Hayange : un épisode de plus dans le feuilleton de l'usine à rails

Nos confrères du quotidien Le Monde révèlent que l’Etat cherche un repreneur pour l’aciérie d’Ascoval, principal fournisseur en matière première de l’usine à rails d’Hayange. La faillite annoncée de Liberty, leur patron commun, fragilise l’avenir du site mosellan.

L'usine à rails d'Hayange est passée sous pavillon Liberty Steel en juillet 2021.
L'usine à rails d'Hayange est passée sous pavillon Liberty Steel en juillet 2021. © Emmanuel Bouard/France 3 Lorraine

"C’est un film". Le soupir de ce sidérurgiste à la sortie de poste du matin résume parfaitement la lassitude des salariés d’Hayange. Ils ont changé de patron l’an dernier et ils en auront probablement un autre cet été. Selon le quotidien Le Monde, l’Etat veut trouver un nouvel actionnaire pour leur usine et celle de Saint-Saulve dans le Nord.
Depuis juillet 2020, les deux sites sont unis sous la bannière de Liberty Steel, avec la bénédiction du gouvernement français.

Un mariage pour le meilleur

C’était le scénario politique inventé par Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, pour sauver l’ex-aciérie Ascoval de Saint-Saulve (Nord) : l’adosser à l’usine à rails d’Hayange, dont le précédent propriétaire, le Britannique British Steel était en faillite. Confier les deux sites à Sanjeev Gupta, le magnat anglo-indien de l’acier, via son groupe Liberty Steel. Sécuriser l’alliance avec le renouvellement de commandes par la SNCF de rails mosellans. Mais cette union à trois patine. Notamment, parce que GFG Alliance, la holding de Sanjeev Gupta, a été lâchée par son principal banquier, Greensill, au mois de mars 2021.

Privé de son fond de roulement, Liberty Steel n’a plus de trésorerie. L’Etat a déjà prêté 20 millions d’euros au site du Nord afin qu'il puise faire face à ses dépenses courantes, sous réserve que le GFG apporte la même somme. Selon nos confrères du Monde, Gupta ne débloquera pas les fonds.
"Un changement d’actionnaire serait à l’étude" selon le journal du soir. Traduction : on cherche un nouvel actionnaire, donc un repreneur.

Et pour le pire

A Hayange, la pilule ne passe pas. Le site sidérurgique a déjà changé cinq fois de patron et d’actionnaire en vingt ans. Les couleurs de Liberty sur les halles de laminage n’ont pas encore eu le temps de sécher, qu’elles seront peut-être déjà remplacées par d’autres. "On est fatigué de tout ça" glisse un autre salarié en fin de poste, "on entend parler partout de ré-industrialisation dans notre pays, mais nous, on est trimbalé d’actionnaire en actionnaire".

Liberty Steel emploie 450 salariés à Hayange (Moselle) pour laminer des rails.
Liberty Steel emploie 450 salariés à Hayange (Moselle) pour laminer des rails. © Emmanuel Bouard/France 3 Lorraine

Interrogations

D’après nos informations, le cabinet de Bruno Le Maire s’active pour trouver un repreneur aux usines du groupe Liberty Steel en France.
Tous les scénarios seraient sur la table, y compris ceux qui consisteraient à rappeler les candidats qui n’avaient pas eu l’aval de Bercy l’été dernier… A commencer par ArcelorMittal, l’ex-numéro Un mondial de l’acier. "D’autres candidats sont sur les rangs, y compris des groupes chinois" confirme un bon connaisseur du dossier, "Bercy veut boucler rapidement le rachat, avant fin juin, en forçant Liberty Steel à revendre de gré à gré". Reste à savoir quel sera le périmètre de la vente : Hayange seul ? Avec Ascoval ?

Investissements

L’inquiétude des salariés d’Hayange, dont l’activité est considérée comme stratégique par l’Etat français, repose également sur les investissements nécessaires à la pérennité du site.
Liberty Steel avait promis d’injecter trente millions d’euros dans la modernisation du laminoir, mais rien n’est jamais venu. Selon nos informations, la direction locale du site d’Hayange a annoncé, vendredi 23 avril, un plan de 16 millions d’euros d’investissements sur trois ans. Avec ou sans Liberty Steel. Le feuilleton continue.

 

Ascoval, le caillou dans la chaussure de Bruno Le Maire

Si le site d’Hayange est protégé en raison de la nature de sa production, des rails pour la Sncf, celui de Saint-Saulve, ex-Ascoval, est en pointillé.
Selon nos confrères du Monde, il tourne "à plein régime". En réalité, il peine à atteindre une vitesse de croisière, faute de clients pour ses demi-produits sidérurgiques. Hayange est son premier client, mais il ne suffit pas, loin de là. L’aciérie du Nord coulerait 25.000 tonnes de blooms par mois, "ce qui est très loin de la production minimum d’une aciérie électrique de cette taille", précise un bon connaisseur du site, "qui devrait tourner autour de 800.000 tonnes par an".

L’aciérie doit produire au moins 500.000 tonnes par an et idéalement presque le double pour être rentable. D’autant que pour fournir Hayange, elle a dû consentir à des investissements lourds pour transformer sa coulée continue. Elle produisait des blooms ronds, quand le laminage des rails nécessite des carrés ! Depuis décembre 2020, l’usine de la vallée de la Fensch est régulièrement alimentée en blooms d’Ascoval "mais avec des problèmes de qualité. Au début ça allait bien, mais depuis quelques mois ça s’est dégradé" explique un représentant du personnel d’Hayange.

Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire a multiplié les déclarations rassurantes au sujet de Saint-Saulve. Mais en réalité, sur le plan industriel, il est dans une impasse. L’enjeu est symbolique : à un an de l'élection présidentielle, le gouvernement actuel ne peut pas se permettre que le dossier Ascoval tourne au cauchemar politique. Comme l’ancien président François Hollande a traîné, comme un boulet, la fermeture des hauts fourneaux d’Hayange en 2013.

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