REPORTAGE. Présidentielle 2022: les nouveaux agriculteurs face au renouvellement des générations, "un jeune qui n’a pas peur de travailler peut y arriver"

Dans les communes rurales, près de Nancy et Sarrebourg, les jeunes agriculteurs veulent mettre en avant leur passion pour ce métier. L’avenir des producteurs locaux est l’une des préoccupations de la consultation citoyenne "Ma France 2022". Entre motivations et attentes, voici la nouvelle paysannerie.

Étreval est sur la route D53, dans le pays du Saintois, à une demi-heure de Nancy (Meurthe-et-Moselle). C’est sur les hauteurs, à la sortie du petit village, que l'exploitation de Cyrielle Martin s’étend sur 80 hectares. Ici, elle est connue de tous. Elle a 38 ans. Quatre enfants et un mari dans la fonction publique. "Je gère la ferme. C’est moi qui la fait tourner. Mon mari me donne un coup de main parfois, mais dans l’organisation au quotidien, c’est moi".

Elle s’occupe seule de ses 430 brebis dans sa bergerie. Cyrielle Martin est aidée d’une apprentie à mi-temps. "Tous les jours, il faut nourrir, abreuver les bêtes et pailler pour que cela soit propre".

En 2008, à 23 ans, c’est elle qui a repris la production familiale, celle de ses beaux-parents. "Ici, c’est sept jours sur sept. Nous n’avons pas le choix. Je commence à 6 h 30 et je termine à 19 h 00. Il m’arrive de travailler la nuit. Pourtant, il y a parfois un manque de reconnaissance".

Certains se sont dits que cela n’allait pas durer longtemps, mais les mentalités changent. Il y a maintenant de plus en plus de femmes qui s’installent seules

Cyrielle Martin, agricultrice

Au départ, cela a fait sourire. "Certains se sont dits que cela n’allait pas durer longtemps, mais les mentalités changent. Il y a maintenant de plus en plus de femmes qui s’installent seules", dit Cyrielle. Et il faut toujours "trouver un équilibre avec la vie de famille". Mais elle a l’avantage d’être son propre patron, "c’est une grande liberté".

La période la plus intense débute avec l’arrivée du printemps. C’est le moment des mises bas. À peu près 400 agneaux vont naître en à peine un mois.

"Au mois de mars, je dois surtout m'occuper des agneaux qui viennent de naître. C’est le soin des animaux qui me plaît, même s’il y a des moments où ce n’est pas facile. Il y a une semaine, j’ai retrouvé deux agneaux morts. C’est comme cela. Nous nous disons que nous n’allons pas nous en sortir. Finalement, nous arrivons toujours à surmonter les moments difficiles". Puis vient le temps de la fenaison, la coupe et la récolte des foins.

Le chiffre d’affaires de Cyrielle Martin se base sur la vente d’animaux, de céréales et de laines aux marchands privés. Les subventions représentent une partie de son salaire. Il s'élève à 1.300 euros. D’après les Jeunes Agriculteurs de Lorraine, le revenu moyen d’un agriculteur est de 15.300 euros par an.

Selon le ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation, les femmes représentent 30% des actifs permanents agricoles, contre 8% en 1970Pour essayer de lutter contre la chute du nombre d'agriculteurs, le monde paysan innove tous les jours.

"60 et 70 heures par semaine"

À Lesménil (Meurthe-et-Moselle), Guillaume et Olivier Haupert débutent leur journée à 5h30 avec le grand nettoyage de leurs enclos. La propreté avant tout. Les deux frères ont repris l’exploitation familiale, La Voivrotte, il y a plus de dix ans.

Ils sont producteurs de lait, de fleurs et de légumes. "Jusqu’à 7 heures du matin, nous devons nettoyer, racler, mettre au propre. Il faut bien sûr leur donner à manger et s’occuper des veaux", raconte Guillaume Haupert.

Guillaume estime travailler entre 60 et 70 heures par semaine. Sa ferme compte près de 115 vaches. "Nous n'avons pas de montre. Nous ne regardons jamais les horaires". Il travaille lui aussi tous les jours. "Même si nous ne pouvons pas mettre les aspects négatifs de côté, un jeune qui n’a pas peur de travailler malgré les contraintes physiques, climatiques et économiques peut y arriver. S’il met sa volonté au service de l’environnement, il peut devenir un producteur responsable".

Un robot de traite leur épargne désormais cinq heures de travail. "C’est un système ingénieux. Les vaches sont attirées par un aliment, c’est pour cela qu’elles se rendent d’elles-mêmes au robot". Au cours de la journée, elles se rendent 2,8 fois en moyenne à la traite.

Le respect de l'écologie

La production laitière représente 50 % du chiffre d’affaires. La famille Haupert est en conversion biologique. L’exploitation a engagé son virage écologique en 2013, avec la construction d’une unité de méthanisation. Car il faut réussir cette transition agroécologique. Les serres de fruits et de légumes sont chauffées avec ce système, grâce au fumier des vaches.

Dans la vidéo ci-dessous, Guillaume Haupert explique pourquoi son exploitation est en cours de conversion Bio, "pour moi le bio ça a toujours été un but. On parle toujours de conversion bio. Il y a tout ce qui va autour et qui doit continuer. C’est le démarrage de notre nouvelle façon de cultiver". 

Les producteurs ont recourt à la protection biologique intégrée (PBI). Ce système vise à limiter l’utilisation des produits phytosanitaires et l'utilisation d'auxiliaires de culture. Ce sont des organismes vivants qui facilitent la production agricole. 

"L’idée pour nous est d’avoir une démarche saine, dans le respect de l’environnement. Avec ma famille, nous avons toujours eu cette sensibilité écologique. Notre objectif est de limiter les émissions de gaz à effet de serre lié à l’activité agricole. Par exemple, il faut gérer les températures".

Et depuis peu, il propose aussi de la vente directe. "Cela permet de renforcer le lien social. Nous devons nous tourner vers le consommateur final. C’est lui qui fait vivre l’agriculture".

La terre de ses parents

Florence Mischler a 26 ans. Elle est éleveuse à Avricourt, dans le pays de Sarrebourg (Moselle). Une exploitation d'une centaine de vaches. Depuis 2015, elle travaille avec ses parents. C'est une production de vaches laitières. "Chacun a ses tâches bien réparties. Je m’occupe des veaux et du robot de traite. Mon père se charge de l’alimentation. C’est une entreprise familiale".

Aujourd’hui, elle est en cours d’installation, "c’est-à-dire que je vais reprendre officiellement la ferme à partir du mois d’avril. Mon père part à la retraite. C’est essentiel pour moi de continuer ce qui a été fait. Je suis né là-dedans, c’est de la transmission".

La fille et la mère, sont toutes les deux cheffes d'exploitation. L’éleveuse est également vice-présidente des Jeunes Agriculteurs de Moselle. "Si un jeune s’installe, c’est par passion. Mais il faut voir aussi la viabilité du projet. Certains touchent quatre euros de l’heure et n’atteignent même pas le SMIC. L’amour du métier ne fait pas tout", dit Florence. Le revenu est réparti entre les associés de la production. Elle touche ainsi 444 euros par mois.

Au total, le syndicat compte 270 adhérents dans le département. Selon Florence Mischler, "c’est le deuxième département du Grand Est en termes d’adhésions".

Mon père part à la retraite. C’est essentiel pour moi de continuer ce qui a été fait. Je suis né là-dedans, c’est de la transmission

Florence, agricultrice

Florence veut défendre ce métier d'agriculteur, souvent déconsidéré. "Je croise des jeunes qui s’installent en dehors du cadre familial. Et là, il faut bien avouer, ce n’est pas rose tous les jours. Il y a plusieurs choses à mettre en place pour inciter les jeunes à s’engager dans l’agriculture". En 2020, 12.508 chefs d'exploitation se sont installés en France. Ils sont 898 de moins qu'en 2019, soit une baisse de 6.7 %.

Dans la vidéo ci-dessous, Florence Mischler raconte qu’elle est en cours d’installation et qu'elle veut reprendre l’exploitation familiale, "parce que c’est ma passion. Et je suis là pour continuer ce que mon père et mon grand-père ont entrepris".

Depuis 2016, Florence avec son syndicat, accompagnent les nouveaux paysans. Les Points d’Accueil Installation (PAI) suivent les jeunes car, dans chaque département, "c’est le point de départ pour toute personne qui a un projet", explique Jonathan Nodier, président du PAI en Moselle. "Dans le département, nous avons installé 45 jeunes l’année dernière. Au même moment, il y a eu 150 départs à la retraite. Vous comprenez mieux le problème".

Le renouvellement n’est pas assuré. Selon lui, "la moitié des agriculteurs partiront en retraite d’ici 2030. Dans les cinq prochaines années, il faudra aider 10.000 jeunes par an à installer. Actuellement, nous sommes à peine à 5.000".  

Cependant, depuis quelque temps, il a vu apparaître un nouveau phénomène : les nouveaux agriculteurs en reconversion professionnelle. "Il y a de plus en plus de femmes, et une grande demande sur les ventes directes sur les marchés et bien sûr dans le bio".

Fabrice Couturier, le président de la Fédération des syndicats d’exploitants agricoles de Moselle, insiste sur l’avenir. "Près d’un agriculteur sur deux va partir à la retraite. En dix ans, nous avons perdu 20 % d’exploitants en France. L’agriculture, c’est une usine à blé, mais aussi une usine à célibataires. Il n’y a pas assez d’enfants. Il faudrait trente ans pour vraiment renouveler une génération. Mais il faut avant tout mettre en avant notre savoir-faire. Nous devons arrêter aussi avec l’avalanche réglementaire que nous subissons", dit Fabrice Couturier.

Des petites fermes, du bio, de la vente directe, ces projets sont en phase avec les grandes attentes des "petits" consommateurs. La nouvelle paysannerie y croit dur comme fer à condition "d'inciter les jeunes à s’engager".