Grand Est: état des lieux des investissements chinois en Lorraine en 2020

La politique des investissements chinois en Lorraine est difficile à suivre. Amorcée en 2011 elle opère aujourd'hui un recul. Smart, Baccarat, Saint-Gobain , des fleurons de l'industrie sous contrôle chinois subissent l'absence d'investissements ou pire des délocalisations de la production.

"A partir de 2014, la zone d'Illange doit accueillir 2000 entreprises technologiques chinoises", annonçait en 2012 le conseil départemental de la Moselle...
"A partir de 2014, la zone d'Illange doit accueillir 2000 entreprises technologiques chinoises", annonçait en 2012 le conseil départemental de la Moselle... © MaxPPP. Pierre HECKLER
La politique des investissements de la Chine en Lorraine est à l’opposé de la pureté exceptionnelle des cristaux de Baccarat : opaque, à la limite du compréhensible. Aujourd’hui sous les feux de l’actualité  bien malgré elle, la manufacture fondée en 1754 par le roi Louis XV est l’exemple caricatural d’un tango où les pas des danseurs seraient brusquement désynchronisés. Une société d’investissements hongkongaise en faillite, sa propriétaire milliardaire aux abonnées absentes et 1.000 salariés plongés dans une totale incertitude quant à leur avenir.

TerraLorraine, un projet mort-né

Annoncé le 27 février 2012 avec tambours et trompettes par Patrick Weiten  président du conseil général de la Moselle, TerraLorraine était LE projet de ce début de millénaire. La création d’une mégazone d’affaires, de production et technologique. 130 hectares dans la zone industrielle d’Illange-Bertrange dédiés aux entreprises chinoises et européennes. 3000 emplois à la clef. Dans une Lorraine frappée par la désindustrialisation et à l’affût de la moindre bonne nouvelle autant dire une aubaine. Peut-être eut-il fallu mieux examiner la mariée et analyser les conséquences d’un tel projet sur le tissu économique local ?
Le panneau publicitaire de TerraLorraine, c’est tout ce qui est sortira de terre. Les pelles ont servi à enterrer le rêve. Ce sera chose faite fin 2015.
Du temps où la Moselle avait des rêves de Chine... Bruno Welsch (au centre), directeur général de TerraLorraine, et Pascal Péran, chargé de mission, ont accueilli mardi 12 février 2013 une délégation en provenance de la ville de Canton (Guangzhou) et de la Région de Guangxi sur le site d'Illange.
Du temps où la Moselle avait des rêves de Chine... Bruno Welsch (au centre), directeur général de TerraLorraine, et Pascal Péran, chargé de mission, ont accueilli mardi 12 février 2013 une délégation en provenance de la ville de Canton (Guangzhou) et de la Région de Guangxi sur le site d'Illange. © MaxPPP. Armand FLOHR
Défausse des investisseurs chinois ? Précipitation des politiques ? Protestations des entreprises locales dénonçant un projet démesuré qui ferait le lit des féroces concurrents chinois ?
Gilbert Krausner ancien vice-président du Conseil Économique Social et Environnemental invoque une autre raison. 

Les chinois n’aiment pas la publicité, ils préservent le secret des affaires. Enfin, Les chinois ne disent jamais ni oui ni non et la signature d’un papier n’a pas beaucoup de valeur.

Gilbert Krausner, ancien vice-président du conseil économique, social et environnemental de Lorraine

Jacky Koehl, Professeur affilié ICN-business School, insiste aussi sur ce point : pour les chinois, les investissements à l’étranger sont des processus longs qui mettent en évidence des différences culturelles dans les modes de négociation. Les négociateurs chinois privilégient la relation de confiance construite dans le temps.
Pas d’effet d’annonce avant d’avoir la certitude que l’implantation se fera. Cela pourrait être un axiome : Le temps économique méconnait le calendrier électoral. Des simples courants d’affaires aux stratégies d’investissements les plus lourdes les chinois aiment la discrétion. Ce que corrobore Ghislaine Friry responsable territoriale à la CCI international Grand Est : "ce sont des sujets sensibles pour les entreprises dans un monde économique très concurrentiel".

Projet pas très lumineux

A-t-on appris de l’échec retentissant de TerraLorraine? Rien n’est moins sûr. Le 21 mars 2016, Emmanuel Valls alors Premier ministre se déplace à Verdun et pose sous le crépitement des flashs la première pierre d’INESA. Autant dire que l’implantation de l’usine chinoise de fabrication de LED est garantie par l’Etat.
Le Premier ministre français Manuel Valls (à g.) avec Zhaung ShenAn, directeur du groupe chinois INESA, lors de la présentation de l'usine de développement d'entreprise de diodes construites par INESA, le 21 mars 2016 à Les-Trois-Domaines (Meuse).
Le Premier ministre français Manuel Valls (à g.) avec Zhaung ShenAn, directeur du groupe chinois INESA, lors de la présentation de l'usine de développement d'entreprise de diodes construites par INESA, le 21 mars 2016 à Les-Trois-Domaines (Meuse). © JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
Fallait-il apposer sur cette pierre la fameuse mention légale SGDG (sans garantie du gouvernement) ? 200 emplois à la clef, cela ne se refuse pas. Monsieur Zhaoqi directeur Europe d’INESA présent tout sourire à la cérémonie annonce quatre jours plus tard que son projet d’usine près de la gare TGV-Meuse n’était qu’une intention. Que celui qui trouve l’interrupteur n’hésite pas à nous éclairer….

Nuit de Chine, nuit….. De désamour ?

Les actifs des entreprises françaises contrôlées par des investisseurs chinois ne sont pas les plus élevés d’Europe. Royaume-Uni et Pays-Bas sont largement en tête. La France est en 6e position. En ce qui concerne les investissements chinois la France est en 4ème position après le Royaume-Uni et les  Pays-Bas.Pour Ghislaine Friry de la CCI internationale Grand-est ces capitaux représentent une bouffée d’oxygène non-négligeable pour les entreprises de taille intermédiaire (ETI)  mais ils présentent aussi un risque.

Les ETI ont besoin des capitaux étrangers mais en cédant 50% du capital elles risquent de perdre le contrôle de l’entreprise à l’exemple de Baccarat et de l'usine Saint-Gobain à Pont-à-Mousson 

Ghislaine Friry, responsable territoriale CCI international Grand Est

Sans oublier les déboires de l'usine Smart à Hambach. Passée sous le contrôle de Geely, le siège a d’abord été délocalisé en Chine puis se fût au tour de la production.

Le contre-exemple : HYs Mould

L’exemple de HYs Mould peut dispenser quelques lumières sur la meilleure méthode pour espérer voir aboutir des négociations avec les investisseurs chinois.
Weiten en visite dans l'usine chinoise.
Weiten en visite dans l'usine chinoise. © District urbain de Faulquemont/FTV
Spécialisée dans la fabrication de moules pour pièces plastiques à destination du marché automobile et électro-ménager, L’entreprise chinoise choisit la zone industrielle de Faulquemont pour implanter son activité. La situation géographique, les infrastructures de communication et la proximité des clients expliquent ce choix mais pas que…

Confrontés à la complexité administrative et de la législation sociale les chinois ont besoin d’être rassurés. Il faut faire du sur-mesure. Nous avons tout organisé, y compris le mariage du directeur du site

Jean-Paul Schmitt directeur général des services du district urbain de Faulquemont

"All inclusive" comme pour les voyages organisés. Jean-Paul Schmitt poursuit : Mr Qiang Zou a mis cinq ans pour choisir le meilleur site dans plusieurs pays d’Europe. Par contre lorsque son choix s’est posé sur Faulquemont il a demandé que l’usine soit opérationnelle dans un an.
Ce que confirme Jacky Koehl : les chinois n’ont pas la même appréhension du temps que les européens. Les préliminaires sont très longs mais lorsque la décision est prise il faut aller très vite dans la concrétisation du projet.

Une particularité que le documentariste belge Johan Van der Keuken avait déjà mis en évidence dans ses films: La différence entre les cultures réside dans la différence de perception du temps.
Pour répondre à cette exigence de rapidité le district a une carte maitresse dans sa manche : la société d'équipement du bassin lorrain (SEBL). Cet outil d’aménagement a permis de construire l’usine en seulement 8 mois au lieu d’un an et demi.

Vers un recul des investissements chinois

Les investissements chinois en Lorraine s’inscrivent dans une dynamique forte commencée en 2011 et qui atteint son maximum en 2016 avant d’amorcer un recul sensible. Jacky Koehl explique que cette évolution est à mettre en relation avec la politique économique de la Chine symbolisée par le "Made in China 2025" et la nouvelle route de la soie ainsi qu’avec la politique de change.
Cela donne au final une photographie plutôt floue  de la politique d’investissements chinoise en lorraine, à l’image des destins des 11 principales entreprises concernées dans la région.
© Source Jacky Koehl / FTV
Jacky Koehl insiste sur deux éléments qui permettent de comprendre les avancées et les reculs des investisseurs chinois. La Chine reste une économie dirigée y compris pour les entreprises privées. Les investissements sont soumis à une autorisation administrative qui prend en compte la cohérence avec la politique industrielle et la politique de change.
 Ainsi, ces politiques sont fluctuantes et ont des répercussions jusqu’en Lorraine sans que nous en comprenions de suite les raisons.
Enfin, souligne le professeur d'économie, dans le cadre de la politique chinoise de lutte contre la corruption, les transferts de capitaux à l’étranger attirent automatiquement l’attention des autorités et peuvent décourager les investisseurs chinois.

Si la politique d’investissements de la Chine en France et plus particulièrement en Lorraine parait quelque peu byzantine,  Ghislaine Friry rappelle quelques fondamentaux : le Grand-est est la deuxième région exportatrice de France avec une balance commerciale positive et rien qu’en Moselle, 90 entreprises ont un courant d’affaires avec l’Empire du Milieu sans que cela défraie la chronique.
 
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