Mourmelon-le-Grand. L'homme "basané", coupable idéal pour les nationalistes et la fachosphère

Le portrait-robot d'un homme "basané", censé représenter le meurtrier de Kévin, tué le 2 juin à Mourmelon-le-Grand (Marne), s'est révélé erroné. Cela n'a pas empêché certains politiques et internautes de diffuser, entre-temps, de fausses informations afin de lier le drame à un problème migratoire.

Sur Twitter, Marine Le Pen a relayé le 4 juin le portrait robot de l'homme suspecté d'avoir tué le jeune Kévin à Mourmelon-le-Grand, le présentant, sans preuve, comme étant "issu de l'immigration". Un tweet, effacé depuis, qui a entraîné une cascade de réactions xénophobes sur les réseaux sociaux.
Sur Twitter, Marine Le Pen a relayé le 4 juin le portrait robot de l'homme suspecté d'avoir tué le jeune Kévin à Mourmelon-le-Grand, le présentant, sans preuve, comme étant "issu de l'immigration". Un tweet, effacé depuis, qui a entraîné une cascade de réactions xénophobes sur les réseaux sociaux. © France 3 Champagne-Ardenne ; Jean-Philippe Ksiazek/AFP
Pour certains, c'était le portrait du coupable idéal. Quelques heures après le meurtre de Kévin, samedi 2 juin, la petite amie de la victime, témoin de l'homicide, avait fourni une description du visage de l'agresseur, alors en fuite. Les recherches s'orientent alors vers "un homme de couleur basanée, âgé de 25 à 30 ans, mesurant entre 1,80 et 1,90m, corpulence plutôt musclée, avec les yeux foncés,  les sourcils épais et le nez élargi," selon les mots du procureur de la République de Châlons-en-Champagne.

Mais voilà, le portrait-robot s'avère être une diversion. La jeune femme, interpellée le 5 juin, pourrait finalement être une complice du meurtrier présumé, passé aux aveux le 6 juin. Arrêtée elle aussi, elle est déférée en sa compagnie devant le parquet de Reims le même jour. L'appel à témoin, dont les traits du portrait-robot ne correspondent pas à l'individu interpellé, est alors suspendu. Mais dans cette intervalle de temps, l'affaire a déjà fait parler d'elle dans les milieux d'extrême droite.




Un drame forcément lié à l'immigration ?

Certains politiques n'ont pas attendu les conclusions de l'enquête pour s'exprimer sur l'affaire. Sur Twitter, le Rassemblement national n'a pas hésité à faire de Kévin le martyr d'une immigration prétendue non contrôlée. À la vision du portrait-robot, Marine Le Pen a tout d'abord présenté le suspect comme étant "issu de l'immigration".


Le tweet de Marine Le Pen, écrit le 4 juin et effacé depuis.
Le tweet de Marine Le Pen, écrit le 4 juin et effacé depuis. © @MLP_officiel/Twitter


De son côté, l'un des porte-paroles de son parti, Jordan Bardella, fait du meurtre de Mourmelon "un drame de l'immigration massive que la jeunesse française subit de plein fouet." À la date de la publication de ces tweets - le 4 juin - aucune information concernant la nationalité ou l'origine du suspect n'avait alors été communiquée par le parquet. De même, les deux responsables politiques qualifiaient l'homicide d'"assassinat", alors que la préméditation du meurtre n'avait pas encore été déterminée.


© Jordan Bardella/Twitter


D'autres politiques affiliés à la droite et l'extrême-droite, tels Valérie Boyer, Nicolas Dupont-Aignan et Gilbert Collard, ont aussi fait part de leur indignation sur les résaux sociaux. Très vagues, les deux premiers tiennent pour responsable une "gangrène" qui infecterait la France.


Nos petits tombent, les uns après les autres, sous les coups de mahométans (...)

Riposte laïque
 

Certains internautes qui les suivent ont cependant été moins ambigus dans leurs commentaires. Pour les plus virulents, l'auteur des coups de couteau ne peut être qu'un immigré, une "racaille". Certainement pas un "Norvégien" ou un garçon "bien de chez nous", ironisent d'autres. À peine quelques minutes après la diffusion du portrait-robot "basané", il n'est plus question que de lier le meurtre avec l'immigration, dont on ignore si le suspect en est vraiment issu.


Les jugements et analyses très hâtifs de certains internautes, publiés les 4 et 5 juin sur Facebook et Twitter. À les lire, le portrait robot diffusé est forcément celui d'un immigré.
Les jugements et analyses très hâtifs de certains internautes, publiés les 4 et 5 juin sur Facebook et Twitter. À les lire, le portrait robot diffusé est forcément celui d'un immigré. © Facebook/Twitter


Riposte Laïque va un peu plus loin dans le fantasme. Le site, dont la ligne éditoriale se revendique ouvertement de l'islamophobie, s'est fendu de deux articles assurant que le meurtrier de Kévin était musulman. "Je soupçonne l'agresseur d'être musulman et j'accuse, lance ainsi, sans preuve, la cofondatrice du site, Chritine Tasin, dans l'un des textes, sobrement titré "Ne serait-ce pas un Mohamed qui a poignardé à mort un ado de 17 ans ?".

                                                             
Sur Riposte laïque, Christine Tasin joue à Émile Zola. "Je soupçonne l'agresseur d'être musulman et j'accuse," affirme-t-elle sans avancer de preuve, à propos du meurtre de Kévin.
Sur Riposte laïque, Christine Tasin joue à Émile Zola. "Je soupçonne l'agresseur d'être musulman et j'accuse," affirme-t-elle sans avancer de preuve, à propos du meurtre de Kévin. © Riposte Laïque

Pourquoi avoir diffusé le portrait robot ?

Dans un pays et une époque meurtris par les attentats revendiqués par le groupe État islamique, il devient malheureusement très facile d'instrumentaliser un fait divers pour servir une idéologie farouchement hostile à l'immigration ou à l'islam. Les réseaux sociaux facilitent les réactions à chaud, qui privilégient bien souvent les raccourcis au détriment des éléments officiels, délivrés au rythme de l'avancée de l'enquête.

À France 3 Grand Est, nous avons choisi de diffuser le portrait robot "basané" dimanche 3 juin car il entrait, à l'époque, dans le cadre de l'enquête. Il ne s'agit pas d'une fake news, c'est-à-dire d'une information fausse, comme a pu le dénoncer le maire RN de Fréjus David Rachline, puisque nous relayions alors, comme nos confrères de l'Union, un appel à témoin bien réel et officiel des autorités publiques. L'information fausse, c'est bien celle qui consiste à annoncer que le suspect est "issu de l'immigration" ou qu'il est "musulman".




L'appel à témoin présentant ce coupable idéal, inventé par le témoin, s'est depuis avéré erroné, probablement au grand regret de certains militants de la toile. Sans doute consciente de son erreur, Marine Le Pen a depuis supprimé son tweet, sans préciser les derniers éléments de l'enquête. Malheureusement, l'accusation aura fait plus de bruit que son démenti. Selon les mots de son avocate, la famille de la victime se dit "scandalisée" par la "récupération haineuse" du drame.


Homicide de Mourmelon-le-Grand. "La famille a été scandalisée," confie son avocat


Le corps de Kévin, un jeune habitant de Mourmelon-le-Grand, avait été retrouvé sans vie dans le Bois des soeurs samedi 2 juin, un parc public de la commune. La victime avait été frappée, dans le dos, d'une vingtaine de coups de couteau.
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