"On a même rapatrié les corps du cimetière" : 50 ans après, l'ancien maire d'un village englouti pour créer un lac artificiel raconte

Claude Nicolas, ancien maire de Giffaumont (Marne), a vu certains villages aux alentours disparaître sous les eaux du lac du Der entre Marne et Haute-Marne. Ce lac artificiel a été aménagé en 1974. Il fête ses 50 ans en 2024. Son récit poignant fait remonter les souvenirs à la surface.

Le lac du Der, s'étalant entre la Marne et la Haute-Marne, fête son 50e anniversaire en 2024. Parmi les choses à connaître sur ce remarquable lac artificiel, le plus grand d'Europe, il y a le fait que plusieurs villages ont été engloutis pour qu'il puisse voir le jour.

Claude Nicolas, 91 ans, est l'ancien maire de Giffaumont-Champaubert (Marne), née de la fusion de plusieurs villages dont certains ont été par la suite engloutis. Près de 300 personnes y vivaient. Rencontré par Marie-Galante Fontant, journaliste à France 3 Champagne-Ardenne, il livre un témoignage poignant.

Il reconnaît en préambule que "malgré tous les malheurs que les villages, les familles, ont subi... Je crois que ce lac, extraordinaire, a transformé la région. J'ai personnellement subi ses avatars : expropriation, perte d'une belle situation... J'avais une très belle exploitation agricole : 1 500 quintaux de grains, 160 hectares, 150 bêtes, de nombreux bâtiments..."

De près de 2 000 hectares, la commune va finir par en atteindre à peine 700 (le reste part sous l'eau). Sur le coup, "ce qui s'est passé a été très grave. La grosse majorité des agriculteurs est partie, s'est reconvertie... Les autres ont réduit la surface de leurs exploitations." Concernant les commerces, "il y avait deux boulangeries, le gérant de l'une d'elles est parti en retraite; plusieurs bars, il n'y en avait plus qu'un..." De son côté, l'ancien agriculteur se forme à l'assurance, se reconvertit dans l'immobilier.

Pot de terre contre pot de fer

Dans les années précédant la mise en eau, il évoque "une période extrêmement douloureuse. C'est inoubliable. Tous les gens qui ont vécu ça ont été marqués à vie. Il y avait de superbes maisons à pans de bois, mais dont certains négligeaient l'entretien pour ne pas avoir de frais [jugés inutiles puis qu'il finirait par y avoir une expropriation]. J'ai vu des maisons brûlées, des bâtiments détruits : des églises, comme celle de Chantecoq."

Signe d'espoir quant au futur, il assiste aussi au démontage intégral, avant remontage un peu plus haut, de l'église de Nuisement. Le reste serait noyé. C'est après la crue centennale de la Seine, à Paris, en 1910, qu'on commence à réfléchir à des projets pour réguler son débit. Celui du lac du Der ne manquera pas de rencontrer une certaine opposition. "Il y en a eu un petit peu. Les gens ne voulaient pas. Mais c'était la lutte du pot de terre contre le pot de fer... Que vouliez-vous qu'on fasse de 600 habitants face à des millions de Parisiens ?" 

Il raconte que la capitale s'est débrouillée pour racheter les petites maisons au triple de leur valeur (trois millions de francs pour un million de valeur)... sauf que les maisons des villes épargnées en valaient facilement deux fois plus (six millions pour en acheter une dans la ville d'à côté, par exemple). "C'était de la poudre aux yeux. Des agriculteurs ont beaucoup souffert." Par cette technique, 52% des propriétaires du secteur qui serait englouti avaient vendu, facilitant la suite du projet.

Les morts n'ont pas disparu... les souvenirs non plus

Les cimetières, eux, ont fait l'objet d'un véritable déménagement. Claude Nicolas garde un souvenir très vif de ces exhumations. "Mon prédécesseur avait fait construire un cimetière tout neuf, quinze ans avant tout ça. Il s'était dit qu'à cause de ça, le projet de lac deviendrait impossible. Il a fallu reconstruire un cimetière neuf, et y ont été rapatriés les corps des cimetières de Champaubert, de Chantecoq, et de Giffaumont..."

Sa voix se trouble. Les larmes perlent. "J'ai vu des choses vraiment terribles. Il fallait ouvrir les cercueils pour mettre les corps dans des cercueils neufs. J'ai vu des familles... Il y avait des odeurs... J'ai passé de très, très mauvais moments."

"Le premier jour, il fallait obligatoirement la présence d'un membre du conseil municipal. J'ai passé la journée là-bas. Le soir, j'étais malade. Les gens n'ont pas conscience de ça." Pas un seul corps ne pouvait reposer sous le lit du futur lac. Impossible d'y déroger. 

J'ai retrouvé les carrelages de ma maison, les fondations.

Claude Nicolas, dont la ferme repose désormais au fond du lac du Der

Quand le lac a été vidé, comme cela arrive parfois, il a reçu l'autorisation (de la ville de Paris) de descendre dans son ancien village. Il raconte qu'"on est allé à Chantecoq, à pied, forcément. On a retrouvé l'emplacement de l'église, les pierres qui étaient restées. On est passé sur l'emplacement de ma ferme, à mi-chemin entre l'église et l'endroit où nous étions descendus. J'ai retrouvé les carrelages de ma maison, les fondations..."

Même le silo où il mettait l'herbe destinée à nourrir ses bêtes, il y en avait encore trace. "Forcément, ça m'a beaucoup remué. Mais c'était fini. Il fallait essayer de penser à autre chose."  Et l'émotion, tout comme l'amertume, ne disparaîtront jamais vraiment. Même après toutes ces années (voir localisation sur la carte ci-dessous).

En attendant, à Paris, beaucoup ignorent encore l'histoire des gens dont les maisons ont été sacrifiées pour prévenir de nouvelles crues. Un peu de souvenir ne ferait pas de mal. 

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