TÉMOIGNAGE - Coronavirus : Pour ces enseignants confinés, “le silence de certains élèves, on le prend en pleine figure”

Le lycée Clémenceau à Reims. / © FTV
Le lycée Clémenceau à Reims. / © FTV

Ils sont tous deux professeurs de français, dans l’Aube et à Reims. Léa, stagiaire, enseigne pour la première fois cette année. Philippe, lui, depuis trente ans. Depuis le 16 mars, ils vivent tous deux une année scolaire inédite en pleine crise du covid-19.
 

Par Isabelle Forboteaux

Cette année devait être, quoiqu’il arrive, très particulière pour Léa. La première de sa toute jeune carrière devant ses "vrais" premiers collégiens. "Les deux dernières rentrées, j’étais étudiante apprentie professeur, une EAP, explique Léa. Je donnais cours en collège sous la tutelle d’un autre enseignant". Enseignante en français et en latin, Léa est en poste dans l’Aube avec 90 élèves de la 5e à la 3e à gérer. "J’ai trois groupes de latinistes avec le latin comme option et une classe de 5e en enseignement de français". Philippe, lui, est professeur au lycée Clémenceau de Reims.

Il enseigne le français à deux classes de seconde et deux classes de 1ere, 135 élèves environ. Il l’avoue, enseigner n’a pas été une vocation immédiate. Sa passion des lettres et de l’écriture l’a, à un moment donné, poussé à tenter l’aventure. "J’ai découvert le plaisir d’enseigner. Aujourd’hui j’adore ça, précise-t-il. Pour moi c’est le bonheur de partager ce que j’aime, la littérature, les livres, les idées. De voir aussi que tu permets à des jeunes de s’émanciper, de s’affranchir de tout un tas de choses, des préjugés, des idées. Tu essayes d’ouvrir des esprits".
 

L’annonce du confinement

Jeudi 12 mars 20 h,  Léa et Philippe vivent, comme tous les français, une situation inédite. A ce moment-là, expérience ou pas, tous les deux savent qu’il va falloir garder ce fil, parfois si fragile, avec leurs élèves. C’est une priorité. "Ce soir-là, je me suis dit, comment vais-je travailler avec mes élèves demain ?, se souvient Léa. Seront-ils super excités ou au contraire timorés avec une ambiance anxiogène. Et bien, ils n’ont pas bougé d’un pouce et il a fallu les rassurer. J’étais moi-même tendue, on a travaillé une heure et la 2e heure on a fait un truc un peu plus cool parce qu’ils étaient vraiment stressés". En salle des profs, même ambiance. "On se serait cru à un enterrement… ". Face à tant d’anxiété, Léa oublie de demander à ses élèves s'ils possèdent un ordinateur et une liaison internet. Ce fil numérique, seul lien possible pour assurer cette fameuse continuité pédagogique.


Je me suis dit que pour les uns ça allait être les vacances. Que nous allions perdre énormément d’élèves tout en accentuant une fracture numérique qui était déjà sensible.
- Philippe Cuisset, professeur de français à Reims


"Ceux qui allait pouvoir être suivis par les parents, aidés sur le plan matériel, numérique, technologique, allaient s’en sortir, et les autres allaient sombrer dans les oubliettes". Un ressenti malheureusement vécu par la suite.
 
Enseigner en "distanciel", ne remplace pas la présence face aux élèves. / © Document remis
Enseigner en "distanciel", ne remplace pas la présence face aux élèves. / © Document remis
 

Près de 230 élèves à suivre… à distance

Deux mois se sont écoulés et ce troisième trimestre scolaire 2020 qui restera à jamais gravé dans leurs mémoires. "Le télétravail c’est super, ça marche bien, les profs sont au point, ce sont des gens absolument formidables, dévoués… des héros". Ce discours officiel fait réagir vivement Philippe. Ces mots l’indisposent plus qu’ils ne le flattent. Les premières semaines de télétravail ont été très compliquées car le fameux "ENT" de l’éducation nationale, "l’espace numérique de travail", était totalement saturé. 

"J’ai donné mon adresse mail aux élèves, explique Philippe, et la communication est devenue très très individualisée.  C’est vraiment beaucoup de temps. Tu mets tes leçons en ligne, les synthèses et les travaux à faire". Philippe a préféré mettre en place des cours plus particuliers… qu’une classe virtuelle. "Un cours de français, pour moi, doit avoir lieu en présentiel. Le côté humain est important. Soit c’est un cours magistral et ce n’est pas ce que je veux faire. Des cours magistraux, ils peuvent en trouver où ils veulent. Ils n’ont pas besoin de moi pour cela. J’ai besoin de la présence de mes élèves, de leur émulation, de leurs réactions, de leurs silences pour être totalement dans mon rôle de professeurs".
 


Léa, elle, a travaillé énormément à distance lors de ces dernières années d’études. "Ça ne m’a donc pas trop effrayée". Mais avec ce réseau saturé elle a utilisé, comme Philippe, le mail. "Concernant les élèves pour qui le latin est une option, je suis moins à cheval sur la continuité. Je me suis dit que ça ne servait à rien de les encombrer avec des cours en visio alors qu’ils sont déjà débordés par leurs matières principales. Je leur envoie des cours et des exercices de traduction. Par exemple pour les 5e et 4e, je leur donne à traduire des chansons du groupe Abba en latin".
 
Abba


En revanche, pour sa classe de 5e, Léa réalise trois fois par semaine des cours en visioconférence. "J’essaye de faire un semblant de cours. Parfois je parle, je leur laisse le temps de faire un exercice. On corrige ensemble. Cela ressemble à l’espace-temps du présentiel mais avec une autre organisation. J’ai normalement quatre heures et demie de cours avec eux, mais je ne fais que 3 heures de visio et je ne leur donne rien à faire à côté". 

Tout est beaucoup plus lourd à gérer. Il faut programmer, alerter tous les élèves pour qu’ils n’oublient pas, leur envoyer les documents avant les cours, puis les mettre en ligne sur l’espace classe virtuel pour ceux qui n’ont pas assisté à la visio. Même si la lassitude s’est quelque peu installée depuis deux mois. Ces rendez-vous imposés trois fois par semaine ont au moins le mérite de "les faire sortir du lit !" sourit Léa.


C’est à 11 heures, on essaye de se faire pas trop moche parce qu’on est en webcam. Ils se voient tous, c’est sympa et ils ont vraiment l’impression d’être ensemble.
Léa Gariglietti, professeure stagiaire 
 

"Parfois il y a les parents qui sont à côté sur le canapé alors ils n’osent pas trop répondre. Et quand il y a une blague, ils regardent leurs parents en étant tout gênés !" Une atmosphère plutôt très sage et Léa l’avoue… leurs bavardages lui manquent.
 


Rien ne remplacera les relations humaines. Si leurs manières de rester en contact avec leurs élèves sont différentes, Philippe et Léa sont malheureux de ne plus les voir, de ne plus échanger. "Je ne dirai pas que c’est une souffrance, explique Philippe, mais faire cours comme ça à distance de manière froide et désincarnée...Quand j’entends le ministre dire que le télétravail doit se développer, moi personnellement j’ai besoin d’être au contact et de voir comment ils sont, comment ils vont, comment ils réagissent, comment ils sourient ou pas. Oui tout ce côté humain qui a disparu… » Le silence terminera cette phrase.
 
Philippe Cuisset, enseignant au lycée Clémenceau à Reims / © Document remis
Philippe Cuisset, enseignant au lycée Clémenceau à Reims / © Document remis

 

Le fossé est devenu une fracture

Les premiers mois de cours ont permis, à Philippe, de se confronter aux facilités et aux difficultés de chacun. Aujourd’hui, après deux mois sans contact avec ses élèves, le fossé qui séparait certains lycéens de l’enseignement et du français en particulier s’est accentué pour devenir une fracture.

"Le ministre évoque 5% d’élèves perdus en cours de route, je ne sais pas d’où il tire ces chiffres… peut-être du lycée Henri IV ou Louis Legrand de Paris, se demande Philippe. Sur une de mes classes de seconde de 33 élèves, 10 ne travaillent plus du tout, et certains je les ai totalement perdu de vue. C’est la classe de seconde avec le plus d’élèves en difficulté, ça je le savais".
Et ce constat ce n’est pas lui qui le fait, mais bien l’ensemble des professeurs en charge de ces élèves. "Malgré les efforts du professeur principal qui a appelé les familles pour tenter de relancer la mécanique pédagogique, cela ne donne rien. Elles restent injoignables et les élèves sont perdus dans la nature".
 


Pour l’instant l’oral du bac français est maintenu et avec lui la motivation des élèves de première. "Le suivi est donc plus facile à mener. Les élèves veulent s’entraîner pour essayer de décrocher une bonne note pour l’épreuve anticipée d’oral. Ils m’envoient leurs vidéos et nous travaillons ensemble".

Et les visioconférences n’empêchent malheureusement pas le fil de se rompre. "Sur les 23 élèves de ma classe de 5e,  j’en ai perdu trois totalement, dont un qui n’a ni internet, ni ordinateur chez lui. Sa mère vient prendre les devoirs au collège et cinq autres font à la carte… Quand la séance leur plaît, ils rendent leurs devoirs, sinon pas de nouvelles". Et puis, même si Léa est à l’aise avec l’enseignement à distance, elle évoque, elle aussi cette froideur de l’écran. 

"J’ai perdu toute leur spontanéité. Je ne peux plus poser ma main sur leurs épaules à l’entrée de la classe. Certains cherchent de l’attention, voire de l’affection et cela se traduit par des questions avant l’entrée en classe. Je ne peux plus leur  dire : oui, oui pas de souci nous verrons cela à la fin du cours. L’autre fois je leur parlais d’octosyllabes et décasyllabes… ils écoutaient sans broncher. Une attitude peu habituelle car il y a toujours des questions. Parfois certains commencent à rêvasser, à regarder par la fenêtre…" Et puis, il y a les grosses baisses de moral. Depuis quelques temps ses élèves de 3e ne lui répondent plus. 


On en prend plein la figure par le silence de certains élèves. Mon ressenti c’est plus jamais ça. J’ai pas l’intention de faire toute ma vie du télétravail, sinon j’arrête le métier d’enseignant.
Léa Gariglietti, professeure stagiaire 
 

Si les difficultés sociales et économiques pèsent lourdement sur la disparition de certains de ces élèves. "Ils n’ont pas tous des excuses, sourit Philippe. Il y en a aussi qui en profitent parce qu’il n’y a plus de notes, plus de contrôles d’assiduité. C’est l’école buissonnière !" 
 

Un besoin de retrouvailles

Léa, tout comme Philippe sont partagés à l’idée d'une rentrée des classes dans quelques jours. D’abord, "il ne faut pas négliger le risque sanitaire. Il y a quand même des spécialistes qui ont déconseillé une reprise à ce stade l’épidémie. Il y a beaucoup de collègues qui sont inquiets", explique Philippe. Et l’histoire de récupérer les élèves pour ne pas les abandonner jusqu’à la rentrée prochaine, ce n’est pas ça la priorité. Le but, pour le gouvernement, c’est de remettre les enfants à l’école pour que la société puisse tourner à nouveau".

"Le protocole de reprise dans mon collège, explique Léa, ce sont des élèves qui devront rester dans la même salle, à la même table sans avoir le droit de bouger. Ils devront être masqués sinon c’est l’exclusion immédiate"
 

Les professeurs seront cantonnés derrière leur bureau, masqués, portant une visière. Là, l’humain va en prendre un coup, ça va être cinglant.
- Léa Gariglietti, professeure stagiaire  


L’effectif sera réduit avec seulement les 6e et les 5e soit 90 élèves. "Je pense que le gouvernement veut absolument nous faire reprendre pour que l’on s’entraîne pour la rentrée de septembre où là, nous devrons accueillir tout le monde. Nous sommes persuadés que septembre ne sera pas une rentrée normale… et que le protocole sanitaire sera reconduit".
 

D’un autre côté, tous les deux aimeraient remettre du lien et de l’humain au coeur de leur métier."En ce qui concerne les cours, les examens, on peut laisser ça de côté cette année, analyse Philippe. "Il y a un besoin de retrouvailles. Les élèves entre eux, les collègues entre eux, les profs avec les élèves. Pendant le confinement, les élèves ont été amené à réfléchir, à s’informer…"

 

Cette période aura généré beaucoup de troubles, de peurs d’inquiétudes, de révoltes. Il y aura des désaccords et des choses à partager autour de ça. C’est ce qui me semble prioritaire.
- Philippe Cuisset, professeur de français 


Des retrouvailles qu’il aimerait en dehors des établissements scolaires. « Les conditions dans lesquelles on a prévu cette rentrée post confinement me semblent un peu contraignantes et un peu inutiles. Ça risque d’être une sorte de garderie hygiénico-pédagogique frustrante, étouffante, voire dangereuse. Il faudrait l'imaginer dans d’autres lieux de rencontres".
 

Héros, malgré eux

Ce fameux monde après pandémie sera-t-il aussi le temps des retrouvailles entre la société et ses enseignants ? Un retour en grâce ?
"C’est un élément de réflexion et pas uniquement pour le corps professoral. C’est quelque chose d’intéressant, précise Philippe. Ceux que l’on appelle "les premiers de corvée"… les aide-soignant, les infirmiers, les caissières, les éboueurs, les routiers, les manutentionnaires, tout ceux qui sont au front pour que la société mange et survive… j’espère qu’il en restera quelque chose. Pour ce qui concerne les professeurs, personnellement je ne pense pas que l’on ait fait quoi que ce soit d’héroïque".

"Je pense aujourd’hui, que les parents comprennent que nos métiers sont difficiles, expliquent Léa. Ils réalisent qu’avoir 30 élèves en même temps et leur faire cours, c’est tout un art. Ils ont vu, en partageant les visios avec leurs enfants, les liens qui nous unissent. Il y a comme une barrière qui s’est écroulée entre les élèves et moi et des remarques sympas sont arrivées comme "ma prof préférée ou encore vous nous manquez", des choses qu’ils n’auraient jamais osées dire avant". Comme une sorte d’intimité réconfortante.

"J’espère que cette crise permettra de remettre de l’humain là où on en a enlevé, termine Philippe. A l’hôpital, à l’école. Les gens auront eu suffisamment d’éléments de réflexion pour se positionner en faveur d’un service public qui soit à la hauteur et de tous ces métiers que l’on ne regardait pas et que l’on a découverts comme étant essentiels".

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