Réchauffement climatique : les forêts du Grand Est n'assurent plus leur rôle de puits de carbone, pire elles émettent du CO2

Dans un rapport consacré aux forêts françaises face au changement climatique, l'Académie des sciences met en évidence la diminution de leur rôle de puits de carbone. Dans le Grand Est, elles émettent même du dioxyde de carbone à cause des sécheresses successives depuis une dizaine d'années.

Les poumons de notre région s'essoufflent. Dans un rapport de l'Académie des sciences publié le 7 juin 2023, le Comité des sciences de l'environnement dresse un état des lieux des forêts face au changement climatique. Celles du Grand Est, comme dans les Hauts-de-France ou en Corse, n'assurent plus leur rôle principal, celui de puits de carbone. Depuis une dizaine d'années, elles émettent du dioxyde de carbone et ne rejettent plus assez d'oxygène.

Un constat national qui est de plus en plus marqué dans toutes les régions, y compris la Nouvelle-Aquitaine, où les forêts répondent encore à leur rôle de puits de carbone, avec une diminution moins marquée qu'ailleurs dans l'Hexagone. 

"Nous sommes passés de puits de carbone à source de carbone en une dizaine d'années", explique Isabelle Chuine, directrice de recherche au CNRS et autrice du rapport, que nous avons contacté. Une situation inquiétante quand on sait que ces réservoirs naturels ou artificiels stockent du CO2 pendant plusieurs dizaines ou centaines d'années selon l'exploitation des forêts.

Les sécheresses et canicules en cause 

Depuis dix ans, la séquestration de carbone a diminué d'un quart en France et ce malgré la stratégie "bas carbone" mise en œuvre au niveau national pour lutter contre le changement climatique et atteindre la neutralité carbone d'ici 2050. "On s'attend à ce que cette diminution des puits de carbone se poursuive. Il faut ralentir au maximum le dérèglement climatique, il n'y a pas d'autres solutions", explique la directrice de recherche.

Dans le Grand Est, la première alerte s'est faite dès la canicule de 2003. "Nous avions déjà noté une diminution, à l'époque, de la croissance des arbres et une baisse de la photosynthèse", ajoute la spécialiste. 

Les sécheresses et canicules successives sont les causes principales de la baisse d'absorption de CO2. En effet, le climat de la France métropolitaine s'est réchauffé de 1,7°C depuis 1900, et ce réchauffement s'est nettement accéléré depuis 1980.

"On assiste à une baisse de la photosynthèse dans les forêts. Ce phénomène permet aux arbres de puiser le carbone par leurs feuilles notamment. À partir du moment où il n'y a plus d'eau, les arbres ferment leurs feuilles et leur rôle de puits de carbone devient moindre", précise Isabelle Chuine.

Nous avons eu 50% de mortalité des arbres en plus sur la dernière décennie

Isabelle Chuine, directrice de recherche au CNRS

Ce manque d'eau provoque également des arrêts précoces de la croissance des arbres et donc diminue leur fonction de puits de carbone. "Lorsque les sécheresses sont répétées, les arbres n'arrivent plus à se remettre et ils finissent par s'affaiblir. Ces situations se répètent depuis 2018, avec des canicules et des étés secs successifs. Nous avons eu 50% de mortalité des arbres en plus sur la dernière décennie comparée aux années 2000", déplore l'autrice du rapport. 

Une augmentation de la récolte de bois énergétique 

Alors que la récolte du bois des forêts françaises est relativement stable pour une utilisation en bois d'œuvre, panneaux, papiers et cartons, celui destiné à la production énergétique est en augmentation alors que les volumes consommés par les Français diminuent. "Le carbone qui est stocké va repartir directement dans l'atmosphère. Il faut développer les bois 'longue durée', pour les utiliser pour des charpentes, ou des matériaux de construction", avertit Isabelle Chuine. Seul 3% du bois coupé est destiné une utilisation longue durée, alors que l'objectif s'élevait à 30%. 

Un problème majeur quand on sait que les prélèvements sur les forêts métropolitaines ont augmenté de 20% entre 2012 et 2020, alors que leur croissance a diminué de 10%. De plus, les sécheresses et canicules accentuent le risque d'incendies. "On ne peut plus compter seulement sur les forêts pour freiner ou annuler les émissions de gaz à effet de serre", observe la chercheuse. 

Malgré les volontés de rendre les forêts durables en replantant, l'effet peut-être inverse. "Si c'est une coupe rase et qu'on travaille le sol pour replanter, cela va émettre beaucoup de carbone et ça ne sera pas compensé avant plusieurs décennies", ajoute-t-elle. Fort heureusement, ces coupes restent minoritaires en France et ne sont utilisées qu'en dernier recours.

Des essences qui ne s'acclimatent pas

Avec des étés de plus en plus chauds, et des années avec une pluviométrie qui diminue, les essences des arbres ne sont plus adaptées aux températures qui augmentent. Dans le Grand Est, la majorité des arbres sont des épicéas, sapins et pins sylvestres. "Ce sont des essences qui dépérissent plus vite que d'autres", analyse-t-elle.

Selon la chercheuse, les nouvelles essences à planter dans chaque région pour s'adapter au changement climatique ne sont pas encore connues. Actuellement, les plantations réalisées connaissent un taux de mortalité inédit. En 2022, il s'élevait à 38%. Sur ces 38%, 60% des plants sont morts à cause de la sécheresse.

A cela s'ajoutent les ravageurs et pathogènes dans le Grand Est. Essentiellement des insectes nommés scolytes qui vivent sous l’écorce et qui coupent les vaisseaux conducteurs qui permettent de faire circuler l’eau des racines jusqu'aux feuilles. 

Ce sont des essences qui viennent de pays où les moyens donnés à la recherche sont moindres

Isabelle Chuine

Les essences du sud sont peu connues, car les données sur leur adoption aux climats des différentes régions de l'hexagone manquent. "Ce sont des essences qui viennent de pays où les moyens donnés à la recherche sont moindres qu'en Europe", explique Isabelle Chuine.

La seule essence sur laquelle les scientifiques français ont du recul est le cèdre du Liban et de l'Atlas, qui a été introduit il y a plusieurs années. De nouveaux types d'arbres feront certainement leur apparition dans nos forêts du Grand Est dans les prochaines années. Pour le moment, les spécialistes expérimentent au jour le jour.