Polémique autour de la statue du général Bigeard : "il était le metteur en scène de sa propre gloire"

La polémique enfle à propos du projet de statue du général Bigeard à Toul (Meurthe-et-Moselle). Un collectif dénonce sa responsabilité dans l'application de la torture en Algérie. L'historien Alain Ruscio explique les raisons de la controverse.

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La polémique enfle à propos de l'élévation d'une statue martiale du général Marcel Bigeard à Toul (Meurthe-et-Moselle). Anne-Marie Quenette, la présidente de la fondation Bigeard promotrice du projet, ne souhaite pas croiser le fer avec le collectif toulois à l'origine d'une pétition afin d'empêcher l'installation de l'œuvre dans l'espace public.

Interrogée, elle s'en tient à une posture légale, à savoir, la décision votée par le conseil municipal de Toul d'ériger la statue. La Ligue des droits de l'homme (LDH) présente dans le collectif, estime que le général Bigeard symbolise les guerres coloniales et dénonce les pires méthodes d'interrogatoires des prisonniers vietnamiens et algériens. S'il reconnaît les mérites du Bigeard courageux et résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, il ne peut en aucun cas servir de modèle pour la jeunesse à cause des actes de torture commis durant la guerre d'Algérie.

Nous avons posé trois questions à Alain Ruscio, spécialiste des guerres coloniales. Il sera présent à Toul mardi 26 mars avec l'historien Fabrice Riceputi pour une conférence sur le rôle de Marcel Bigeard dans la guerre d'Algérie.

Comment expliquez-vous cette polémique à propos de ce projet de statue à Toul ?

De son vivant, il a écrit cinq autobiographies. À chaque fois, il a eu l'astuce de parler de lui à la première personne ou parfois même, à la troisième personne du singulier. Bigeard se met toujours en avant avec cette thématique très fréquente chez lui de dire : avant moi, c’était le bordel et quand je suis arrivé, j'ai rétabli la situation. Quand je suis reparti parce que j'ai été muté à cause de la bureaucratie militaire, la situation s'est dégradée. Il a toujours eu des relations avec la presse ou avec des gens qui pouvaient cultiver son image. Le premier à avoir écrit sur lui avec admiration, c'était Joseph Kessel. Ce n'est pas rien. C'était une plume très importante à l'époque. Bigeard a façonné lui-même son image. Il a été le metteur en scène de sa propre gloire.

Il y a le Bigeard résistant pendant l'occupation, mais aussi le Bigeard adepte des interrogatoires musclés ?

L'usage de la torture, les "crevettes Bigeard" [Désignaient les prisonniers jetés en mer depuis un hélicoptère, les pieds coulés dans le ciment.] tous ces faits sont avérés et référencés dans beaucoup d'études historiques.  On sait aujourd'hui que la torture a existé. Le président Macron a employé le mot de "système". C'est un grand pas en avant par rapport à Sarkozy. La torture a été un système en Algérie.

Bigeard a toujours eu un double discours. Son premier argument était de dire que la torture, ce n'était pas vraiment la torture. C'étaient des interrogatoires musclés nécessaires. Quand on violentait des hommes, c'était pour la bonne cause parce qu'il fallait éviter que des bombes explosent. Ça, c'est la justification de l'usage de la torture. Le deuxième temps de son raisonnement était de dire qu'il a pu y assister, mais ça le mettait tellement mal à l'aise, qu'il n'a jamais participé. Là, il est pris en flagrant délit de mensonge. Je ne sais pas s'il mettait la main à la pâte ou s'il était présent, mais en tout cas sa responsabilité directe dans la torture est avérée.

Comment expliquer l'incapacité en France de purger le passé colonial et la guerre d'Algérie ?

Il subsiste en France un climat de ce que l'on appelle la "nostalgérie", une sorte de nostalgie du bon vieux temps des colonies. On vit dans un pays où près de trois Français sur dix s'apprêtent à voter pour le Rassemblement national. Ce sont les choses évidemment liées à des initiatives politiques : de Robert Ménard à Béziers, les discours révisionnistes à Lyon, ou encore le musée des Français de l'Algérie que j'ai visité à Perpignan. Tout cela participe d'une nostalgie passéiste très active qui s'appuie aussi sur certains échecs des pays indépendants, je pense particulièrement à l'Algérie. Quand vous avez des "Pieds-noirs" [les rapatriés d'Algérie après l'indépendance en 1962. NDLR] qui disent : regardez ce que l'Algérie est devenue. Ils la comparent à ce qu'eux assimilent à une Algérie heureuse, ce qui est contraire à la vérité historique. Mais dans leur esprit, ils ont quitté un pays en bonne santé ou les communautés vivaient en bonne intelligence. Tout ça cultive et réhabilite en quelque sorte la politique de colonisation.

Interrogé sur la position de la municipalité quant à cette polémique, le maire Alde Harmand affirme que le conseil municipal a voté pour l'érection de la statue et qu'il ne reviendra pas sur cette décision. Toujours selon l'édile, l'inauguration est prévue au mois de juin et se fera sans cérémonial excessif.