Coronavirus : maladies chroniques, la bombe à retardement de l'après-confinement selon deux médecins marnais

L'un exerce dans le quartier Wilson de Reims, l'autre à Avize (Marne), en zone rurale. Ils tirent la sonette d'alarme. Tous les malades hors covid19 qui, par peur de la pandémie, ne viennent plus en cabinet sont en danger, en danger de mort pour certains. Ils nous livrent leurs craintes sans détour.
Depuis le début du confinement, le docteur Vermeersch consulte toujours en combinaison complète.
Depuis le début du confinement, le docteur Vermeersch consulte toujours en combinaison complète. © Document remis
"Nous, la médecine générale, on absorbe beaucoup depuis le début de la crise". Le docteur Simon Spagnuolo est installé dans le quartier Wilson de Reims, ces fameux quartiers dits sensibles, une expression qu’il n’aime pas beaucoup. Comment le jeune médecin, sourire aux lèvres malgré le travail harassant, vit-il ce confinement dans sa pratique ? Il se livre durant sa (petite) pause déjeuner.

Même s’il a perdu 50% du nombre de ses patients, la journée reste bien remplie. "Le soir, entre 17 et 19h, nous accueillons les patients covid mais, c’est une bonne nouvelle, depuis 4 jours (11 avril ndlr), il n’y en a plus."

Toujours est-il que ce praticien le constate comme d’autres de ses collègues, "les gens boudent le cabinet. C’est un effet pervers car les autres maladies sont toujours là."  Or, selon lui, c’est bel et bien un drame qui se prépare, concernant les maladies cardio-vasculaires, qui ne sont plus prises en charge, mais pas seulement. Et les exemples ne manquent pas. "J’ai été confronté il y a peu à cette malade qui, devant suivre une chimio, devait absolument passer un scanner. Or, en ce moment, c’est très compliqué, impossible de prendre un rendez-vous, j’ai moi-même passé des coups de fil mais je me suis heurté à des difficultés."

Or la mention sur l'attestation de déplacement dérogatoire le précise bien, sont autorisés "consultations et soins ne pouvant être assurés à distance et ne pouvant être différés; consultations et soins des patients atteints d'une affection de longue durée".

 
Les principales pathologies aujourd'hui relèvent de l'angoisse des patients, explique Simon Spagnuolo
Les principales pathologies aujourd'hui relèvent de l'angoisse des patients, explique Simon Spagnuolo © photo remise


Pour lui, durant cette période, son rôle est d’accompagner tout ceux qui en ont besoin. Ici, dans le quartier Wilson, les patients ne sont au fond pas très différents du centre-ville de Reims : "c’est une crise, on remet tout à plat, on essaie de compenser, des gens me disent que ça fait prendre conscience d’un certain nombre de choses."


Beaucoup d'anxiété

A d’autres, il conseille de trouver une occupation. "Mettez-vous à l’italien !", explique, plein de fougue, le praticien qui connaît bien l’Italie. Il pointe cependant quelques difficultés : "le confinement, ce n'est pas toujours facile quand on habite dans un 20m2 mais, globalement, ça se passe bien."

Reste une conséquence inattendue, la baisse de la consommation de drogue chez certain (car celle-ci ne se vend plus ou beaucoup moins depuis le confinement), qui agit comme une des causes du mal être. Sans oublier la violence dans certains foyers.
 

Mais ce qui l'a le plus surpris, c’est la vague de patients anxieux. "Depuis trois semaines, je n’ai jamais autant prescrit d’anti-anxiolytiques. Certains ont peur d’être à cours de médicaments alors je les assure en leur disant que je fais faxer une ordonnancer à la pharmacie, chez d’autres une anxiété est palpable."

Mais ce que redoute avant tout Simon Spagnuolo, c’est l’après-confinement et le risque d'un surcroît de pathologies. "Comment va réagir la population ? Il risque d’y avoir un effet boomerang."
 

Trois douches par jour

Une inquiétude partagée par son confrère, installé lui en zone rurale, à Avize (Marne). Le docteur Vermeersch arbore un look de circonstance, habillé de la tête au pied, masque, gant, combinaison. "Je prends trois douches par jour et je change tous mes habits à chaque fois."

Il y a moins de risque à venir à mon cabinet que d’aller faire ses courses chez Leclerc.
- Thierry Vermeesch, médecin généraliste à Avize

 
Dans ce cabinet, un SAS a été mis en place, il s'agit aussi de rassurer les patients
Dans ce cabinet, un SAS a été mis en place, il s'agit aussi de rassurer les patients © document remis


La référence aux grandes surfaces, une ironie à peine voilée pour dire son amertume face aux patients qui désertent son cabinet : "les gens ont suivi les directives de notre cher Premier ministre".

"Depuis le début du confinement, on a divisé par deux le nombre de nos consultations. Les patients, pour certains ne sont plus suivis, ils sont largués dans la nature !", constate le généraliste de 54 ans installé avec quatre autres praticiens à Avize.

Dans cette commune rurale de 2000 habitants, la téléconsultation, qui a de plus en plus le vent en poupe depuis le début de la pandémie, fonctionne mal. Le médecin précise : "pendant un mois ça a été à peu près pour les patients qui devaient renouveler leur ordonnance. Cela s’est fait en pharmacie mais le risque pour certains, c'est de passer à côté."

 
Le cabinet médical est en rurale et fréquenté surtout par des personnes âgées
Le cabinet médical est en rurale et fréquenté surtout par des personnes âgées © document remis


"Nos cabinets ne sont pas des clusters !"

Par peur d’attraper le virus "beaucoup de personnes hésitent à franchir le seuil du cabinet. Cela aboutit à des situations dramatiques". Il ajoute : "ce matin, j’ai vu quelqu’un dont j’ai découvert qu’il était atteint d’un cancer, mais il n’a pas fait la démarche de venir me voir."

Il fait désormais passer ce message surréaliste aux pharmacies de son secteur : "Allez voir votre médecin et non, les cabinets ne sont pas des clusters." On en est là ! Car rien, rien ne remplace le contact humain. "Même si je suis à un mètre de mes patients lorsqu’ils viennent au cabinet, c’est essentiel de pouvoir leur parler, surtout qu’on a ici beaucoup de papis et de mamies."

Comme son confrère rémois, il redoute l’après. La période de fin de confinement : "ce qui est sûr, c’est que moi le 11 mai,  je n’enlève ni mon masque ni ma combinaison". Avec toujours cette question : y aura-t-il assez de masques, de tests ? Selon lui, non.
 
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