Coronavirus : à Reims un médecin exprime sa colère,“c’est un scandale d’état, il faudra rendre des comptes”

Un médecin rémois critique ouvertement la politique de l'état dans la gestion du covid-19 / © Document remis
Un médecin rémois critique ouvertement la politique de l'état dans la gestion du covid-19 / © Document remis

Des praticiens critiquent ouvertement la politique du gouvernement dans la lutte contre le covid-19. L’un d’eux, Adnan El Bakri, urologue de formation et à la tête d’une entreprise de santé numérique à Reims, n’a pas sa langue dans sa poche. Entretien.
 

Par Laurent Meney

"L’Etat n’a pas pris les bonnes mesures. Il n’y a eu aucune préparation!" Le discours est sans détour, direct. Pas sûr qu’à la tête du pays cela plaise, toujours est-il qu'Adnan El Bakri se fait remarquer sur les réseaux sociaux. A commencer par cette vidéo postée sur Facebook et vue près de deux millions de fois.

Tout cela contraste un peu avec le côté premier de la classe de ce jeune médecin installé à Reims. Urologue passé par le CHU de Reims, dont il est aujourd'hui en disponibilité, il est à la tête d’une entreprise de santé numérique, Innovhealth à Bezannes (Marne). Le chef d'entreprise critique sans bémol toutes les mesures mises en place par le gouvernement français depuis le début de la pandémie.

 
Le docteur Adnan El Bakri évoque l'irresponsabilité de l'état dans la politique menée vis-à-vis du covid-19 / © Document remis
Le docteur Adnan El Bakri évoque l'irresponsabilité de l'état dans la politique menée vis-à-vis du covid-19 / © Document remis


Polémique autour des masques

"Tout est sous contrôle." Cette phrase, on l’a beaucoup entendue de la part du gouvernement en début de pandémie. Pour le docteur El Bakri, "c’était un mensonge et on a perdu deux mois. On voyait la catastrophe arriver." Il n’hésite d'ailleurs pas à parler de "scandale d’état". Cela a commencé avec le maintien du premier tour des élections municipales, puis on a navigué à vue, nos bureaucrates sont déconnectés de la réalité médicale."

Dans son allocution du lundi 13 avril, le président de la République, Emmanuel Macron, l'a reconnu lui-même, tout n'a pas été parfait. "Etions nous préparés à cette crise ? A l'évidence pas assez. Nous avons dû prendre des décisions difficiles à partir d'informations partielles, souvent changeantes. Ce virus était inconnu et il porte encore aujourd'hui beaucoup de mystère", a-t-il semblé se justifier. Et d'ajouter : "le moment, soyons honnêtes, a révélé des failles, des insuffisances. Comme tous les pays du monde, nous avons manqué de blouses, de gants, de gel hydroalcoolique, nous n'avons pas pu distribuer autant de masques que nous l'aurions voulu pour les soignants. Dès l'instant où ces problèmes ont été identifiés nous nous sommes mobilisés. Mais je mesure pleinement que lorsque l'on est au front, il est difficile d'entendre qu'une pénurie mondiale empêche les livraisons."

Difficile à entendre, c'est le moins que l'on puisse dire en effet en ce qui concerne Adnan El Bakri qui dénonce un manque d'anticipation. "J’ai créé un collectif qui s’appelle C19, composé de quelques médecins. Nous avons décidé de porter plainte devant la Cour de justice de la République afin de pointer la négligence dont ont fait preuve le premier ministre Edouard Philippe et l’ancienne ministre de la santé Agnès Buzyn, qui n’ont rien fait alors qu’ils étaient alertés de la future pandémie."

 
 

Car le praticien ne comprend pas pourquoi autant de temps a été perdu dans l’achat de masques ou de matériel médical. Pour le Rémois il y a "une responsabilité de l’Etat qui a mis en danger nos soignantsOn manque de masques pour le personnel des hôpitaux, de respirateurs et de médicaments aussi depuis de nombreuses semaines", estime Adnan El Bakri.
 

Masques fantômes

Lui, comme d’autres médecins, exige de voir les commandes réellement passées par les services de l’Etat. 1,7 milliard de masques auraient été achetés de source officielle. "On est dans notre droit de citoyen, la loi française nous permet d’avoir accès à ces informations, or malgré nos demandes, aucune réponse !" Dans un tweet publié le 12 avril, il explique que "Si ce gouvernement était en mesure de fournir à notre système de santé et aux soignants des moyens, et à la population des masques, le confinement pourrait être considérablement allégé! Nous ne pouvons plus dépendre de la Chine pour nos besoins de base". 


Impossible également de ne pas évoquer le nombre de lits de réanimation. Insuffisant, selon le docteur El Bakri qui fustige le gouvernement Macron qui a mis en place un plan d’économie d’un milliard d’euros visant le système de santé français. "Quand la France compte 5.800 lits en réanimation, l’Allemagne en compte 25.000", assène-t-il.

L’avenir dira si les propos du docteur El Bakri sont justes. Toujours est-il que la France a un système de santé certainement perfectible mais qui reste estimable. Selon l’OMS, organisation mondiale de la santé, l’Etat français consacre 4.500 dollars par habitant à la santé quand le Royaume-Uni lui consacre 3.377 dollars seulement, l’Allemagne fait figure de bon élève avec 5.182 dollars par habitant et par an. Des chiffres qui datent, il est vrai, de 2014.


Des enseignements à tirer

Pour le praticien, il faut redonner du "pouvoir aux soignants" en France, il prêche pour une réorganisation totale du système de soins et l'ouverture de partenariat public/privé afin de développer un certain nombre de technologies. Et celui qui en première ligne sur le front de l'e-santé voudrait bien sûr que ce secteur devienne une arme de plus dans la bataille contre le covid-19.

"Je pense qu'il faut faire appel aux nouvelles technologies, par exemple le dossier médical partagé lancé par la sécurité sociale a coûté 1,4 milliards et fait preuve de son inefficacité. Nous voulons avec quelques autres chercheurs proposer des systèmes alternatifs notamment pour que les données médicales soient accessibles aux médecins. Actuellement, un patient qui appelle le 15 et qui présente des symptômes de covid, on ne sait rien de son dossier médical. Concernant les masques, les médicaments, le matériel, il faut donner plus de pouvoir aux technologies françaises", préconise-t-il. Adnan El-Bakri travaille d'ailleurs au développement d'un système de santé numérique.

 

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