Coronavirus : les associations d'anciens combattants comptent leurs morts

Disparitions de figures investies dans les associations, commémorations annulées ou minimalistes, la crise du covid-19 a durement touché la grande famille des anciens combattants qui commémore en ce 27 mai la Journée nationale de la Résistance.
Cérémonie d'hommage à Troyes, place Jean Moulin, le 27 mai, à l'occasion de la Journée nationale de la Résistance
Cérémonie d'hommage à Troyes, place Jean Moulin, le 27 mai, à l'occasion de la Journée nationale de la Résistance © Tiphaine Le Roux/France Télévisions
"C’était tellement important pour moi d’être présente ce 27 mai devant le monument en  hommage à Jean-Moulin ! Je vais commémorer la Journée Nationale de la Résistance dignement, lâche Patricia Bizzari, présidente de l’ANACR de l’Aube (Association nationale des Anciens de la Résistance). Nous y avons été autorisés heureusement même si la cérémonie officielle demeure très réduite, une dizaine de personnes tout  au plus. Le 8 mai dernier (date de la victoire des Alliés sur l'Allemagne ndlr), la plupart des commémorations se sont faites à minima et nous l’avons tous très mal vécu. Douze personnes à Troyes, trois à Saint-Julien… Nous comprenons les peurs  mais ne pas célébrer les 75 ans de la fin de la Guerre, le symbole était affreux et c’était la première fois depuis 1945!"

Dans son village marnais de Bouilly, le porte-drapeau du Grand Reims, Willy Harder, avoue lui aussi une grande frustration de ne pas avoir pu témoigner son respect le 8 mai. "Notre maire n’a consenti qu’à un son de cloche quand tant d’hommes ont donné leur vie…"

 
Cérémonie minimaliste, le 8 mai dernier, en plein confinement, à Châlons-en-Champagne. En présence du maire Benoist Apparu (au centre)
Cérémonie minimaliste, le 8 mai dernier, en plein confinement, à Châlons-en-Champagne. En présence du maire Benoist Apparu (au centre) © David Caldas/France Télévisions
 

Lourd tribut payé au covid19

"Les commémorations de la campagne de France en mai juin 40 ont été  reportées d'un an dans la Marne, précise Antoine Carenjot, le directeur de l’Office national des Anciens combattants dans la Marne. Et pour les prochaines dates récurrentes comme l'appel du 18 juin, en plein 50e anniversaire de la mort du Général de Gaulle nous ne savons pas encore ce que nous pourrons raisonnablement faire. Tout sera minimaliste sans doute ces prochains mois."

Dans l’Aube, un important rassemblement  national de l’Association des Anciens combattants de la Résistance (ANACR) devait avoir lieu début octobre à l’Espace Argence. Il aura également lieu un an plus tard.

Désemparé, le monde des anciens combattants ? Au-delà de la nécessité de restreindre les cérémonies pour raisons sanitaires, il y a aussi un constat tragique : le covid19 a fait beaucoup de victimes dans leurs rangs, notamment chez les anciens de 39-45, en tout cas dans la Marne.

"Comme nous aidons les familles à organiser les obsèques, nous avons assisté à une surmortalité évidente, précise Antoine Carenjot, le directeur de l’Office national des Anciens combattants dans ce département. Je dirais qu’il y a deux fois plus de disparitions que d’habitude avec deux foyers importants : le secteur d’Epernay et les EPHAD."

Le covid19  a notamment emporté plusieurs figures du monde combattant :
- Auguste Héry, 95 ans était le dernier « Juste parmi  les Nations » de la Marne. Adolescent il a caché des Juifs pendant la seconde Guerre Mondiale. Ancien de la Guerre d’Algérie, gendarme, il s’est aussi beaucoup occupé du Mémorial de Dormans. Disparu début avril il vivait dans le secteur d’Epernay. 
- Robert Gautier, président de l’Association des médaillés militaires d’Epernay est décédé à 80 ans.
- L’un des piliers des  porte-drapeaux de Chalons en Champagne, Maurice Flécheux, 85 ans a également tiré sa révérence. C’était aussi un ancien de la Guerre d’Algérie.
- Alexandre Zentner, 85 ans l’un des moteurs de la mémoire de cette même guerre dans le département a lui aussi été frappé par le virus. Il a présidé pendant 30 ans l’Union nationale des Combattants.

 
Maurice Flécheux, 85 ans, était l'un des piliers des  porte-drapeaux de Châlons-en-Champagne
Maurice Flécheux, 85 ans, était l'un des piliers des  porte-drapeaux de Châlons-en-Champagne © Document remis


Cette situation s’applique-t-elle également aux autres départements de l’ex région Champagne Ardenne ? Pour Sébastien Touffu qui dirige l’Office National des anciens combattants dans l’Aube, il y a eu une surmortalité manifeste mais tout de même moins sensible que chez le voisin marnais. "C’est difficile à évaluer, peut-être 5 à 10% de plus, avance-t-il. Chez nous, deux « figures » sont parties pendant le confinement, mais rien à voir avec le covid. Jean-Pierre Meurville, longtemps président de l’Union nationale des Anciens Combattants dans le département, également de la génération de la Guerre d’Algérie. Et puis le dernier résistant de Romilly sur-Seine, Robert Duron nous a quittés à 97 ans. Il était du maquis de Rigny-la-Nonneuse."

"Ce qui a été compliqué à traverser pour les proches de toutes ces personnes, c’est aussi l’absence d’obsèques dignes de ce nom, du fait du confinement, complète Antoine Carenjot. Pour cette raison, dans la Marne, nous envisageons une cérémonie départementale d’hommages aux combattants décédés pendant cette période. Ce sera sans doute vers la fin de l’année, à Châlons-en-Champagne."


Relève et solidarité

Virus ou non, le monde patriotique sait qu’il a besoin de se mobiliser pour trouver une relève. "Nous y travaillons. Notre département est riche en militaires et doté d’un tissu d’une cinquantaine d’associations encore très vivant", souligne Antoine Carenjot pour l’Onac.

Et puis il y a quelques jeunes qui s'investissent dans le devoir de mémoire. "Je suis très fier d’avoir pu convaincre huit élèves de trois lycées rémois de participer en alternance aux cérémonies en portant un drapeau", raconte Philippe Malnuit, président des porte-drapeaux du Grand Reims.

Le responsable de l'ONAC de l'Aube se montre plus nuancé. "Nous essayons de nous appuyer sur les OPEX, ces militaires qui ont combattu en Afghanistan, en Yougoslavie ou au Maroc nous aussi, mais la passation de témoins entre les « anciens » et les « nouveaux combattants est parfois difficile, je l’avoue, commente Sébastien Touffu. Ceux qui s’en vont étaient des militaires appelés et parmi les plus jeunes dominent des contractuels engagés quelques années."

"Il n'y a en tout cas pas eu que du négatif dans cette période", souhaitent ajouter les responsables des deux administrations de l’Etat. Dans une période économique agitée, nous déclenchons des aides spéciales pour nos adhérents qui ont été touchés dans leur famille. C’est notre mission, mais globalement cette crise a renforcé les  valeurs du monde combattant, la solidarité et l'entraide. Nous sommes toujours restés en lien par téléphone ou SMS. Les plus jeunes sont allés faire les courses pour les anciens. Et la plupart ont respecté les gestes barrières sans jamais dire "J'en ai vécu d'autres..."
 
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