Coronavirus : le Luxembourg va accueillir des malades français mais en a-t-il les moyens sans les frontaliers ?

La ministre de la Santé Luxembourgeois, Paulette Lénert, a annoncé que sept malades français seront soignés au Grand-Duché. Un geste de solidarité salué par la France, qui pose cependant question dans un système de santé ultra dépendant des travailleurs frontaliers... principalement français.

Les personnels de santé français qui travaillent au Luxembourg ont été invités à s'installer au Grand-Duché pour être au plus près de leur lieu de travail. 2000 chambres sont prêtes à héberger ces soignants et leur famille pour faire face au Covid-19.
Les personnels de santé français qui travaillent au Luxembourg ont été invités à s'installer au Grand-Duché pour être au plus près de leur lieu de travail. 2000 chambres sont prêtes à héberger ces soignants et leur famille pour faire face au Covid-19. © Molodtzoff-Eric/France3 Lorraine
Tous les observateurs le reconnaissent : la crise du coronavirus est en train de mettre au défi l’ensemble des systèmes de santé européens. Capacité d'accueil, de logistique, de soin, de traitement... Rien n'est épargné à ce secteur avec la crise du Covid-19.

Le problème, c'est que cette équation risque d’être encore plus complexe à résoudre à la frontière franco-luxembourgeoise. Dans les faits, le secteur médical et hospitalier luxembourgeois dépend des frontaliers : ces indispensables "navetteurs" qui se déplacent chaque jour au Luxembourg. Depuis 1999, le nombre de frontaliers à destination du Grand-Duché a doublé selon l'Insee. Et dans le seul secteur médical qui regroupe aujourd'hui 18.000 professionnels, 70% des postes sont occupés par des frontaliers, en grande majorité français.

Les frontières entre le Luxembourg et ses voisins restent ouvertes pour permettre aux frontaliers de passer. Sinon, l'hôpital va s'effondrer, ici au Luxembourg
- Xavier Bettel, Premier ministre du Luxembourg

La crainte, c'était bien évidemment dans un premier temps la fermeture de toutes les frontières. Dans un discours prononcé à la Chambre des députés ce samedi 21 mars 2020, le premier ministre, Xavier Bettel a rappelé que les frontières entre le Luxembourg et ses voisins restent ouvertes “pour permettre aux frontaliers de passer. Sinon, l'hôpital va s'effondrer, ici au Luxembourg...” Le Luxembourg échappe au pire comme l'explique le site d'information économique Paperjam.
Tout n'est pas réglé pour autant. Le système de santé luxembourgeois est tellement dépendant des frontaliers que le moindre grain de sable peut enrayer la machine. “Le risque d'un manque de personnel”, c'est plus que jamais l'obsession des autorités locales en raison du confinement en France qui peut empêcher les frontaliers de venir travailler (maladie, garde d'enfants...). Un point crucial rappelé par la ministre de la santéPaulette Lénert, dans un point presse dimanche 22 mars 2020.

Sept malades français accueillis au Luxembourg

Mais dans le même temps, la ministre annonce que le Luxembourg accepte d'accueillir des malades français en réanimation. "Sept transferts vont être réalisés par hélicoptère", a confirmé dans la foulée Jérôme Salomon, directeur général de la Santé en France. "Les équipes médicales et logistiques sont en contact pour organiser cette opération, et je les remercie. Un grand merci pour nos voisins pour cette belle solidarité". 
L'annonce des autorités luxembourgeoises a été saluée par le président de la région Grand Est, Jean Rottner, l'ARS Grand Est... mais également par le président de la République en personne, Emmanuel Macron. Une façon de dire, qu'en ces temps de crise, l'Europe existe et elle se serre les coudes.
Parmi les autres personnes à relayer le dispositif, Corinne Cahen, Ministre de la Famille, de l'Intégration et à la Grande-Région. 
Mais personne pour décrypter cette annonce et cette succession de réactions positives et parfois caricaturales... en chaînes, hormis Hubert Gamelon, journaliste au Quotidien. Dans un article publié sur le site du journal luxembourgeois ce lundi 23 mars 2020, il n'hésite pas à parler de “communication tronquée” avant de donner le coup de grâce : “la ministre luxembourgeoise Corinne Cahen se targue d’un élan de solidarité en annonçant l’accueil de “patients de Mulhouse” pour des soins intensifs. Beau geste, assurément. Qu’il paraît toutefois indécent de surexposer, en cette période de crise, quand on sait ce que pèse l’apport dans le secteur médical luxembourgeois des travailleurs… De la région Grand-Est, justement."

En remerciant les autorités luxembourgeoises, certains conseillers politiques français, auraient aussi dû revoir leurs fiches et se renseigner sur une situation bien connue en Lorraine. Il aurait sans doute été opportun de souligner que sans ce personnel frontalier, cette aide n'aurait pas été possible.

Une situation que ne manquent pas de relever de nombreux travailleurs frontaliers sur le site L'Essentiel, le premier média francophone du pays : "Quand 70% du médical est occupé par des frontaliers, on fait profil bas et on essaie d’être un peu plus solidaire", "Amis luxembourgeois, dorénavant arrêtez de cracher sur les frontaliers car l’économie actuelle tourne grâce à nous", "Encore merci au personnel soignant et les autres qui s'occupent de nous et encore plus de merci aux frontaliers qui vont faire le sacrifice de venir loger dans un pays qui critique si souvent les frontaliers. En espérant que le Luxembourg et les Luxembourgeois s'en souviendront après la crise et qu'enfin ils verront que ce pays n'est rien sans ses frontières ! Le Covid-19 n'a pas de langue."... Traduisez : si les Luxembourgeois décident de venir en aide à la région Grand Est, il ne faut pas oublier que c'est possible grâce à du personnel hospitalier lorrain !

2 000 places dans des hôtels pour le personnel soignant et leur famille!

Et pour faire en sorte que le système hospitalier luxembourgeois ne s'effondre pas, faute de frontaliers, le gouvernement a mis à disposition 2 000 places dans des hôtels et dans des logements privés, pour le personnel médical des pays voisins travaillant dans le pays. Une mesure qui pourrait s'étendre aux frontaliers travaillant des secteurs "essentiels", a expliqué le Premier ministre, Xavier Bettel, mais "actuellement la priorité est réservée au personnel hospitalier pour assurer une certaine fluidité". L'Etat n'a pas négocié les tarifs, il a juste donné son assurance que tout serait payé.

Environ 200 personnes bénéficient pour l'instant du dispositif qui été élargi aux familles des soignants. Le Luxembourg ne lésine pas sur les moyens. Une forme de concurrence déloyale se poursuit donc privant du coup, en cette période très mouvementée, certaines structures d'accueil du Grand Est de personnels... qui risquent d'être tenté par la formule "clef en main" proposé par le gouvernement luxembourgeois. Ajoutez un salaire toujours très attractif et voici peut-être l'effet contraire qui pourrait se produire: au lieu de soulager les hopitaux du Grand Est, le Luxembourg pourrait encore davantage désorganiser le fonctionnement des hôpitaux lorrains, surtout si les villes de Thionville, Metz et même Nancy sont gravement touchés par l'épidémie.
Lors d'un point presse ce lundi 23 mars 2020, Jean Asselborn, le ministre des Affaires étrangères a expliqué qu'imposer un dépistage covid-19 aux 200.000 travailleurs venus des pays voisins constituerait une discrimination.

Depuis ce lundi 23 mars 2020, le Centre de congrès et d'expositions du Kirchberg sert de centre de soins avancés dans la lutte contre la pandémie de Covid-19. En plus de Luxexpo, trois autres lieux médicalisés ont été mis en place: la Rockhal à Esch-sur-Alzette, Deichhal à Ettelbruck et à Grevenmacher. Pour les autorités luxembourgeoises, un tel déploiement a pour but d'éviter une propagation du virus via les salles d'attentes et les urgences.
 
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