ENQUETE. Qui sont les Alévis, cette minorité particulièrement touchée par le tremblement de terre en Turquie ?

Un millier de familles se considèrent comme alévies en Meurthe-et-Moselle. Beaucoup d’entre elles sont originaires des zones sinistrées. Elles se mobilisent fortement depuis le séisme pour envoyer de l’aide, et multiplient les critiques à l’égard du gouvernement turc dans la gestion des secours. Nous les avons rencontrées à Toul.

Dans l’appartement HLM qu’ils louent au premier étage d’un immeuble de la Croix de Metz, quelques cartons attendent encore dans l’entrée. Depuis le séisme qui a touché l’Anatolie du Sud, l’association culturelle alévie de Toul n’a pas ménagé ses efforts pour collecter vêtements et produits de nécessité. Trois utilitaires et un poids-lourd ont été remplis à ras bord, destination la Turquie.

Eliv Ceylan, la secrétaire de l’association, nous montre sur son téléphone le chargement la veille des cartons dans les véhicules, et la chaine humaine pour les remplir : "mais on ne sait pas où ça sera distribué là-bas, l’Etat prétend tout gérer, nous avons des doutes".

Moi si on me demande, je dis que je ne suis pas musulman ! Je dis que je suis alévi, c’est tout.

Mehmet Ceylan, président de l'association culturelle alévie de Toul

Aux murs de l’appartement, de nombreux portraits qui représentent Ali, le gendre du prophète : "Ali est la foi, Ali est la croyance, Ali est l’âme, Ali est la vie. Partout où je regarde je vois Ali". Mehmet Ceylan, le président de l’association et mari d’Eliv, l’affirme pourtant clairement : "moi si on me demande, je dis que je ne suis pas musulman ! Je dis que je suis alévi, c’est tout". Les autres membres de l’association présents le rejoignent dans un sourire.

Les Alévis ne prient pas cinq fois par jour, ils n’effectuent pas le pèlerinage à la Mecque, ils ne jeunent pas pendant le ramadan, "mais nous avons un carême de douze jours, pour célébrer le deuil des douze premiers imams, pendant lesquels nous ne buvons pas d’eau, ni ne mangeons de viande" poursuit Mehmet. "Et dans notre famille nous fêtons Noël, avec un sapin, et des cadeaux pour les enfants" poursuit Esme Irdeli.

Un quart de la population turque

Erdal Altun, ancien président de l’association, magasinier en 3/8 à Saint-Gobain, ne se départit jamais d’un ton posé et très doux, même lorsqu’il détaille les persécutions que la communauté alévie a connues, et subit encore en Turquie : "les Sunnites nous reprochent de préférer Ali au prophète, et souvent ils nous traitent d’infidèles".

Le thé turc est servi très fort. "Nous, on refuse la charia, le port du voile, et nous buvons de l’alcool" reprend Mehmet, "les femmes peuvent s’habiller comme elles veulent, nous sommes très attachés à l’égalité et à la mixité. Nous sommes profondément laïcs, nous pensons que Dieu est en chacun de nous, et la relation que nous avons avec lui ne concerne que nous, nous n’avons pas à l’étaler au grand jour, ni à contraindre les autres de penser et pratiquer comme nous".

En Turquie, les Alévis représenteraient un quart de la population, entre 15 et 25 millions de personnes. Cette forte minorité dispose d’élus et d’hommes politiques, mais ils pèsent très peu face au président Erdogan, qui promeut uniquement l’islam sunnite. La laïcité a pourtant été inscrite dans la constitution turque en 1937... Depuis leurs origines, qui remontent à la fin du Moyen-âge, les Alévis se sont souvent révoltés contre l’autorité centrale : "sur les 50 soulèvements qu’a connu la Turquie, les Alévis sont à l’origine de 48" explique Erdal.

La communauté alévie n’est pas construite sur une base ethnique, comme le décrit en 2003 Thierry Fayt, dans son ouvrage de référence "Les Alévis. Processus identitaires, stratégies et devenir d'une communauté "chiite" en Turquie et dans l'Union européenne (L’Harmattan)": "cette communauté ne peut se définir, ni même être considérée comme une minorité ethnique au même titre que les Kurdes, parce que la majorité d'entre eux (…) est turque. Et cela est vrai même si leur forme de société se rapproche quelque peu de l'ethnie". Erdal est kurde. Les ancêtres d’Eliv sont turkmènes.

Selon Stéphane de Tapia, géographe et professeur des universités au département d’études turques de Strasbourg, "les Alévis regroupent des populations qui sont linguistiquement, ethniquement, confessionnellement, diversifiées entre Turcs, Kurdes, Zazas, Tahtacı, Abdal, Yörük, Kızılbaş…"

Une communauté discrète en France, mais pas secrète

 Au lendemain des attentats parisiens du 13 novembre 2015, l’association touloise a été sommée d’expliquer son existence, et de justifier sa culture auprès des policiers du renseignement territorial local : "c’est normal, ils cherchaient des radicalisés. Ils n’avaient aucune idée de qui nous sommes, ni de la façon dont nous pratiquons notre culte" s'amuse Erdal, "depuis ils nous regardent de loin, pour notre sécurité d’après eux".

Dans son ouvrage, Thierry Fayt reconnait le caractère singulier des Alévis, "d'avoir eu à lutter régulièrement contre un sunnisme dominant, dominateur et fortement antichiite, (ils) se disent avoir toujours été à l'avant-garde des luttes sociales et politiques de ce pays. Et plus particulièrement celles qui prônent la sécularisation, si ce n'est la laïcité, l'humanisme, la liberté et la justice sociale, le progrès et la modernité. C'est d'ailleurs cette image qu'ils continuent à donner d'eux-mêmes et qu'ils valorisent en la mettant en avant dans leurs réclamations présentes".

Les massacres d’Alevis, très peu connus en dehors de la Turquie, constituent un socle mémoriel très puissant. Erdal fait le compte des persécutions, et notamment celles du 3 juillet 1993, à Sivas, "lorsque dans un congrès consacré au poète Pir Sultan Abdal (célébré comme un saint et un héros chez les Alévis) trente-sept intellectuels et artistes, dont la plupart étaient Alévis, furent brûlés vifs par une foule de fanatiques sunnites" comme l’écrit Thierry Fayt. "Les huit morts de la place Taksim en 2013 à Istanbul lors des manifestations contre Erdogan, étaient tous alévis" explique Erdal.

En raison de leurs convictions, les Alévis sont classés à gauche de l’échiquier politique turc, "et même très à gauche" sourit Erdal. L’Etat républicain fondé par Mustafa Kemal en 1923 doit même beaucoup aux Alévis, selon Thierry Fayt : "car il était pour les Alévis le meilleur rempart contre les persécutions du passé (...) le message de modernisation contenu dans les lois républicaines se juxtaposaient relativement bien avec les thèmes séculaires et séculiers de cette communauté, notamment sur la transformation du monde propre à l’attente du messie qui sauvera les hommes et concordait avec leur attachement à la langue turque". Les Alévis, "depuis toujours écartés du pouvoir et des structures administratives, investirent alors les partis politiques de gauche et les mouvements syndicaux, plus proches de leurs aspirations et de leur philosophie".

Ils fournissent aujourd’hui la majorité des troupes de l’opposition au président Erdogan. Ils sont de toutes les contestations, et de toutes les manifestations.

Leur parole libre détonne même dans la gestion du tremblement de terre du 6 février 2023 : ils critiquent l’absence de l’Etat dans les zones rurales pour y organiser le secours, et notamment celles de l’armée turque qui disposent de moyens très importants.

L’Etat turc aurait-il délibérément négligé d’envoyer des secours dans les villages où les Alévis forment la majorité de la population ? "C’est possible" explique Stéphane de Tapia, "ce gouvernement est pourri, il applique une censure terrible sur les médias et les réseaux pour minimiser le drame. Il sait que l’épicentre est dans une région où les Alévis sont majoritaires, sur la dizaine de départements touchés, la grande partie est composée de populations alévies…".

L’universitaire confirme l’ancrage progressiste de la communauté en Turquie, et les persécutions qu’elle subit encore aujourd’hui : "ils ont développé une stratégie qui a consisté pendant longtemps à se cacher, où à faire semblant d’être sunnite, pour passer sous les radars des autorités. C’est caractéristique des communautés qui subissent des violences, elles n’ont parfois que ça pour se protéger". Il confirme le caractère laïc des Alévis, mais pas au sens français du terme : "la laïcité a été pour eux depuis toujours un moyen de se protéger des persécutions, et de pratiquer leur culte en espérant être moins inquiété par la majorité sunnite de la Turquie".

En France, les Alévis se sont organisés depuis les années 90, au lendemain du massacre de Sivas. Il existe aujourd’hui une Fédération de l’union des alévis de France, qui regroupent une trentaine d’associations. Il y aurait selon Thierry Fayt 100.000 Alévis en France, entre 600.000 et 1 million en Allemagne.

 A Toul, l’association revendique une soixantaine de membres aujourd’hui, "nous étions le triple à nos débuts en 1997" reconnaissent Ali et Esme Irdeli, un couple alévie originaire de Çorum, à 250 kilomètres de la mer Noire. Même s’il est impossible d’établir un recensement précis, les membres de la communauté estiment qu’ils représentent 200 personnes dans le toulois, un dixième de la population turque ou d’origine turque du secteur. A trente kilomètres de là, Jacques Rossignol, président de la maison de la culture de l’Anatolie, estime à 600 le nombre de familles alevies à Nancy, "soit plusieurs milliers de personnes".

La transmission fait défaut chez les Alévis de Toul, Mehmet Ceylan le reconnaît : "nous avons des jeunes dans l’association, mais c’est difficile pour nous de leur expliquer notre culte et notre façon de penser la vie et le monde". Les Alévis n’ont pas de lieu de culte proprement dit, les prières peuvent se dérouler n’importe où, là où ils choisissent de se réunir, avec des chants, de la musique, et en dansant. Ils n’ont pas de clergé non plus. Ils affirment subir de plein fouet le prosélytisme des autres communautés : "nous savons que l’Etat turc, et les gouvernements d’autres pays musulmans, mettent de l’argent ici pour former des imans et encadrer la pratique religieuse, qui sert de paravent à leur politique. Nous on ne peut pas faire ça, parce que nous sommes pauvres, et parce que nous le refusons".

Le Covid a mis à mal les activités de l’association touloise : "on a dû arrêter les petits déjeuners du dimanche matin, et on n’a pas eu de succès avec les cours de saz (un luth à manche long) que nous proposions". L’association aurait besoin d’un local plus adapté, accessible notamment aux personnes handicapées. Elle en a fait la demande au maire de Toul, sans réponse à ce jour : "ici c’est un appartement, il y a des voisins, on ne veut pas les déranger. On ne peut donc pas être trop nombreux, ni amener des enfants, ni nous réunir le soir" regrette Mehmet.

Elvi son épouse tient à nous faire écouter Haydar Haydar, une chanson du 17è siècle, écrite d’après le poème de Kul Nesîmî : "nous l’écoutons beaucoup quand nous nous réunissons pour le cem (la prière collective, mixte)". Le saz emplit la pièce d’une tendre tristesse. Les Alévis sourient. Encore. Toujours.

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