Covid-19 : en Alsace, la perte du lien social favorise les addictions

Anxiété, stress, dépression : la santé mentale des français a été impactée par la crise du Covid-19. Autre phénomène à surveiller de près, les addictions. A la drogue, à l'alcool, au tabac ou aux jeux. Le quotidien chamboulé a eu des effets notables, et parfois inattendus sur les comportements.

La crise sanitaire a parfois exacerbé les comportements addictifs, mais ce n'est pas une généralité
La crise sanitaire a parfois exacerbé les comportements addictifs, mais ce n'est pas une généralité © MaxPPP/Patrick Lefevre

C'est la faute du COVID. Cette phrase, André l'a souvent entendue ces dernières semaines. Nous l'appellerons André, il est correspondant pour la régulation Alsace des alcooliques anonymes, lui-même est abstinent depuis sept ans. Mais il sait de quoi il parle. "Un alcoolique trouvera toujours de bonnes raisons de boire" dit-il. Alors, la détresse sociale et économique qui est en train de s'installer dans le sillage de la crise sanitaire est un parfait alibi. "Toutes les raisons sont là pour se noyer dans la bouteille" ajoute-t-il.

Alcool et solitude

En Alsace aujourd'hui, les alcooliques anonymes sont une cinquantaine, répartis sur onze groupes du nord au sud du territoire. Il  y a quelques nouveaux venus, et surtout des proches qui s'inquiètent de l'état d'un parent, et qui ne savent pas vers qui se tourner. 

L'alcool représente 80% des motifs de suivi au service d'addictologie de la Clinique Saint-Luc à Schirmeck
L'alcool représente 80% des motifs de suivi au service d'addictologie de la Clinique Saint-Luc à Schirmeck © MaxPPP/ Patrick Lefevre

Les réunions en présentiel ne sont plus possibles, mais la ligne d'écoute téléphonique fonctionne 24h/24, sept jours par semaine. Parallèlement, les réunions en visio ont explosé : sept ou huit par jour, qui attirent des personnes de toute la France, et même de Belgique, de Suisse, du Canada. Pourquoi? Parce que la prise de parole est primordiale explique André. "L'alcoolique a honte, car son mal n'est pas toujours considéré comme une maladie, mais plutôt comme un vice ou une faiblesse." Alors, dans cette période d'isolement contraint, chaque opportunité de partage et de dialogue est vécu comme une bouffée d'air. 

Reste tous ceux qui ne savent pas, ne peuvent pas, ou ne veulent pas utiliser l'outil numérique : ceux-là restent dans l'angle mort.

Addictions et troubles de l'anxiété

Au service d'addictologie de la Clinique Saint-Luc à Schirmeck, 2 000 consultations sont réalisées chaque année, et environ 10% de ces patients sont suivis sur le long cours, à 80% pour une addiction à l'alcool.  Plutôt des hommes, d'une moyenne d'âge de 40 ans.

Lors du premier confinement au printemps 2020, le service a dû fermer. A l'issue de cette période, le docteur Gabriela Calvasaran a observé des comportements assez inattendus. "Certains qu'on n'arrivait pas à sevrer se sont arrêtés d'eux-mêmes, alors que d'autres qui ne consommaient plus, on repris".

Il y a eu aussi quelques nouveaux patients lors de la réouverture en juin, mais pas d'afflux significatif. Ils ont pris des habitudes de consommation d'alcool, associés à du grignotage et de la prise de poids.

Selon le docteur Calvasaran toutefois, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg. Les répercussions des restrictions sociales commencent tout juste à se faire sentir, avec une lassitude généralisée, et une déprime qui s'installe. De plus en plus de patients nécessitent une double prise en charge : pour leur addiction, et pour leurs troubles de l'anxiété ou dépressifs.

L'alcool, première addiction

Ce constat de fragilité psychologique est également celui de l'association ALT, présente à Strasbourg depuis 45 ans. Elle mène des actions de prévention et de soins auprès des personnes concernées par des addictions. A l'origine, il s'agissait essentiellement de toxicomanie, aujourd'hui, l'alcool est en tête des addictions, suivi par la consommation de cannabis, puis par les addictions aux jeux. Cette dernière catégorie représentait 28 personnes sur les 700 suivies par l'ALT en 2020, un chiffre qui a doublé par rapport à l'année précédente. Peut-on imputer cette évolution au contexte sanitaire? Difficile de faire le lien.

Certains ont renoncé à la consommation de cannabis, faute de pouvoir trouver des revendeurs
Certains ont renoncé à la consommation de cannabis, faute de pouvoir trouver des revendeurs © MaxPPP/Dylan Meiffret

Pour Tahar Neggar, chef de service à l'ALT " le premier confinement a eu un effet rassurant sur certaines personnes, car tout le monde a été logé à la même enseigne. C'est la suite qui est difficile à gérer". Lui aussi remarque des changements d'habitude : la difficulté de trouver des revendeurs pour des produits illicites a incité certaines personnes à renoncer. Pour l'alcool en revanche, rien n'est évident, entre sevrage et rechute. 

Pour le docteur Gabriela Calvarasan de la clinique Saint-Luc, un autre élément a également contribué à une hausse de la consommation d'alcool : le télétravail, qui a parfois révélé un comportement sous-jacent d'addiction à l'alcool. 

 

 

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