Mulhouse : il se filme jouant du piano n'importe comment, la vidéo lui rapporte un joli pactole

Elioth s'ennuyait un soir de juin 2018. Pour passer le temps, il s'est filmé en train de jouer du piano n'importe comment, et a mis la vidéo sur Youtube. D'abord confidentielle, elle a été vue par 47 millions de personnes, et rapporté à Elioth de quoi payer ses études.
Un extrait de la vidéo aux 47 millions de vues. Elioth d'un côté, le logiciel Synthésia de l'autre...
Un extrait de la vidéo aux 47 millions de vues. Elioth d'un côté, le logiciel Synthésia de l'autre... © Capture d'écran Youtube, Elioth

C'est l'histoire d'une nuit d'été pleine d'ennui, à Arles (Bouches-du-Rhône). Nous sommes le 19 juin 2018. Ce soir-là, Elioth décide de passer le temps en se filmant en train de (faire semblant de) jouer n'importe comment un morceau de piano : Rush E (rush veut dire "ruée" ou "précipitation" en anglais). L'étudiant ignore encore que cette petite plaisanterie va le rendre riche et célèbre... Enfin, plus ou moins.

Mais ne nous précipitons pas : poursuivons l'histoire. Rush E est le titre d'une musique initialement composée par Sheet Music Boss (littéralement "Roi des partitions" en anglais) sur Synthésia. Et diffusée sur Youtube, le site Internet de partage de vidéos. Le logiciel Synthésia permet de jouer du piano sur ordinateur, mais surtout de composer et écouter ces morceaux impossibles à jouer physiquement (à moins d'avoir quatre paires de bras).

Des vidéos courantes sur Youtube, fédérant un large public. Exemple avec cette version impossible du célèbre morceau d'Edvard GriegDans l'antre du roi de la montagne. À ne pas retenter à la maison, au risque de casser votre piano... et vos doigts. Bref, Elioth a jeté son dévolu sur Rush E et s'est filmé en train de le rejouer (ce qui est plus rare). Et a publié le résultat sur Youtube. Son titre : "Rush E but played by a real person" (vidéo ci-dessous).
 


En français, le titre se traduit par "Rush E, mais joué par une vraie personne" (c'est impossible, rappelons-le). La vidéo fait trois minutes, et l'on y voit le jeune Elioth d'abord jouer calmement... dans un premier temps seulement. Ensuite, le morceau s'emballe, et l'adolescent se met à agiter les bras dans tous les sens et marteler son clavier avec ses poings (aucun piano n'a souffert pendant le tournage néanmoins). Concept basique, mais il fallait y penser.

En somme, c'est comme une saynète musicale. On s'amuse à regarder (et écouter), puis on passe à l'une des innombrables autres vidéos du même acabit sur Youtube. Mais la particularité de la vidéo d'Eliot, c'est de passer d'une centaine de vues en deux ans... à plusieurs dizaines de millions au cours de l'été 2020. Comme ça, sans explication. À l'heure où ces lignes sont écrites, 47 millions de personnes ont vu la vidéo. Et ça continue de grimper...

De quoi avoir envie de poser plein de questions à Elioth. Qui est-il ? Pourquoi a-t-il fait ça ? Quels sont ses réseaux (sociaux) ? France 3 Alsace a réussi à retrouver ce natif de Mulhouse (Haut-Rhin, voir sur la carte ci-dessous), âgé de 22 ans. C'est un programmeur en fin d'études à Nîmes (Gard) et actuellement en stage aux studios Artefacts de Villeurbane (Rhône). Le futur ex-étudiant se destine à des petits studios indépendants de jeux-vidéo.
 


"Je me baladais sur Youtube, je voyais cette musique... Et je me suis dit : oh, ce serait rigolo si cette musique impossible à jouer au piano... je fasse comme si je la jouais. Alors j'ai mis mon piano, j'ai fait ça en une prise, un peu de montage, et hop là." En trois heures, c'était bon.

La synchronisation est à peu près maîtrisée. "J'avais quand même écouté trois-quatre fois pour avoir le rythme en tête, savoir quand et où taper sur les touches... Parce que je ne sais pas jouer du piano, en vrai." 
 


On notera parmi les effets spéciaux (zoom, effets de flou dû à la vitesse)... l'incrustation de la tête de l'ancien président Jacques Chirac (toujours vivant lors de la sortie de la vidéo, ça paraît loin). Pourquoi donc ? "Je ne sais pas du tout. C'était juste totalement absurde et ça m'a fait beaucoup rire sur le moment." Absurde, c'est le ton de cette vidéo qui, certes, fait bien rire.

Les concepts absurdes donnent des vidéos plaisant au public. Ce fut le cas avec le Youtubeur strasbourgeois Ken, parvenu à échanger un trombone contre un iPhone grâce à un enchaînement de trocs. Ce qui est aussi absurde, c'est le nombre faramineux de personnes ayant vu la vidéo d'Elioth. "D'un coup, en juillet 2020, ça a explosé. L'engrenage s'est mis en marche." Au début, il n'est même pas au courant : c'est son meilleur ami qui s'en aperçoit.
 


Elioth a un début de théorie sur cette explosion soudaine de vues. "Youtube s'est mis en tête à un moment de mettre en avant des vidéos courtes, où quand on les regarde, on en regarde d'autres à la suite. Je pense que ma vidéo s'est retrouvée là-dedans, recommandée par Youtube. Les gens passaient dessus, et moi, je gagnais des vues."

À noter : cette vidéo devenue populaire est tirée d'une musique non moins populaire, elle-même composée en l'honneur d'un fort populaire mème Internet (une image humoristique détournée pour faire simple), intitulé E. Une musique chaotique, donc, pour une image non moins chaotique, fusionnant :


Vous n'avez rien compris et trouvez ce mème complètement absurde ? C'est parfaitement normal, c'est le propre de la culture Internet et ses nombreux mèmes surannés (et absurdes). Pour des mèmes un peu plus locaux et compréhensibles, on vous renvoie à France 3 Champagne-Ardenne et ses mèmes "décentralisés" mettant à l'honneur les régions françaises. 
 


Toujours est-il que la magie de l'algorithme Youtube a fait son effet. "Je vais voir, et je découvre 10.000 vues. Et je me dis : quoi ??? C'était l'euphorie. Sauf que trois jours plus tard, 20.000 vues. Puis 40.000, 100.000... Plus les gens regardent, et plus Youtube se dit qu'elle est populaire et la met encore plus en avant. Le pinacle, c'est quand Youtube l'a mise en page d'accueil. Pendant un moment, quand quelqu'un ouvrait Youtube, elle se retrouvait devant ma vidéo."

Et c'est pas fini, comme dirait l'autre. Elioth continue d'engranger les vues, même si le rythme s'est ralenti. Il a même inspiré d'autres membres de la communauté Youtube (il ne se définit pas comme un Youtubeur produisant régulièrement des contenus). "D'autres gens ont refait le même concept. Certaines ont même basé toute leur chaîne sur ce principe." Avec bien moins de succès, néanmoins : on préfère souvent l'original à la reprise. À noter: d'autres personnes se sont même filmées en train de regarder et réagir à la vidéo d'Elioth et de ses comparses... Une véritable mise en abyme.
 

On ne m'arrête pas dans la rue, je n'ai pas de fans.

Elioth, qui reste les pieds sur terre


Néanmoins, Elioth a gardé la tête froide. "Je ne suis pas devenu un influenceur, on ne m'arrête pas dans la rue, je n'ai pas de fans. Mes vues sont principalement aux États-Unis, et en Asie : Indonésie, Philippines, Vietnam. La France n'est que quinzième dans le classement, plus de Japonais ont regardé que de Français par exemple. C'est quand même très étrange..." 

Le quotidien d'Elioth n'a pas vraiment changé. Si ce n'est ses soirées, parfois. "On me présente comme le pote qui a fait 50 millions de vues. Et on en parle pendant quinze-vingt minutes." Ses études ont aussi été impactées après cette vidéo... très positivement. "J'ai prévenu les gens qui ont fait la musique à la base pour les prévenir que Youtube voulait monétiser la vidéo. J'ai demandé l'autorisation : 50% de la vidéo sont à eux." La monétisation permet aux créateurs de contenus de vivre de leurs vidéos quand il y en a beaucoup, à l'image de Mastu, Youtubeur champenois qui en a fait son métier.
 


Bilan financier de la monétisation : 25.000 euros. Pas que des clopinettes. Et très sagement investis. "Mon école des métiers du jeu-vidéo, Créajeux à Nîmes, a coûté 21.000 euros. La plupart est partie là-dedans. Donc c'est cool, je n'ai pas de dette après mes quatre années d'études, elles ont été quasiment gratuites." 

À l'ouverture de sa chaîne Youtube, Elioth n'aurait jamais imaginé ça et se confie sur ses débuts. "J'avais choisi 'Le mec en pyjama' comme pseudo. J'en portais un lorsque j'ai fait le piano. En fait, le Joueur du grenier avait dit que si on veut avoir une chaîne qui marche, il faut un habit qui se reconnaisse facilement [dans le cas de ce célèbre Youtubeur, c'est une chemise hawaïenne jaune; ndlr]. J'ai respecté ça a à peu près un an, avant d'arrêter. Et je me suis renommé Elioth, parce que sur mon mail [courriel; ndlr] pro, c'était marqué 'Le mec en pyjama'. Ça la foutait mal pour l'inscription à mon école..."
 

Je me suis renommé Elioth, parce que sur mon mail pro, c'était marqué "Le mec en pyjama". Ça la foutait mal pour l'inscription à mon école...

Elioth, ex-Le joueur en pyjama


"Au début, je voulais parler de dessins animés. Je faisais un peu tout ce qui me passait par la tête. Des podcasts, des court-métrages. Le thème : l'école, comme tous les jeunes qui n'ont pas d'idée. Et aussi des trailers pour des jeux-vidéo... Sans oublier beaucoup de vidéos - non-répertoriées - où je chante pour mes amis." Et d'ironiser. "Au final, le rythme de publication a été très soutenu, d'à peu près une vidéo par an."

Un autre court-métrage, réalisé "avec une montre un peu bizarre" lors d'un concours, porte sur une mystérieuse "Fondation SCP" (à visionner ci-dessous). SCP pour sécuriser, contenir, protéger. "SCP est un univers que j'adore", confie le jeune homme.
 


"C'est un recueil en ligne d'histoires courtes dans un style scientifique : c'est l'histoire collective la plus grande du monde. N'importe qui peut proposer son rapport sur un phénomène paranormal [fictif; ndlr] qui serait caché du monde. La fondation SCP les sécurise pour que le commun des mortels puisse vivre normalement." À lire, le rapport SCP-087 sur un escalier sans fin"Je n'ai évidemment pas gagné le concours, on ne va pas se mentir..." 

Il a aussi retenté le thème du piano dans une autre vidéo où cette fois-ci, il se dédouble. Elle a récolté "juste" un million de vues pour cet autre morceau de piano exécuté deux ans après le premier. Le succès n'est donc pas toujours au rendez-vous, mais qu'à cela ne tienne : une fois, c'est déjà bien.

Elioth dispose aussi d'un compte Twitch, pour diffuser ses parties de jeu-vidéo (comme les jeux de stratégie Civilization ou bien Astroneer, sans oublier Heartstone). Mais il n'est pas très fourni : il l'utilisait surtout pendant le confinement pour passer le temps. Les jeux-vidéo, il préfère donc les créer plutôt que les diffuser.
 

L'envers du décor, à Arles...
L'envers du décor, à Arles... © Elioth B.


On connait déjà la prochaine vidéo d'Elioth, "actuellement en cours d'écriture". Elle portera sur... la vidéo dont on parle dans cet article. Le vidéaste reviendra sur la genèse de sa vidéo et les suites de sa mise en ligne. "Ce sera une sorte de récapitulatif. Ça va parler avec humour de ce succès soudain, je vais retracer le pourquoi ça a explosé, qu'est-ce qui a été créé par d'autres gens après..." Qui sait, elle mentionnera peut-être le présent article de France 3 Alsace. Une autre forme de mise en abyme...
 

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