'abaya, qui doit bien sûr être une question que l'on doit discuter, ce sont les conditions d'étude et d'apprentissage de nos élèves, et les conditions de travail des personnels."

"On sait qu'on a supprimé beaucoup de postes ces dernières années, et cette année en particulier. On a fermé des classes fin juin, et nos effectifs vont être de plus en plus chargés : au-delà de 30 élèves dans certains collèges, plus de 26 en éducation prioritaire [la moyenne est censée être d'environ 20 élèves en Rep+; NDLR]. La base de nos revendications, à nous professeurs, ce sont donc les effectifs dans les classes. C'est ce qui conditionne les bonnes ou moins bonnes conditions de travail dans les classes."

"On sait aussi qu'on a de plus en plus d'élèves à besoins éducatifs particuliers." Elle fait référence à l'accompagnement des accompagnantes et accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH) qui ne sont pas toujours en nombre suffisant (France 3 en avait rencontré en manifestation). "Des élèves qui y ont droit n'en disposent pas, ou alors de manière très partielle."

On a des classes de plus en plus hétérogènes, avec une école qui se veut inclusive mais qui manque cruellement de moyens.

Karine Fuselier, secrétaire départementale du Snes-FSU dans les Ardennes

Les dispositifs Unités localisées pour l'inclusion scolaire (Ulis, pour les enfants handicapés) ou Unités d'enseignement en élémentaire autisme (UEEA) sont également peu dotés. "On a des classes de plus en plus hétérogènes, avec une école qui se veut inclusive mais qui manque cruellement de moyens. Si on supprime encore des postes d'enseignants et si on ferme encore des divisions, cela ne nous permet plus de travailler sereinement."

Elle estime aussi qu'un certain nombre de nouveaux dispositifs et d'orientations "ne vont clairement pas dans le bon sens. Pour la FSU, l'école est attaquée dans ses fondements de service public." Elle cite le nouveau pacte enseignant déjà cité précédemment, le remplacement de courte durée, ou encore la nouvelle sixième (que le ministère considère comme étant "au plus près des besoins des élèves"). 

C'est la raison pour laquelle son syndicat organise un moment de mobilisation devant les bureaux des services éducatifs ardennais, "symbolique", le lundi 4 septembre (jour de rentrée). Mais ce n'est pas une grève, puisqu'il a lieu sur le temps de pause du midi. "Le matin et l'après-midi, on sera évidemment en train d'accueillir les élèves dans nos établissements."

"On veut alerter sur la dégradation de l'école, et pointer dans le département comme ailleurs tous nos manques, pouvoir en rediscuter pour obtenir un budget réellement à la hauteur. Et recruter des personnels d'accompagnement : AESH, assistants d'éducation, infirmières, psychologues scolaires, assistances sociales, etc. On doit absolument renforcer nos équipes pour répondre aux besoins de nos élèves." Avant même cette journée d'action, les syndicats ont appris qu'ils seraient reçus par la directrice académique le mardi 5 septembre.

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