Haute-Marne : 8.000 patients sans médecin traitant d'ici juin, le désert médical s'amplifie à Chaumont

Avec sept départs à la retraite de médecins généralistes en deux ans, il est de plus en plus difficile de trouver un praticien à Chaumont qui accepte les nouveaux patients. Débordés, ils tirent la sonnette d'alarme.

Le fait de pouvoir déclarer un médecin traitant facilite les démarches administratives et de remboursement par l'assurance maladie.
Le fait de pouvoir déclarer un médecin traitant facilite les démarches administratives et de remboursement par l'assurance maladie. © Charlotte Meunier/ France Télévisions

Le docteur Jean Thévenot est installé à Chaumont, en Haute-Marne, depuis 36 ans. Agé de 67 ans, il a décidé de prendre sa retraite au mois de juin 2021. Depuis de nombreuses semaines, il a prévenu ses patients et les aide à chercher un nouveau médecin traitant. Installé dans un cabinet pluridisciplinaire composé de trois médecins, deux podologues, quatre infirmières et une secrétaire, il espère confier certains de ses clients à ses deux confrères du cabinet. Une médecin récemment installée a par ailleurs accepté de s'occuper d'une centaine d'autres de ses clients. Seulement voilà : le docteur Thévenot compte près de 2.000 patients alors il soupire : "Cela se fera forcément au cas par cas, mais je sais pertinemment qu'il n'y aura pas de solution pour tout le monde".

En 2020, quatre médecins ont déjà pris leur retraite dans l’agglomération chaumontaise, portant le nombre de patients sans médecin traitant à 3.000, actuellement. Mais d'ici la fin de l'année, trois généralistes supplémentaires cesseront leur activité, et ce sont donc 8.000 patients qui se retrouveront sans praticien régulier.

Cela fait 10 ans que l’on prévient les autorités, que l’on rencontre les préfets en leur disant que cela va être très compliqué en Haute-Marne.

Dr Jean Thévenot, médecin généraliste à Chaumont

 

A Chaumont, certains médecins s'occupent de près de 2.000 patients. Le double de la moyenne nationale.
A Chaumont, certains médecins s'occupent de près de 2.000 patients. Le double de la moyenne nationale. © Charlotte Meunier/France Télévisions

Le docteur Jean Thévenot s'occupe aussi des questions démographiques au sein de l'ordre des médecins de Haute-Marne. "Le problème, c'est que non seulement les médecins sont plus vieux, mais aussi les patients : ils ont souvent des pathologies assez lourdes, constate-t-il. Le problème est donc accru par rapport à d’autres départements".
 

"Une médecine plus rapide, de moins bonne qualité et sans travail de prévention"

A Chaumont, les médecins encore en exercice voient donc arriver cet afflux de patients sans solution avec inquiétude, tant leur patientèle est déjà volumineuse. Le docteur Christophe Bremard, par exemple, réalise 7.000 consultations par an. C'est le double de la moyenne nationale.

Il est difficile de trouver des successeurs ou même des associés et il est humainement difficile pour nous de faire plus de 60 heures par semaine. On ne peut pas soigner tout le monde, et un bon médecin est avant tout un médecin vivant.

Dr Christophe Brémard, médecin généraliste à Chaumont


Le docteur Thévenot renchérit : "On ne peut pas leur demander de prendre 3.000 patients en charge ! (le triple de la moyenne nationale, ndlr)  Sinon, on va avoir une médecine qui sera beaucoup plus rapide, de moins bonne qualité et sans tout le travail de prévention qui est aussi un élément important de nos soins."

Laurence Picot s'estime "chanceuse" d'être suivie par un médecin traitant à Chaumont.
Laurence Picot s'estime "chanceuse" d'être suivie par un médecin traitant à Chaumont. © Charlotte Meunier/France Télévisions


Du côté des patients, les témoignages de "galère" se multiplient. Tout le monde connaît quelqu'un qui court après un médecin traitant. Laurence Picot, qui consulte le Dr Brémard, s'estime chanceuse de faire partie de sa patientèle : "Je connais des étudiants qui sont arrivés à Chaumont pour devenir enseignants et qui ont effectivement beaucoup de mal à trouver un médecin. Beaucoup font donc le choix de continuer à se faire soigner par leur médecin de famille, dans leur ville d'origine". Fataliste, elle poursuit : "Il ne faut pas se leurrer : la Haute-Marne est l’un des départements qui perd le plus d’habitants chaque année. Hélas, pour les gens, on n’est pas un département attractif, alors qu’on a une qualité de vie, une tranquillité… Peut-être trop de tranquillité ?C’est peut-être ça qui rebute un peu les jeunes praticiens".

Jean Dezroses parcourt 50 km depuis un petit village haut-marnais pour venir consulter son médecin.
Jean Dezroses parcourt 50 km depuis un petit village haut-marnais pour venir consulter son médecin. © Charlotte Meunier/France Télévisions


Jean Dezroses, 75 ans, constate les mêmes difficultés, lui qui habite Perrogney-les-Fontaine, un petit village à côté de Langres."Dans mon village, il y a une famille de quatre personnes dont le médecin est parti en retraite. Ils n'ont pas retrouvé de médecin tout de suite, y compris à Langres, à 17km du village. Ils ont fini par en retrouver un sur la route de Besançon, à 30 km de Langres, mais ça a été très compliqué." Lui-même a parcouru 50 km pour venir voir le Dr Brémard, qu'il consulte depuis une vingtaine d'années. Quand on a un médecin, en Haute-Marne, on ne le lâche pas !
 

Rendre l'installation attractive

Alors comment faire pour endiguer cette désertification toujours plus importante ? Pour les deux praticiens, des pistes ont déjà été envisagées par les différents gouvernements, nécessaires mais insuffisantes. "Il y a les exonérations fiscales, énumère Christophe Brémard, qui fonctionnent bien mais qui ont leurs limites. L’ouverture du numerus clausus, c’est bien aussi, mais ce n'est pas magique non plus parce qu’il faut neuf à dix ans pour fabriquer un médecin. Pour les professions intermédiaires, c’est pareil : il faut au moins sept ans pour les former." Pas de quoi répondre à l'urgence donc.

Des efforts peuvent être faits néanmoins pour attirer une nouvelle génération de médecins qui ont d'autres besoins et d'autres envies que leurs aînés dans la pratique du métier. Selon Christophe Brémard, ils aspirent à une médecine pratiquée en groupe, au sein d'un cabinet où collaborent plusieurs confrères. Et puis, ils veulent "exercer ce pour quoi ils ont été formés : la médecine".

S'il y a trop de contraintes administratives, on perd du temps. Il faut laisser au médecin ce pour quoi il est utile et rentable pour la société, c’est-à-dire l’exercice de sa profession. Cela peut se faire via le salariat ou l'embauche de secrétaires.

Christophe Brémard, médecin généraliste à Chaumont


Quoiqu'il en soit, si les politiques publiques essaient de s'emparer du sujet et si les médecins continuent de tirer la sonnette d'alarme, il n'en reste pas moins que des milliers de Chaumontais sont aujourd'hui sans suivi médical régulier, faute de médecins traitants. Quelque chose qu'il est difficile d'accepter pour le docteur Brémard. "Il y a des personnes frustrées, des gens qu'on laisse sur le bord de la route. Tous les médecins ont pour valeur commune l'empathie : on ne peut pas laisser un patient sur le bord de la route. Des milliers de personnes à Chaumont sans médecin, cela nous fait mal au cœur". Et pourtant, dans la capitale haut-marnaise, la situation va encore s'aggraver dans les mois qui viennent.

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