Mulhouse : Kader-Emmanuel Boudaoud, le surdoué qui n'en fait qu'à sa (drôle) de tête

Kader-Emmanuel Boudaoud est un drôle de zèbre. Zèbre c'est comme cela qu'on qualifie les enfants surdoués dans le jargon médical. A 28 ans, il a déjà vécu plusieurs vies. Plus ou moins dans la norme. Aujourd'hui il raconte toutes ses tribulations dans un livre: Les Zébrures du gorille. Du lourd.

Kader-Emmanuel Boudaoud, auteur
Kader-Emmanuel Boudaoud, auteur © Kader-Emmanuel Boudaoud
Le titre m'intrigue. La quatrième de couv aussi. La langue y est belle, les mots savants. Presque trop. Ampoulés sur les bords. Je n'ai que cela sous la main : un pitch et une intention. Mais c'est dimanche, il fait beau et j'ai envie de m'évader un peu. Pourquoi pas au zoo pour faire la connaissance de cet auto-proclamé zèbre mâtiné de gorille ? 

Il vient de se réveiller, je l'entends il boit un café. Enfin je suppose. Mais, déjà, de bon matin ses mots sont clairs. Clairs mais alambiqués. Sans excès de pédantisme toutefois. Disons naturels. Sa langue coule, gouleye et elle est belle. Un flot serpentin. Parfois mordant. Ça commence bien.
 

"Je suis noir et je suis un primate comme nous tous, humains. Alors pourquoi pas un gorille ? "

Dans Les Zébrures du gorille, Kader-Emmanuel raconte son histoire. Celle d'un zèbre :"C'est comme ça qu'on appelle les enfants surdoués, allez savoir pourquoi" et d'un gorille : " Je suis noir et je fais référence aux mots si indélicats de Nicolas Sarkozy et de ses dix petits singes. D'un autre côté, on est tous des primates, j'assume d'être un gorille oui." Ce qui fait de lui, vous l'admettrez, d'emblée un drôle d'animal. "Faut arrêter de croire que nous les humains, ne sommes pas des bêtes. Nous sommes profondément, viscéralement, des animaux. J'ai un regard très naturaliste sur la société, sur les rapports de domination qui régissent notre société." Il est 9 heures. Rousseau tu peux aller te recoucher. Merci.

L'homme (l'animal ?) est sûr de lui. Aucun doute là-dessus. J'avoue qu'au début, je suis déstabilisée. Un peu. J'oscille entre fat ou inadapté. C'est vrai quoi d'habitude, surtout devant les journalistes, les gens "confiants" font légèrement profil bas afin de ne pas être taxés d'emblée de crâneur. Au moins publiquement. Ici non.  "J'avoue même que j'y prends un peu de plaisir." Kader-Emmanuel est joueur. Et surtout, il se fiche complètement de perdre la face. J'aime ça. Ça change.
 

Surdoué dans un monde inadapté

Si Kader-Emmanuel est si sûr de lui c'est qu'à 28 ans, il a déjà vécu plusieurs vies. Toutes régies par un QI de 140. " J'ai été diagnostiqué surdoué à l'âge de 7 ans de façon fortuite. On vous balance ce chiffre comme ça qui ne veut dans l'absolu rien dire de tout. Il faut toute une vie pour comprendre ce que cela signifie réellement." Ce n'est que quelques années plus tard que Kader comprend. Comprend qu'il est différent des autres. "Devant mes capacités et mes grandes aptitudes, mes parents, qui sont modestes, ont fait un énorme sacrifice en me scolarisant dans un établissement privé à Mulhouse. Là-bas, j'étais à peu près bien mais je sentais déjà que j'avais d'autres appétences, d'autres centres d'intérêts que mes camardes. Je me sentais seul et puis j'étais le seul noir."
 

Il faut toute une vie pour comprendre ce que signifie vraiment être surdoué

Kader-Emmanuel Boudaoud


Car quand Kader pense, c'est un sacré foutoir là-haut. "Moi quand je réfléchis à une chose, je décortique tout. Absolument tout. Je déconstruis les choses jusqu'au degré 0. Je suis ce qu'on appelle un deep thinker, je pense toujours. Profondément. Et au final, je fais toujours le même constat : au bout du bout, rien n'a de sens." Il est 10 heures. Bergson tu sors. Merci.
 
Les choses se compliquent (encore) quand Kader-Emmanuel va au lycée public, faute d'argent. Les bons soins d'Albert Schweitzer n'y pourront rien. "Ce lycée franchement c'était la jungle. Il y avait parfois des policiers qui encadraient les cours. Je suis passé d'un univers relativement cadré à l'anarchie la plus totale. Je ne remets pas en cause le travail acharné des professeurs, loin de là mais il faut dire ce qui est." Kader s'ennuie, Kader triple sa seconde et se trouve des appétences disons moins cérébrales. " C'est là que j'ai découvert la vie. J'ai suivi les meneurs, j'ai fait des expériences pas très reluisantes, j'avais plus envie de stagner sur les bancs de l'école." 

Les filles, les paradis artificiels, des délits, des misères et puis les lignes de montage de Peugeot, les livraisons de pizzas. Kader quitte le lycée sans le bac mais pas sans ressources.


"L'expatriation : une question de survie"

"J'ai travaillé à Mulhouse dans un centre d'appels pour un opérateur téléphonique. Un vrai job de robot, totalement abrutissant. Mais bon déjà le matin je m'habillais, j'étais propre. J'ai repris pied." C'est l'Angleterre qui sera sa planche de salut dans cette lente dérive. Un pays où le diplôme importe peu. "Ce que j'ai fait là-bas, en France, c'est inimaginable. Je ne dois ma survie qu'à cette expatriation. Je suis arrivé sans rien, sans diplôme mais on m'a fait confiance. Au bout de quatre ans, j'étais très bien payé, dans un très beau building, analyste dans la tour de contrôle de la société American Express. Ils ont révélé chez moi le potentiel que je soupçonnais." 
 

Ce que j'ai fait là-bas en Angleterre, ici en France, c'est inimaginable. Je ne dois ma survie qu'à cette expatriation

Kader-Emmanuel Boudaour


Fort de son salaire et de son expérience, Kader-Emmanuel rentre en France. A Strasbourg puis chez lui à Mulhouse. Depuis deux ans, le surdoué est en licence de droit. Il veut devenir avocat "pour défendre la différence." Sur les bancs de la fac, ce n'est pas encore la panacée mais au moins il ne s'ennuie pas. "Moi j'ai 28 ans, tous ces cours théoriques là j'arrive à en faire du concret dans ma tête parce que justement j'ai de l'expérience. Je comprends grâce à cette expérience.

"Sinon, je dois dire que c'est du formatage. Je plains mes petits copains de fac qui ont tout juste 20 ans, entrés dans le moule au forceps. Je me demande si ça marche ça, le moule. Ils sont assez fascinants je dois dire. Les Millenials. Progressistes et dogmatiques. Ils intègrent des pensées sans les comprendre, ils sont assez manichéens."
Kader fait aussi du coup un peu de sociologie. 

En parallèle, il s'engage en politique du côté des Verts pendant les dernières municipales à Mulhouse. Avec, à la clé, certes une défaite mais aussi un moment de gloriole.
 
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Le nombrilisme universaliste

Pendant le confinement, la tête de Kader-Emmanuel a bien évidemment continuer de machiner. Il en est ressorti un livre. Les Zébrures du gorille où Kader raconte sa vie. Du moins, le début. Une démarche plutôt égotique, stendhalienne dirons-nous. "Oui je suis nombriliste c'est sûr mais je suis le pur produit de notre société individualiste à qui aura le meilleur cadrage sur Insta, le plus de like sur Facebook. Moi j'écris un livre. Quand tout fout le camp autour de nous, quand il n'y a plus ni repères ni valeurs, il reste le JE." Cogito ergo sum. 
 

Quand tout fout le camp autour de nous, quand il n'y a plus ni repères ni valeurs, il reste le JE.

Kader-Emmanuel Boudaour


D'autant que le JE peut avoir des vertus universalistes. "Je n'avais pas envie de me répandre sur des sujets que je ne maîtrise pas. Le seul sujet que je maîtrise c'est moi. Ca fait presque trente ans que je m'auto-analyse. Et par le personnel, on touche souvent l'universel."
 
© Kader-Emmanuel Boudaoud, auteur

L'universel en l'occurrence c'est ici la trajectoire souvent houleuse des enfants surdoués. 3% de la population française environ. Par ce livre, Kader entend bien montrer que leurs différences est aussi leur force. "En racontant mon histoire, parfois difficile, je veux dire aux surdoués ou à tous ceux considérés comme différents, marginaux, qu'on peut y arriver. Que ce n'est pas un drame et que mieux, on peut en faire quelque chose. Si on m'avait dit ça plus tôt bien des choses auraient été plus faciles." 
 

En racontant mon histoire, parfois difficile, je veux dire aux surdoués ou à tous ceux considérés comme différents, marginaux, qu'on peut y arriver

Kader-Emmanuel Boudaoud


Les Zébrures du gorille ont été publiées à 500 exemplaires. Pour le moment. Mais Kader voit plus grand. Forcément. Une suite ou un essai sociologique, non sur la fac de droit, mais sur les rapports de domination sociale. Notre entretien se termine. Sur Bourdieu donc.  "Ca va j'ai pas été trop ... fantaisiste ?" Non tout va bien. Ha oui et merci Kader, ce matin j'ai enfin pu revoir mes classiques.
 
Extrait des "Zébrures du Gorille". Première partie : le courage
Socle sur lequel repose toute initiative visant à la quête et la compréhension de soi, le courage ne se résume pas simplement à la témérité face au danger. C’est pour moi le premier mouvement que doit réussir à accomplir tout être pensant, souhaitant passer de la théorie à la pratique. Le courage d’essayer, le courage de se tromper, le courage d’être différent, le courage de vouloir s’extraire de la masse et de gouter à la marginalité.

C’est le premier domino qui par sa chute initie toute une réaction en chaîne. Le courage n’est pas un trait de caractère ni une faculté particulière, c’est un choix, c’est un chemin. Être courageux ne se résume pas à un ensemble d’actes nobles et notables, c’est avant tout une discipline intérieure qui a pour corollaire l’honnêteté intellectuelle, l’introspection et l’aveu de ses propres failles et faillites. Sans les blâmer ni en avoir honte, en les reconnaissant simplement et prenant la ferme résolution d’y remédier coûte que coûte.

Le courage a vite fait de donner naissance à l’abnégation et au jusqu’au-boutisme. Il se doit donc d’être éclairé et tempéré, il y a un courage parfois à choisir la lâcheté en connaissance de cause, faisant face ainsi à son propre regard inquisiteur et d’en assumer le caractère méprisable. Voici comment j’ai fait sa connaissance... "
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