Découvrez les jardins secrets du jardin botanique Jean-Marie Pelt de Villers-lès-Nancy

Ce sont des lieux un peu mystérieux du Jardin Botanique Jean-Marie Pelt de Villers-lès-Nancy. De petites mains du jardin y réalisent un travail de fourmi. En cette mi-automne, partons à la découverte de l'herbier et de la graineterie.

Les visiteurs des allées et des serres du jardin botanique de Villers-lès-Nancy ignorent probablement qu'ils déambulent à quelques mètres de lieux un peu cachés, un brin secrets, qui contiennent des trésors. 

Le jardin botanique Jean-Marie Pelt, comme vous le savez peut-être, dépend à la fois de la métropole du grand Nancy, mais aussi de l'Université de Lorraine. Ses vocations sont scientifiques et pédagogiques. L'idée générale, pour faire simple, est de regrouper des connaissances en botanique et de les offrir au plus grand nombre. 

La chance de visiter deux de ces lieux de connaissance nous a été offerte. Je vous propose de découvrir ces lieux discrets qui réservent des trésors botaniques, à la manière d'un célèbre jeu de société d'énigme policière. Rencontre avec deux maîtres du jeu : Carine Denjean Drechsler, responsable du département herbiers l'herbier et avec Karim Benkhelifa, responsable du département collections tempérées et de la graineterie.

La dame en rose, dans l'herbier, avec les boîtes vertes

Avez-vous déjà noté que la langue française est malicieuse. Elle nous fait dire parfois le même mot pour le contenant et le contenu. Par exemple dans la phrase suivante "Vous prendrez bien une petite coupe de champagne ?" Vous allez, cela va sans dire, accepter l'objet "coupe" mais c'est surtout son contenu qui vous intéresse. Et bien, le lieu où opère Carine Denjean Drechsler est de ce type de mots-là, un lieu métonymique. L'herbier est en effet à la fois la pièce qui accueille les collections et l'objet collectionné. De quoi y perdre son latin ? Surtout pas; il vous sera bien utile.

Cette introduction linguistique étant faite, recentrons-nous sur le sujet. Le jardin botanique possède une collection remarquable d'herbiers, au faîte de laquelle se tient l'herbier général, composé du regroupement de plusieurs herbiers comme celui de Dominique-Alexandre Godron, célèbre botaniste nancéien. Oui, Oui, Godron, celui du petit parc rue Sainte-Catherine à Nancy. Le site internet du jardin explique de manière très précise et exhaustive les différents herbiers qui composent leur fonds. Nul besoin de les paraphraser en moins bien, lisez-les. Ils ont été acquis au fil des ans, notamment par héritages des collections de la faculté des sciences de Nancy, de la faculté de Pharmacie (au moment de son déménagement) et de l'ex institut botanique agricole colonial (jardin Godron).

La majeure partie des herbiers a été constituée au cours du XIXe siècle, période faste pour les botanistes, qui accompagnent les conquêtes coloniales. Ils sont aujourd'hui inventoriés, restaurés, classés dans de grosses boîtes vertes, alignées sur des étagères mobiles.

Qu'est exactement un herbier ? Loin des herbiers réalisés à l'école, ceux qui sont conservés ici sont à usage scientifique. Ils se font en deux étapes : la récolte des échantillons, plutôt en été et la conservation et la réalisation des fiches plutôt à la saison froide. Ils répondent à des normes de fabrication très strictes. Chaque planche doit comporter l'échantillon prélevé et séché sous une presse, ainsi qu'une étiquette, comme sur l'image ci-dessous. Et sur cette étiquette doivent figurer les éléments caractéristiques de la plantes (couleur, odeur, taille,...), le lieu et la date précis de la cueillette, le nom du collecteur, enfin "le moins important", selon la responsable de la collection son nom et son espèce (en latin s'il vous plaît, d'où l'idée de ne pas le perdre).  

300.000 planches

Carine Denjean Drechsler n'est pas avare d'explications. Comment les herbiers sont rangés, classifiés, conservés ? Quels procédés, quelles évolutions? Tout y passe. Autrefois, des produits toxiques, tel que l'arsenic, recouvraient les échantillons pour garantir leur conservation. Aujourd'hui il est question de restaurer toutes ces planches en replaçant étiquettes et échantillons de plantes, collés par des bandelettes en papier gommé, sur des papiers à en-tête du jardin botanique. Une opération de longue haleine, menée par des bénévoles de l'Ajabona, qui a dû malheureusement être interrompue par la crise sanitaire du Covid. Depuis septembre 2021, les bénévoles reviennent assurer la tâche colossale. Le jardin botanique conserve environ 300.000 planches. Du boulot en perspective pour encore quelques années !

L'autre chantier majeur mis en place depuis le début des années 2000, c'est l'informatisation des données relatives aux herbiers et leur numérisation (les photos des herbiers) assurées par le Museum national d'histoire naturelle de Paris. Le jardin botanique a ainsi vu 85.000 planches de ses collections être recensées dans une grande base de données accessible à tous gratuitement : Sonnerat

Les trésors du trésor

Vous l'aurez compris, ce premier trésor du jardin botanique, c'est cette collection elle-même. Cependant parmi tous ces herbiers, il en est quelques-uns qui font figure de pépites, que Carine Denjean Drechsler présente fièrement : le plus ancien, l'herbier de Dominique Perrin, daté de 1640, a été récupéré dans un bureau, mis de côté un peu par hasard. Il n'est manipulé qu'avec très grande précaution et une bonne paire de gants : on ignore quels produits ont servis à la conservation des plantes qui demeurent magnifiques. Il est conservé dans un boîtier en verre, qui lui sert d'écrin. Et comme un trésor peut en cacher un autre, dans cette boîte à herbier, la responsable des collections a trouvé des notes prises au revers de cartes à jouer, réalisées à la main. Cartes qu'elle arbore délicatement.

Un autre herbier ancien, de 1780, a quant à lui, été offert au jardin botanique par des particuliers, qui, avant de s'en débarrasser à la poubelle, ont été pris de scrupules et sont venus l'apporter un weekend, au cas où ça pourrait intéresser. Grand bien leur en a pris. L'herbier des plantes du jardin du Roy est l'une des pièces les plus rares de la collection.

La conservatrice est intarissable, et il faudrait encore parler des dessins de l'herbier Paul Durenne, ou même, note malicieuse, de son propre herbier, réalisé au cours de ses études - pas tout à fait dans les règles de l'art- qui constitue sa petite touche personnelle et émotionnelle à ce fonds très particulier. Laissons donc , le dernier mot à la responsable de la collection d'herbier, si vous préférez la vidéo au texte.

L'homme en gris, dans la graineterie avec le tamis

Autre lieu, autre trésor. C'est dans le récent et très ensoleillé pavillon scientifique et technique que se trouve la graineterie. S'y trouvent des milliers de graines soigneusement répertoriées et conservées dans des congélateurs ou à température ambiante. Toutes ces graines sont destinées à la recherche, à être plantées bien sûr, mais surtout à faire fructifier tout un réseau d'échanges, appelé International plant exchange network (IPEN). 

Participer activement à ce réseau d'échanges de graines, c'est aussi une fierté pour le jardin botanique Jean-Marie Pelt. Les réseaux d'échanges de graines se sont constitués au fur et à mesure des installations des jardins botaniques dans le monde. Le réseau Ipen est entièrement basé sur la réciprocité des échanges. Tout commerce y est interdit. Et la meilleure traçabilité des semences y est garantie. Aujourd'hui ce sont 800 correspondants dans le monde entier, qui adhérent à ce vaste réseau, parmi lesquels 500 sont actifs.

Le jardin botanique de Nancy s'honore d'être l'un des plus actifs, grâce notamment à sa collection de graines de la flore des Vosges et de plantes tropicales issues des serres. Un vrai trésor composé de graines variées, issues de la nature, du jardin lui-même et des échanges faits avec le monde entier. Karim Benkhelifa, responsable de la graineterie explique que le jardin reçoit entre 200 et 300 commandes par an et en envoie tout autant. Ce réseau gratuit s'appuie sur des méthodes - pourtant commerciales - qui ont fait leurs preuves : chaque année les adhérents produisent un catalogue, l'index seminum, qui permet aux autres adhérents de faire leurs choix parmi toutes les graines à disposition. Voici les explications du responsable du service en vidéo

De la même manière que les planches d'herbier sont réalisées en plusieurs étapes entre la cueillette, le séchage et la conservation, les graines se récoltent plutôt en été sur le terrain et les étapes de conservation se font durant les périodes froides. Les botanistes collecteurs doivent s'armer de patience et de minutie, en plus de leurs grandes connaissances. Chaque étape doit être réalisée avec méticulosité afin de garantir une traçabilité parfaite des échantillons collectés. Des collaborateurs persévérants alimentent une base de données récemment créée, Botanista. Base composée de véritables fiches d'identité de chaque lot de graines conservées. Un vrai travail de moine.

Ce qui est particulièrement frappant, au fil des échanges avec les botanistes et spécialistes du jardin, c'est le contraste entre leurs métiers, méconnus et leur passion démonstrative à dévoiler les arcanes de leurs fonctions. Un côté minutieux, concentré, silencieux dans la tâche et l'autre inépuisable avocat d'une fonction dans l'ombre. Ainsi, Sébastien Antoine, collaborateur de la graineterie, explique avec enthousiasme l'intérêt et les applications de cet inventaire : "C'est le plus vieux système d'échange dans le monde encore en activité : débuté au XVIIe siècle , il est toujours pérenne." Et à ma question, un peu provocatrice - je l'avoue - "à quoi ça sert, en dehors de l'aspect purement botanique", la réponse ne se fait pas attendre : "Les catalogues archivés ont un rôle historique : par exemple les jardins botaniques de Sarajevo, de Fukushima ou de Bagdad ont totalement disparus. Leurs catalogues de graines constituent une trace de leur activité; plus près de nous, le jardin botanique de Metz, fermé en 1960, qui est le filleul du jardin de Nancy a fait appel à nous pour retrouver la trace de sa propre collection." Karim Benkhelifa ajoute : "à l'heure de la COP26, nos recherches sur les graines donnent des indications sur le comportement des espèces par rapport au réchauffement climatique."  A provocation, provocation et demie : le spécialiste enchaîne recherche phylogénétique, variations historiques, décloisonnement, archéologie, pluridisciplinarité ! Et bim.

Comment sont conservées les graines ? 

Les graines sont récoltées puis séchées, dans de grandes enveloppes en papier kraft. Une fois séchées, elles sont nettoyées de leurs impuretés d'une manière à la fois ancestrale, et très technique : le vannage. Les graines sont disposées sur une feuille de papier légèrement courbée pour les retenir en son centre, puis le botaniste secoue la feuille et produit ainsi un léger souffle qui décolle les impuretés plus légères et les fait tomber. Il recommence, vérifie au microscope le contenu de la feuille et recommence ainsi jusqu'à la disparition totale des impuretés. Selon la taille et le poids des graines, le geste peut s'inverser. parfois, un simple passage au tamis suffit à séparer le bon grain de l'ivraie. Un savoir-faire précieux, que certains botanistes viennent chercher à Nancy.

Vient ensuite une période de vérification, de contrôle des graines pour s'assurer que le bon nom a été attribué, la bonne espèce la bonne variété puis seulement, les graines sont conditionnées. Elles sont placées dans de petites enveloppes de papier soigneusement pliées et entreposées dans des petits bacs. Le tout à température ambiante ou en congélateur selon les besoins. 

Le meilleur pour la fin

Pas moyen d'arrêter Karim Benkhelifa sur sa lancée. Même ma sonnerie d'alarme -j'avais un autre rendez-vous à honorer- n'a pas eu raison de sa volubilité ! J'ai dû me sauver, un peu comme une voleuse, entre une anecdote sur les dattes retrouvées dans la citadelle de Massada et les graines découvertes dans le permafrost. Le responsable de la graineterie tenait à me montrer la pépite de leur collection : le classeur contenant la collection de graines de références. Graines vierges de toute hybridation, susceptible de s'opérer dans les jardins. De véritables témoins des espèces naturelles. 

Rendez-vous est pris pour une prochaine visite du jardin botanique Jean-Marie Pelt de Villers-lès-Nancy. Pourquoi pas dans les serres tropicales ? Un petit coup de chaud pendant l'hiver, ça ne nous fera pas de mal. 

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