Procès en appel de Gabriel Fortin, le "tueur de DRH" : le rescapé, Bertrand Meichel, témoigne

Le procès en appel de Gabriel Fortin se tiendra du 13 au 29 mai à Grenoble. Celui qu'on surnomme le "tueur de DRH" a été condamné en première instance à la réclusion criminelle à perpétuité pour triple assassinat et tentative d'assassinat. Bertrand Meichel, qui a échappé de peu à la mort, se livre à la veille de ce deuxième procès.

Le 28 juin 2023, Gabriel Fortin a été reconnu coupable de trois assassinats et d'une tentative d'assassinat par la cour d'assises de la Drôme à Valence. Il a été condamné pour ces faits à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d'une période de sûreté de 22 ans.

C'est au cours d'un périple meurtrier entre Haut-Rhin, Drôme et Ardèche que les victimes de celui qui est surnommé le "tueur de DRH", ont trouvé la mort entre le 26 et le 28 janvier 2021. Gabriel Fortin, 45 ans au moment des faits, a tué Estelle Luce, Patricia Pasquion et Géraldine Caclin. Bertrand Meichel est le seul rescapé de ce périple sanglant.

Après avoir abattu froidement en fin d'après-midi Estelle Luce, directrice des ressources humaines de l'entreprise Knauf de Wolgantzen (Haut-Rhin), sur le parking même de son lieu de travail, Gabriel Fortin reprend la route pour une trentaine de minutes direction Wattwiller. Grimé en livreur de pizza, il sonne à la porte de Bertrand Meichel, qui lui ouvre. Le faux livreur tire, mais manque sa cible. Bertrand Meichel part alors à la poursuite de son agresseur qui réussit à prendre la fuite.

Les trois protagonistes de cette soirée sanglante ont un point commun : leurs parcours professionnels se sont croisés des années en arrière. Quinze ans plus tôt, Estelle Luce, alors en formation en ressources humaines, et son tuteur Bertrand Meichel, ont mené ensemble l'entretien préalable au licenciement de Gabriel Fortin dans une entreprise de Chartres.

Après sa première audition à Valence, Bertrand Meichel sera amené à repasser à la barre pour témoigner. Cette fois, ce sera Grenoble où se tiendra le procès en appel de Gabriel Fortin du 13 au 29 mai. Pour France 3, il a accepté de se confier avant le début des débats.

Comment avez-vous vécu ces trois semaines de procès à Valence ?

"Cela a été une expérience hors du temps. Je me suis rendu compte au bout de trois semaines que c'était comme une espèce de petit village avec ses différents intervenants, qu'on a vraiment vécu à part. Je n'ai pas suivi l'actualité pendant trois semaines. Et pour finir, on n’a pas eu les réponses qu'on attendait.

Votre audition a été longue. Comment en êtes-vous ressorti ?

"Mon audition a été effectivement longue et pénible, j'aurais dû m'y attendre, mais le fait que la défense essaie de m'expliquer que c'est à cause de moi que l'accusé a tué les trois personnes, c'était un petit peu "facile". J'ai trouvé que ça sortait de la déontologie du métier d'avocat. Après, ils font leur métier et c'est comme dans tous les métiers, il y a des gens qui le font bien, une très grande majorité et puis il y a les autres".

Avez-vous trouvé qu'on cherchait déjà des circonstances atténuantes à Gabriel Fortin ?

"Oui. Après, je n'ai rien contre le fait que les avocats fassent leur métier qui est de défendre le présumé coupable, mais je pense que là, il y a un certain nombre de limites qu'il faut savoir s'imposer, savoir rester correct et respectueux avec tout le monde et je n’ai pas l'impression que c'était le cas lors de mon audition. Je l’ai mal vécue et leur ai dit."

Vous êtes un rescapé, c'est un rôle particulier ?

"C’est vrai que c'est une position particulière, comme le précisait également l'experte qui a fait mon expertise psychologique. Je gardais à ce moment-là, et je porte encore aujourd'hui, le syndrome du survivant. Ce n'est pas simple à gérer. Je n'ai pas encore eu l'occasion de m'en occuper, c'est un travail qui reste à faire. J'ai une vie professionnelle qui pour l'instant ne m'a pas permis de l'aborder. J'ai d'abord travaillé sur mon agression, c'était la première étape."

Le syndrome du survivant clairement aujourd'hui, cela reste un champ à travailler chez moi

Bertrand Meichel

"Mais on ne sait jamais avec la psychologie, les choses ne sont pas aussi simples que ça, ce n'est pas mathématique. Oui, le syndrome du survivant, clairement aujourd'hui, cela reste un champ à travailler chez moi."

Dans son box des accusés, comment avez-vous perçu Gabriel Fortin ?

"Seize ans après l'avoir vu une première fois [lors d'un entretien d'embauche], pour moi, ce n'est plus du tout la même personne tant physiquement que dans sa façon de réagir. Le fait qu'il ne donne aucun argument, qu'il ne cherche pas à défendre sa position, qu'il ne cherche pas à s’expliquer. Cela m'a étonné. En même temps, c'est dans la continuité de ce qu'on a vu depuis son arrestation puisqu’il a refusé de participer aux reconstitutions et de répondre à la juge d'instruction ainsi qu’aux experts psychiatriques."

Les nouvelles expertises ont l'air de montrer qu’on pourrait lui trouver des circonstances atténuantes, une altération du discernement, vous pensez que cela peut donner une autre tournure au procès en appel ?

"La question à se poser, c'est s'il y a réellement quelque chose de nouveau dans les expertises qui viennent de sortir. Je n'en suis pas certain dans la mesure où dans le jugement de la cour de Valence, il est bien indiqué que l'accusé était atteint de paranoïa et que ça pouvait effectivement participer à un discernement altéré. D'ailleurs, pour aller tuer trois personnes et avoir une liste de huit personnes à éliminer, c'est quand même une lapalissade de dire qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas correctement".

Lorsqu’il appuie sur la détente à 36 heures d'intervalle sur trois personnes différentes, se rendait-il compte ou pas de ce qu'il faisait ?

Bertrand Meichel

"Est-ce qu’il y avait un délire paranoïaque au moment où il a commis chacun de ces meurtres ? Est-ce qu'il y avait une perte complète du discernement qui fait que lorsqu’il a appuyé sur la détente à 36 heures d'intervalle sur trois personnes différentes, il ne se rendait pas compte de ce qu'il faisait ? La cour d'assises a bien expliqué qu'elle n'y croyait pas. L'expertise qui vient de sortir redit exactement la même chose. On n'a rien de nouveau par rapport aux éléments qui sont sortis lors du procès de l'année dernière."

Votre inquiétude serait qu'il soit condamné moins lourdement en appel ?

"Qu'est-ce que ça pourrait changer ? Il pourrait sortir au bout de 14 ans au lieu de 22 ? Pour moi, le problème de fond est qu'on a un système juridique, qui permet qu'un criminel puisse sortir sans que l’on s'assure véritablement que cette personne n'est plus un danger pour la société, ni pour les autres, ni pour moi."

Le problème c'est après, si effectivement il sort un jour

Bertrand Meichel

"Le problème est là, ce n'est pas tellement la question de la durée d'emprisonnement. Le problème, c'est après, si effectivement il sort un jour. Il y a aujourd'hui une possibilité théorique, juridique, que Gabriel Fortin puisse sortir au bout de 22 ans ou moins. Il y a d'autres personnes qui ont été relâchées par la justice en dépit du bon sens parce que la justice n'a pas les outils pour faire autrement."

Est-ce que vous avez l'intention d'exprimer vos inquiétudes pour l'avenir devant la Cour ?

"Oui je l'ai fait la dernière fois, je le referai cette fois-ci. Je pense qu'il y a réellement une faille dans le système de protection de la société française. Je pense qu'il y a quelque chose à gérer là. Il faut que les politiques prennent le problème en main et traitent ce problème, c'est quand même quelque chose de grave et d’important."

Concrètement ce que vous voulez, c'est de ne pas laisser sortir les gens dangereux ?

"Oui, je pense qu'il y a deux façons de voir la peine de prison. La première est de vouloir punir les gens, je ne suis pas certain que cela aide beaucoup. Éventuellement, cela peut aider certaines victimes à gérer leurs émotions, mais on cultive des sentiments négatifs tels que la vengeance. Ensuite, je pense que la peine d'emprisonnement a un deuxième effet, celui de retirer de la société des gens qui peuvent être dangereux et c'est sur cet aspect que je me place. On n'arrête pas de nous dire à longueur de journée qu'il faut des principes de précaution, mais dans ce cas, ce n'est plus de la précaution, c'est purement du bon sens".

Vous y allez dans quel état d'esprit à ce deuxième procès ?

"Avec de la persévérance. Je vais repasser les messages que j'ai déjà passés. Je sais que Gabriel Fortin a changé d'avocats et à ce qui se dit, il a pris des personnes beaucoup plus "en rupture", cela signifie des gens qui ont moins de respect pour les autres, notamment pour les victimes. C'est dans ce sens que les éléments m'ont été rapportés. On verra".