TEMOIGNAGE - Coronavirus : “ Un tel aveuglement, je n'ai pas compris” dénonce Patrick Vogt, médecin à Mulhouse

Patrick Vogt dans son cabinet médical / © Patrick Vogt
Patrick Vogt dans son cabinet médical / © Patrick Vogt

Patrick Vogt est médecin généraliste à Mulhouse. Dès fin février, il avait alerté les autorités sanitaires de l'apparition et la propagation probable du covid19 à Mulhouse. En vain. La suite on la connaît. 2.338 morts en Alsace (bilan du 17 mai dernier). Portrait d'un lanceur d'alerte. 

Par Cécile Poure

Pour le dernier portrait de ma série consacrée aux soignants engagés face au covid19, à ces hommes et ces femmes en première ligne, j'ai choisi Patrick Vogt. Je me suis dit que clore là où tout avait commencé avait du sens. Même à rebours. Souvenez-vous, ce médecin généraliste de Mulhouse, devenu trublion par nécessité et gueulard par conviction, avait lancé l'alerte dès fin février auprès des autorités sanitaires, début mars dans les médias. Sans résultat probant. Le confinement n'aura finalement lieu que le 17 mars.
Un laps de temps, de temps mort, décisif. "Criminel" pour Patrick Vogt. Le covid avait fait son nid. Son tombeau. Deux mois plus tard, le bilan est vertigineux en Alsace: 2.338 personnes décédées de l'épidémie dans les hôpitaux et les Ehpad. Au téléphone, derrière une voix bonhomme, la colère du médecin généraliste, elle, est, je le sens, un abîme. De colère, de rancœur et toujours d'incompréhension. Aujourd'hui, comme hier, Patrick Vogt règle ses comptes. 
 

Médecin par accident

Durant ces portraits, j'ai beaucoup entendu le mot "vocation" parfois même "sacerdoce". Patrick Vogt ne fait pas partie de ceux-là. Il porte l'habit, la blouse, par accident. Pas d'hagiographie ici vous l'aurez compris. Ce serait déplacé. "Moi, j'aurais voulu faire pilote, vétérinaire. Mais bon, j'étais trop flemmard, j'ai fait comme les copains. A l'époque les études de médecine étaient moins difficiles qu'aujourd'hui, moins sélectives. En fait je suis un suiveur." L'avenir nous prouvera le contraire.
 
Patrick Vogt / © Patrick Vogt
Patrick Vogt / © Patrick Vogt

"Moi je suis pas Albert Schweitzer hein, je n'avais aucune vocation. D'ailleurs je me méfie beaucoup de tous ces gens qui disent qu'ils ont la vocation. Moi, j'ai subi mes études, ce bachotage bête, cette pédagogie basée sur l'humiliation et la domination. Heureusement que le contenu global était intéressant." Patrick Vogt sort du moule, déjà. Mais il garde tout de même l'empreinte de cette médecine générale qui finalement lui sied. Une médecine globale, humaine, relationnelle. "On suit une personne sur des années, on connaît son histoire, on fait partie de sa vie."
 

Moi je suis pas Albert Schweitzer hein, je n'avais aucune vocation
-Patrick Vogt-


Patrick Vogt s'installe à Mulhouse en 1986. Il n'en bougera pas. Tout de suite, il s'engage auprès des marginaux. Ceux qui sont au ban de la société. Les détenus. Il devient médecin à la maison d'arrêt de Mulhouse. "Au départ, c'était un hasard, la mère d'un copain assistante sociale à la prison m'a proposé de venir travailler là-bas, faire des vacations. La vie est faite de hasards. Je m'y suis tout de suite plu." Patrick Vogt restera fidèle à ses patients de mauvais genre. "Depuis 1994, je cumule un temps plein au cabinet et un mi-temps à la prison." Il rit. D'un rire franc, communicatif. Et je ne peux m'empêcher de penser à ce rire qui doit rebondir sur les couloirs vétustes de cette prison. Qui doit entrer dans les oreilles, les têtes, d'hommes délabrés.
 

Aveuglement

Si Patrick Vogt est médecin par accident, il n'est pas lanceur d'alerte par hasard. Si on ne naît pas avec la vocation, on choisit par contre ses engagements. On s'arme. Parfois contre des moulins. C'est cette désagréable, insoutenable sensation que Patrick Vogt a goûtée en février dernier. Le ton change, se durcit. Avec, qui affleure, cette lassitude latente que je commence à bien connaître.

"L'épidémie se rapprochait: on avait des cas en Italie, dans une station de ski du Tyrol. L'épidémie était à nos portes d'autant que nous avons beaucoup d'Italiens en Alsace donc pas mal de chances que ça nous tombe dessus rapidement. Moi, courant février, j'étais déjà au courant de gens qui tombaient malades avec les symptômes du covid19 mais ils n'étaient pas testés. La maxime c'était: le covid n'existe pas en France, la frontière est étanche, il ne se passe rien." 
 

La maxime c'était: le covid n'existe pas en France, la frontière est étanche
-Patrick Vogt-


Patrick Vogt tombe malade le 23 février. "De la toux, de la fièvre, des douleurs aigües, des diarrhées. Tout ça pendant cinq jours alors que je suis vacciné contre la grippe. J'ai pris un doliprane, je suis allé bosser au Samu où je suis médecin libéral régulateur. Je me suis dit mon vieux, t'as choppé le covid. J'en ai parlé autour de moi. Là encore, on m'a rétorqué qu'il n'y avait pas de covid en Alsace, qu'il ne pouvait pas y en avoir. Un tel aveuglement, je n'ai pas compris." 

Entre temps, il y a eu le désormais tristement célèbre rassemblement évangélique de Mulhouse. Entre 2000 et 3000 personnes venant de toute la région, mais aussi d’autres pays d’Europe, et des Antilles, de Guyane, réunies pendant trois jours sous la même croix. Se serrant dans les bras. La Porte ouverte chrétienne. 
 

"Je pense que c'est un de mes patients qui a participé à ce rassemblement qui m'a contaminé. Les dates coïncident. Ils ont contaminé pas mal de soignants dans les cliniques, les instituts, les Ehpad. Vous savez, je connais bien cette communauté. Les maris sont ouvriers chez Peugeot, agents administratifs. Les femmes plutôt aides-soignantes ou aides à domicile. Ils ont une très grande cohésion sociale, un vaste réseau d'entraide. Ça favorise forcément la contagion." Patrick Vogt ne juge pas. Il constate.

 

La bombe épidémiologique

C'est dans ces circonstances de déni total des autorités que la bombe épidémiologique explose. Encore une fois, Patrick Vogt est aux premières loges. "Dans la nuit du 2 au 3 mars je me rends au Samu pour faire un remplacement. Là on me dit attention, on a déjà 7 cas de covid positifs, probablement liés au rassemblement évangélique. Un appel à témoins pour recenser les participants a été lancé à 17h... on a eu 1.000 appels ce soir-là. Tous disaient oui je suis malade, oui j'étais au rassemblement. On avait sous la main 1.000 personnes malades tout en sachant qu'une toute petite partie nous avait joints."
 

On avait sous la main 1.000 personnes malades
-Patrick Vogt-


Patrick Vogt prend alors la mesure de la catastrophe qu'il avait lui-même annoncée. "A 1h du mat, je me souviens avoir pensé bon l'épidémie est là, le discours politique va changer. Avec au moins 1.000 cas dans la nature, des mesures allaient forcément être prises." Le lendemain, le préfet du Haut-Rhin organise une conférence de presse. "J'en revenais pas, il a dit qu'il n'y avait que 6 cas dans le département et aucune hospitalisation. Des conneries." Patrick Vogt rit. Jaune cette fois. Aujourd'hui encore, il peine à y croire. "Je suis content que Christophe Lannelongue, le directeur de l'ARS, ait sauté, il le mérite pour l'ensemble de son œuvre, l'ARS a été défaillante. Le préfet devrait le suivre bientôt..." 
 

Patrick Vogt décide alors de s'exprimer publiquement. Lui qui travaille avec les gars tenus à l'ombre va se retrouver sous les feux de la rampe. Il contacte les médias. Ces derniers ne l'écoutent pas. Pas vraiment. C'est le sort réservé aux lanceurs d'alerte: la méfiance. A l'époque, tous, France 3 Alsace compris, le prennent non pour un illuminé mais pas loin. Une Cassandre autoproclamée. Au chant funeste et déconcertant. Très éloigné en tous cas du discours officiel, de cette bonne parole préfectorale, sérieuse et surtout plus douce aux oreilles. Rassurante. Lénifiante. Difficile à vérifier et donc à contredire. Je me souviens très bien, après avoir entendu parler de Patrick Vogt pour la première fois, m'être fait cette réflexion, bien naïve avec le recul: "Quel intérêt aurait donc la préfecture à minimiser les chiffres? A mentir?" Aujourd'hui, avec ce portrait, je rattrape le haussement d'épaules d'hier. J'essaie.

Patrick Vogt, lui, tient bon. S'époumone. S'escrime. Et touche. "Le 5 mars, il y a eu un article dans l'Alsace qui a fait plus de 80.000 vues dans la nuit. Le 6 mars à 8h j'ai fait un direct avec BFM. Puis CNN, TF1, puis tous les autres... J'ai dit ce que j'avais à dire. J'ai fait des déclarations peut-être outrageuses mais il fallait alerter l'opinion sur ce qui se passait réellement à Mulhouse." 
 

Ensuite tout s'accélère. Patrick Vogt aime à penser qu'il y est pour quelque chose. "Le 6 mars, enfin, cette fois, le préfet évoque des éléments nouveaux et prend les mesures nécessaires comme la fermeture des écoles, collèges, lycées et crèches." Mais pour Mulhouse le mal était fait. "On avait 10 à 12 jours de retard dans la vue. Il fallait mettre en place le confinement bien plus tôt ici. On aurait évité que les personnes âgées soient exposées, que les urgences soient saturées... Bref on aurait limité les dégâts comme en Suisse ou en Allemagne."
 
 

Notes pour plus tard

C'est ce retard coupable que Patrick Vogt retiendra de cette crise. Ça et la mort de son copain gynécologue Jean-Marie Boeglé. "Vous savez, nous on travaillait sans protection depuis trois semaines, nos médecins étaient malades. Et on n'était pas entendus. Alors quand notre copain Boeglé est décédé, là, je me suis dit que le système était malade. Que ça pouvait pas continuer comme ça. Je suis en colère. Très en colère."
 


Patrick Vogt ne feint plus la jovialité. Il n'y arrive pas. La colère a pris le dessus. La tristesse aussi. Le covid l'a submergé comme il a englouti tous les interlocuteurs que j'ai eus au téléphone ces dernières semaines. Patrick Vogt lui en gardera une indélébile rancœur. Contre le système de santé français. Et l'ARS en premier lieu. "Les technocrates ont beaucoup trop de pouvoirs en France. Des penseurs, des comptables: ils ne sont pas sur le terrain, ils ne savent rien. La preuve, l'ARS a été totalement inefficace. C'est une grosse administration, un petit châtelain sans pouvoir. Avoir 20 directeurs qui décident la même chose ou un seul ministre, ça change absolument rien. L'ARS ne sert à rien.".
 

L'ARS a été totalement inefficace
-Patrick Vogt-


Patrick Vogt veut désormais croire en une démocratie sanitaire. "Il faut faire de la veille de terrain, que les informations montent et non pas descendent comme c'est le cas actuellement. Les élus locaux ont leur rôle à jouer là-dedans, c'est à eux de fixer les axes prioritaires, pour la santé également, sur leur territoire." 

Une démocratie riche de ses membres. Riche tout court. "A force de toujours sabrer dans les budgets ou de les allouer de façon stupide, on n'a plus les moyens d'une telle catastrophe. On n'avait pas de masques, pas de blouses, pas de tests alors que les malades étaient dans nos salles d'attente. Dans quel monde on vit? Il n'y a même plus de veille épidémiologique pour ne serait-ce que s'organiser. Les GROG, groupements régionaux d'observation de la grippe, ont été supprimés en 2015 faute de budget. Ils permettaient pourtant de faire une cartographie hebdomadaire de la grippe et des virus en France. Cartographie qui aurait pu nous servir!"
 

On n'avait pas de masques, pas de blouses, pas de tests alors que les malades étaient dans nos salles d'attente
-Patrick Vogt-


Et Patrick Vogt de conclure, plus calme. Fatigué oui. "Perso, je me suis beaucoup exposé. Au virus et aux médias. Maintenant ça se calme et c'est tant mieux, je reprends mon rôle. Vous savez, nous les soignants, on est solides c'est vrai mais ce qu'on a fait là depuis deux mois, c'est trop dur, c'est trop contraignant. On ne trouvera plus personne pour travailler comme ça..."

Ce sera le mot de la fin. J'aurais aimé finir cette série sur une note positive mais, tout compte fait, c'est mieux ainsi. Plus réaliste. "On ne trouvera plus personne pour travailler comme ça..." Cette petite phrase amère résume toutes les conversations que j'ai pu avoir ces dernières semaines. Patrick Vogt le lanceur d'alerte avertit encore. Plus jamais ça. Et à l'heure où nous devons tous passer à autre chose, n'oublions pas. N'oublions pas les larmes d'impuissance, la fatigue immense, la peur, le sentiment d'abandon, la colère, les regrets et oui la solidarité et le courage sans faille de nos soignants. Léa, Victoire, Marie, Christian, Gwendoline, Caroline, Marc, Audrey, Alexandre, Laure, Philippe et Patrick. Des lumières dans la nuit. Qui auront besoin de plus qu'une prime et une médaille, aussi brillante soit-elle, pour continuer à baliser notre chemin.


 

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