Coronavirus : pourquoi l'oral du bac français dans les lycées n'aura certainement pas lieu

520.000 élèves de première sont concernés par cet oral à partir du 26 juin. Du moins en théorie car beaucoup d'entre eux ont décroché malgré le travail à distance de leur professeur. Les syndicats sont unanimes: ils demandent l'annulation de l'épreuve. Place au bras de fer avec Jean-Michel Blanquer.
L'oral du bac de français est prévu à partir du 26 juin. C'est le souhait du ministre mais tous les syndicats s'y opposent.
L'oral du bac de français est prévu à partir du 26 juin. C'est le souhait du ministre mais tous les syndicats s'y opposent. © René BYCH/PHOTOPQR/LE REPUBLICAIN LORRAIN
Un masque et du gel hydroalcoolique pour évoquer Stendhal, Yourcenar, Montesquieu, Racine ou encore Beaumarchais. Ajouter quelques lingettes désinfectantes. Et pourquoi pas une vitre en plexiglas pour “sécuriser” le tout. Voilà à quoi pourrait ressembler le tableau bien étrange de l'oral du bac de français version 2019-2020.

La scène peut paraître complètement surréaliste et même aux limites de l'absurde. C'est pourtant dans les conditions du strict respect des gestes barrières que les 520.000 lycéens des classes de première seront amenés à disserter fin juin face aux 10.000 professeurs chargés de les interroger. "Je suis assez confiant. Pour l'instant, l'oral a lieu et on s'en tient là" explique brièvement ce proviseur de lycée de l'agglomération nancéienne. "Il reste deux mois tout de même avant ce rendez-vous. On est assez confiant et on se prépare normalement."

Il faut dire que les récentes déclarations de Jean-Michel Blanquer ne laissent, pour l'instant, pas d'autre scenario possible. “Nous considérons que ça reste possible dans la dernière semaine de juin, les conditions sanitaires permettent de le faire passer“, a répété le ministre de l’Éducation nationale, “On peut tout à fait, en faisant passer un oral, respecter les gestes barrières et toutes les recommandations.

Un oral prévu entre le 26 juin et le 4 juillet

Du côté des professeurs, on s'y prépare également. C'est le cas de Stéphanie Maradan. Depuis deux ans, elle enseigne le français au Lycée Louis Majorelle de Toul (Meurthe-et-Moselle). Cela fait maintenant sept semaines qu'elle n'a pas vu physiquement ses élèves de première. Mais elle continue à faire cours. 

Stéphanie s'est organisée avec la mise en place d'un groupe WhatsApp où elle échange régulièrement avec ses 34 élèves. Mais elle a surtout instauré des exercices pratiques pour préparer cet oral. “Je travaille sur la base d'enregistrements qu'ils me font parvenir. Ne pas être en classe pour préparer les élèves à un examen, qu'il soit écrit ou oral, est très compliqué mais on essaye d'être pragmatique. Je fais tout ce que je peux et je me concentre sur cet objectif car pour l'instant, il y a bien un oral de français.

De telles conditions de travail, ce n'est pas la meilleure façon de passer un examen.
- Stéphanie, enseignante de français

Car il est toujours question d’organiser cette épreuve du baccalauréat, et ce, malgré les nombreuses zones d'ombre sur la réouverture des lycées. Seule certitude : il n'y aura pas d'écrit mais, pour l'instant, un oral reconfiguré pour les circonstances. Stéphanie s'en tient aux nouvelles modalités : le nombre de textes a été réduit dans sa filière générale. De 24 à 15, sans oublier une oeuvre. “En mars, lors de la mise en place du confinement, personne n'avait fini le programme” explique l'enseignante, “Avec ma classe, nous étions au 19ème texte. Je n'ai pas eu d'autre choix que d'en enlever quatre. Imaginez les élèves par rapport au travail fourni en classe et pendant les premières semaines de confinement car cette décision des 15 textes a seulement été rendue publique début avril. Et depuis ces annonces, on n'en sait pas plus. Cela suscite pas mal d'angoisse pour la plupart des lycéens car on n'est pas dans des conditions de travail optimales pour arriver à cette épreuve. Il ne faut pas oublier non plus que ces élèves ont déjà été très perturbés par la mise en place du contrôle continu. Mais je l'avoue, j'ai une très bonne classe, j'arrive à les tenir. Pour eux, c'est aussi un objectif et un but à atteindre. Sinon, ils auraient l'impression de faire les choses pour rien. Ils auraient sans doute lâché. Je me dis juste une chose. De telles conditions de travail, ce n'est pas la meilleure façon de passer un examen.

Stéphanie a déjà établi sa liste de textes. Il reste maintenant à la faire parvenir au rectorat qui la validera avant de la faire parvenir aux examinateurs afin qu'ils puissent préparer l'examen. “L'année dernière la date butoir pour remettre la liste des textes étudiés, c'était le 20 mai. Pour l'instant, on n'a aucune nouvelle ! Comme sur l'oeuvre choisie, on nous a rien demandé du tout. L'épreuve d'oral, c'est une finalité mais dans quelles conditions ? Comment cela va s'organiser de façon pratique sur le terrain. Je n'en sais rien.

Beaucoup d'élèves ont décroché. Il y en a dont on n'a plus de nouvelles. D'autres réapparaissent épisodiquement.
- Une enseignante

Pour sa collègue, syndiquée au SNES-FSU, qui enseigne dans un lycée de Nancy, c'est le même constat. La différence, c'est qu'elle s'occupe d'une classe de première technologique. Marianne (1) doit préparer une liste de douze textes. Il lui en manque encore deux pour la boucler. Pour ce faire, elle pratique la classe virtuelle deux fois par semaine. Découverte et explication mais aussi révision des anciens textes sous forme de questions-réponses. ”J'ai des élèves qui ont énormément de mal à se motiver et qui ne savent plus à quoi se fier. L'oral de français, ils y croient sans y croire. Ce sera peut-être annulé à la dernière minute mais il faut pourtant s'y préparer. Mais c'est loin d'être évident. Beaucoup d'élèves ont décroché. Il y en a dont on n'a plus de nouvelles. D'autres réapparaissent épisodiquement... Pas mal d'élèves n'ont pas de wifi ou de matériel adéquat à la maison pour travailler.

Je crains que des parents n'envoient pas leurs enfants passer les oraux du bac.
- Une enseignante

Enseigner mais aussi motiver et rassurer, c'est le triple objectif que s'est fixé Marianne. “J'ai aussi beaucoup de collègues angoissés par l'oral lui-même” confie l'enseignante. “Il ne faut pas oublier que l'organisation de l'oral est très protocolaire. Il y a trente minutes de préparation pour l'élève puis 20 minutes d'examen. Cela fait donc cinquante minutes ensemble dans la salle de classe d'un lycée normalement vide. Mais cette année, le ministre souhaite que les cours se terminent le 4 juillet... Bref, passons ! Le professeur est dans la salle toute la journée et il examine au total quatorze élèves. Comment fait-on sur le plan sanitaire ? Faut-il désinfecter les tables après chaque passage ? Comment fait-on signer les bordereaux de présence aux élèves ? Comment vérifie-t-on leur identité ? Beaucoup de papier circule. Il y a énormément d'échanges et un examen ne se limite pas à la seule présence d'un élève. J'ai en tête le protocole qui avait été mis en place lors du premier tour des municipales... Les électeurs ne restaient pas cinquante minutes sur place en tête à tête. Je crains que des parents n'envoient pas leurs enfants passer les oraux du bac. Une collègue m'a aussi fait part d'éventuelles contestations de notes... Si les conditions de sécurité ne sont pas réunies fin juin, j'ose imaginer que le ministère sera assez raisonnable pour dire que l'oral ne peut avoir lieu. Ce troisième trimestre chaotique ne nous aura pas permis de faire travailler ces élèves dans des conditions normales.

Union sacrée pour les syndicats

Du côté des syndicats d'enseignants, c'est l'union sacrée. Soutenue par la FCPE et des mouvements lycéens, tous demandent l'annulation de l'oral de français, seule épreuve terminale prévue au bac. “On ne peut pas faire un oral avec des masques” explique Sophie Toussaint, responsable académique collège-lycée SE-Unsa, “la rupture instaurée depuis début mars avec des élèves qui ne sont pas en classe est source d'inégalité. D'une région à l'autre, d'une famille à l'autre... Les élèves n'ont pas eu un traitement égal. Et puis, il faut dire les choses: les élèves ne sont pas préparés. Même en reprenant début juin, ils ne seront pas suffisamment entrainés. Ils seront donc angoissés. Franchement, c'est inacceptable. Ce n'est pas envisageable.

On sait très bien qu'une grande majorité d'élèves n'a pas travaillé de façon satisfaisante pendant le confinement” poursuit Bruno Henry, secrétaire du SNES-FSU dans l'académie de Nancy-Metz. “Cet oral pose trois problèmes. Celui de la santé et de la sécurité, celui de la pédagogie et celui de l'égalité. On est face à un ministre qui a deux défauts: la précipitation et le déni. Jean-Michel Blanquer veut toujours répondre tout de suite, trop vite. Début avril, il a déclaré maintenir l'oral. Il est maintenant enferré. L'autre problème, c'est que le ministère refuse de voir la réalité telle qu'elle est: nous ne sommes pas en capacité de faire passer cette épreuve. Moi, je m'attends à ce que d'ici quelques semaines, on nous dise qu'on ne peut pas organiser cet oral. Je regrette qu'on laisse les collègues et les élèves dans l'incertitude. C'est un stress inutile durant cette période pour les élèves et leurs familles. Il faut clarifier la situation... Très vite. Je reste optimiste, Jean-Michel Blanquer va entendre raison. Le mieux, ce serait qu'il le fasse rapidement. Ouverture des lycées ou pas, le Ministère de l'Education Nationale reste pour l'instant droit dans ses bottes. Il se réserve néanmoins une porte de sortie. Si les conditions sanitaires ne le permettent pas, cet oral sera lui aussi annulé. Il restera alors à définir les modalités d'attribution d'une note d'oral pour les 520.000 élèves de première. “Si en juin nous jugions que les conditions sanitaires ne le permettent pas, alors on transformerait ça en contrôle continu en utilisant la note de français d'écrit“, a expliqué prudemment le ministre.

En attendant, la pression s'accentue. Une pétition contre le maintien de l'oral de français a par ailleurs été lancée sur Change.org soutenue par le collectif Lettres Vives (professeurs de lettres) et par l’Afef, l’Association française pour l’enseignement du français. L'initiative a déjà recueilli plus de 50.000 signatures.

(1) Le prénom a été volontairement modifié
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