Nancy : Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018: "Je ne parle jamais de thèmes, je parle de personnages"

L’auteur lorrain fait patienter ses fans en publiant en poche chez Actes Sud deux grosses nouvelles. Deux portraits de femme battue et de juge à la retraite. Des "rencontres au crépuscule" avec un flingue comme fil noir.

L'histoire de Rose débute au bistrot Royal royal à Nancy.
L'histoire de Rose débute au bistrot Royal royal à Nancy. © Anne-Laure Chery/Francetv

Ecrire le livre suivant après avoir reçu un prix Goncourt, c’est un peu comme se jeter du grand plongeoir avec les filles qui vous observent en bas. Ça peut donner le vertige…En bon vosgien prudent, Nicolas Mathieu a décidé de commencer par un saut du premier étage en publiant "Rose Royale" et "La retraite du juge Wagner" dans la collection Babel d’Actes Sud. Deux novellas (entre la nouvelle et le roman court).
Mais attention, il ne s’agit pas là de prendre la température de l’eau en gardant sa bouée canard autour de la taille. Il signe deux textes puissants et extrêmement actuels.
Le premier avait déjà été publié en 2019 chez In8, un petit éditeur. Le second, paru en 2015 dans les nouvelles d’été du journal Le Monde, a été complétement réécrit.

Il ironise : "Je n’essaye pas de gagner du temps. Elles étaient écrites bien avant le Goncourt. Et je ne vide pas non plus mes tiroirs. Je vous rassure j’ai plein d’autres choses dedans que je ne sortirai pas." Dommage... on aurait bien aimé y jeter un œil à ces fameux tiroirs.
Il ajoute : "Quand j’étais étudiant, je me suis mis le pied à l’étrier en écrivant des nouvelles. Pour moi qui suis un peu bavard, la forme courte est un exercice d’ascèse."

Portrait de femme

Rose approche de la cinquantaine. C’est une femme encore belle mais qui brûle un peu trop sa vie sur les fauteuils en skaï du bar Le Royal et dans les fonds de bouteilles de porto.
"Elle était parvenue à cet âge difficile où ce qu’il vous reste de verdeur, d’électricité, semble devoir disparaître dans le bouillon des jours (…) Elle avait connu des patrons, des aventures, des promotions symboliques, des pépins de santé, des convocations chez le proviseur. Elle n’avait jamais été au chômage, pas un seul jour, comme quoi quand on voulait."

Nicolas Mathieu se défend d’avoir voulu écrire sur une femme battue, il n’est pas ici question d’opportunisme ou d’air du temps. Juste d'une femme laminée par la vie, qui accumule ce genre d'histoires d'amour bancales qu’on n’ose pas lâcher par confort ou par habitude. Et qui finissent par tourner mal. Les types qui se parfument au vétiver ou roulent en Audi Q7, on sait pourtant qu’il faut s’en méfier.
"Je ne parle jamais de thèmes, je parle de personnages. J’ai connu beaucoup de femmes d’un certain âge autour de moi qui divorçaient et accédaient sur le tard à l’autonomie. Elles avaient subi des hommes toutes leur vie et étaient libérées. J’avais toujours en tête en écrivant l’image de Gena Rowlands dans le film Gloria de Cassavetes, une comptable avec un petit sac et un revolver".

Car, quand un de ses ex manque de la frapper pour la première fois parce qu’elle l’empêche d’entendre ce que raconte Laurent Delahousse, Rose achète un calibre 38...
Le revolver c’est le point commun de ces deux histoires, deux "rencontres au crépuscule", dit-il.
"A chaque fois l’arme sert de fil dramaturgique pour tendre toute une histoire. Elle fait un peu office de destin. Dès qu’il y a un flingue on sait que ça risque de mal se terminer."

Le bistrot comme scène de théâtre.
Le bistrot comme scène de théâtre. © Anne-Laure Chery/Francetv

Franck Jaumain est le patron du Royal royal, le café de la rue Mont désert à Nancy où débute l’histoire de Rose. Il raconte : "mon métier c’est bistrotier. Des hommes et des femmes comme elle, on en voit passer, comme des avocats, des chômeurs, des psychopathes…La réalité sociale on y est confrontés tous les jours. Ils viennent pour un concert ou pour rompre la solitude (…) On sait très bien les hommes avec lesquels on doit conseiller à une femme de ne pas repartir car ce sont des prédateurs."

Le juge et la petite frappe

Dans la seconde histoire, c’est un ancien juge qui garde un flingue chez lui depuis qu’il a instruit l’assassinat d’un préfet en Corse. Il s’est également occupé de l’affaire d’une certaine Simone qui a tronçonné son mari,…C’est le juge Gilbert Thiel le modèle avoué de ce juge Wagner.
Nicolas Mathieu avait d’ailleurs envoyé son récit à l’ancien magistrat nancéien. "Il l’a trouvé semblable à son modèle et en a acheté plusieurs pour ses enfants", confie-t-il.

Partout chez Nicolas Mathieu on sent le goût pour les faits de société, sans jamais oser pour autant se confronter complétement (pour l’instant ?) aux faits divers. "Un fait divers c’est un endroit où il y a une drame qui agit comme un révélateur. Il y a un truc qui parle profondément de l’être humain".

Prochain livre en 2022

Et le prochain roman que tout le monde attend avec fébrilité ? Le premier jet est terminé. Nicolas Mathieu entame les coupes. Pas franchement l’étape la plus reposante…Sortie prévue si tout va bien en février 2022. Le roman se passera encore dans l’Est. "Ça sera une histoire d’amour entre un homme et une femme qui reprendra les grandes mythologies françaises de la réussite par l’école ou le sport."

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Dans une interview, il a dit un jour qu’écrire était "une manière de rendre les coups". Avec "Rose royal", en tout cas, son héroïne est vengée.

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