Guerre en Ukraine : comment s'organise la scolarisation des enfants réfugiés à Nancy

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La Meurthe-et-Moselle a déjà accueilli plus de 800 réfugiés depuis le début de l’invasion russe. Une centaine d’enfants est scolarisée dans le département. A Nancy, le collège Guynemer dispose d’une professeure qui se consacre à plein temps à l’apprentissage du français des élèves allophones.

"Plus tard je voudrais être artiste, ou designer". Yeva est scolarisée au collège Guynemer depuis lundi 28 mars 2022, quelques jours seulement après son arrivée en France en compagnie de toutes les femmes de la famille : "mon frère, mon père et mon grand-père sont restés à Kiev".

A 11 ans, l’adolescente maitrise déjà bien l’anglais, "je prenais des cours particuliers en dehors de la classe", mais elle n’a aucune connaissance du français. Par chance, elle est scolarisée dans le cadre d’une unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (UPE2A). Ce dispositif lui permet d’être rattachée à une classe traditionnelle, mais surtout de disposer d’un enseignement spécifique avec Audrey Guillaume, professeur de français, spécialité français langue secondaire. Dans ce collège du centre-ville de Nancy, quinze élèves sont inscrits dans le dispositif.

Ce matin-là, la professeure certifiée de lettres modernes accueille huit élèves qui se présentent à tour de rôle. Des petits drapeaux de plusieurs pays sont accrochés sur le mur du fond. Deux élèves viennent de Syrie, deux autres du Montenegro, un autre du Soudan… Les conséquences des guerres et des déplacements de populations se retrouvent sur les bancs de l’école, "on suit les conflits dans le monde" explique l’enseignante.

Chacun son rythme d'apprentissage

La journée commence par l’écriture de la date sur une copie. Audrey Guillaume glisse avec malice sur la date du lendemain et la tradition du 1er avril. Devant la moue curieuse des adolescents, l’enseignante évoque les poissons qu’on accroche dans le dos, les farces et comment s’y prendre pour réussir son coup : "faites-le avec ceux que vous connaissez bien, vos amis proches, si vous voyez que les personnes ne réagissent pas bien, n’insistez pas".

On suit les conflits dans le monde.

Audrey Guillaume

Enseignante au collège Guynemer de Nancy pour les élèves allophones

Apprendre le français pour leur permettre de mener ensuite une scolarité dans l’hexagone, c’est son engagement. Mais "j’essaye aussi de leur apprendre la langue du quotidien, pour qu’ils puissent se débrouiller au plus vite". En fonction du rythme d’apprentissage de chacun, les élèves UPE2A suivent ensuite de plus en plus de cours, avec les autres élèves de la classe à laquelle ils sont rattachés.

Dans la classe d’Audrey Guillaume, les niveaux sont mélangés, elle doit s’adapter en permanence, "j’ai déjà eu des élèves qui n’avaient jamais été scolarisés, ou très peu". A., qui vient du Soudan, ne savait pas écrire à son arrivée, il y a un an. A 13 ans, il est rattaché à une classe de 6e et il peut désormais suivre crayon en main.

Diplôme en vue

L’enseignante tient à faire le maximum pour que ses élèves passent le Diplôme d'études en langue française (DEFL). Elle les prépare à l’examen ce matin-là. Les adolescents écoutent un exercice de compréhension orale et doivent ensuite répondre à un questionnaire, qu’elle corrigera plus tard. Yeva, qui ne maîtrise pas l’alphabet latin, est prise à part, avec des exercices spécifiques. L’enseignante corrige et fait répéter les lettres une par une. "Les consonnes c’est plus facile", sourit-elle, "je me fais parfois aider d’un traducteur en ligne, on se débrouille pour se comprendre, mais en général je ne leur parle qu’en français ".

L’adolescente russophone était un peu perdue avec les poissons d’avril, un coup de traducteur et elle hoche la tête : la tradition existe aussi en Ukraine.

"Les élèves s’aident entre eux, les autres filles ont immédiatement entouré Yeva à son arrivée, qui était un peu perdue" explique Audrey Guillaume. L’une d’elle, N., originaire d’Alep en Syrie, se souvient qu’elle se sentait aussi "très seule à son arrivée" et qu’elle a apprécié d’être soutenue : "on mange à la cantine, ensemble, tous les jours", sourit l’adolescente de 12 ans, en 6e.

La prof s’investit beaucoup pour ses élèves, qu’elle emmène également voir des spectacles de danse et des expositions au Centre Culturel André Malraux de Vandoeuvre (CCAM), ou à la médiathèque. "Avant, je les amenais au marché central tout proche, ils adoraient ça".

Chacun d’entre eux est pris en charge pendant un an dans le cadre de l’UP2A.
"C’est un peu juste", regrette l’enseignante, "pour certains d’entre eux on devrait pouvoir avoir plus de temps, pour leur donner un maximum de chances". A l’issue de l’année d’UP2A, la majorité des élèves regagne son collège de secteur, très peu restent à Guynemer, "et je le regrette, parce que j’aimerais poursuivre avec eux, d’une manière ou d’une autre".

Elle confie que sa plus grande crainte serait que le dispositif disparaisse. La principale du collège, Patricia Barrier, se veut rassurante : "il a fait ses preuves, il n’y a pas de raison de le remettre en cause. Nous sommes un collège coloré, avec une grande diversité, nous tenons à le rester"

A midi dix, la sonnerie retentit, les couloirs verts se remplissent bruyamment d’élèves. L’heure d’aller déjeuner pour Yeva et ses nouvelles camarades, qui partent en riant, bras dessus, bras dessous. L’adolescente qui pleurait le premier jour a retrouvé le sourire et l'envie d’apprendre.