Bitche : atteint de stress post-traumatique, Aurélien Dhaussy raconte son expérience dans un livre

Engagé dans l’armée française en 2014, Aurélien Dhaussy a participé à l’opération Barkhane au Mali en 2016. A son retour en France, le militaire souffre de stress post-traumatique. Cela bouleverse son quotidien, il décide d’en parler dans un livre publié le 20 septembre dernier.
Aurélien Dhaussy, militaire atteint de stress post-traumatique en opération au Mali en janvier 2016, signe son premier livre dans lequel il raconte son expérience.
Aurélien Dhaussy, militaire atteint de stress post-traumatique en opération au Mali en janvier 2016, signe son premier livre dans lequel il raconte son expérience. © Aurélien Dhaussy
Aurélien Dhaussy a 32 ans. Il rejoint en 2014 le 16e Bataillon de chasseurs à pied de l’armée française situé à Bitche, en Moselle. En janvier 2016, il est déployé au Mali dans le cadre de l’opération Barkhane où il a passé quatre mois. Depuis son retour en France en avril 2016, le militaire souffre d’un syndrome de stress post-traumatique qui affecte considérablement son quotidien. Il a décidé de parler de ce mal imprimé en lui, qui le ronge jour et nuit dans "Pourquoi l’armée m’a quitté", publié le 20 septembre 2020. Il a répondu à nos questions ce jeudi 5 novembre 2020.

"Pour raconter mon histoire et aider les autres"

Vous venez de signer "Pourquoi l’armée m’a quitté" aux éditions Sydney Laurent. Un livre dans lequel vous racontez votre histoire, notamment votre quotidien après votre déploiement au Mali. Pourquoi avez-vous choisi ce titre et pourquoi ce livre ?
- Le titre, c’est une métaphore par rapport à une histoire d’amour. Pour moi c’était vraiment une histoire le fait de m’engager dans l’armée. C’était un rêve de gosse. Mais aujourd’hui ce n’est pas moi qui quitte l’armée, c’est elle qui me quitte parce que je ne suis plus apte à servir.
J’ai choisi d’écrire ce livre d’abord pour raconter mon histoire. Ensuite, pour aider les personnes qui, comme moi, sont atteintes de stress post-traumatique et qui ont du mal à s’exprimer. Parce que bien souvent, quand on est atteint de ce syndrome, on a tendance à se renfermer sur soi-même et à s’isoler. En partageant mes expériences, je voulais aider les personnes qui sont dans la même situation que moi à sortir de ce renfermement.


Avez-vous pris la décision d’écrire et de publier ce livre vous-même ou l’avez-vous prise sous les conseils de quelqu’un, comme votre épouse ou votre psychologue par exemple ?
- J’ai d’abord décidé d’écrire pour moi-même. Cette décision je l’ai prise seul après des séances avec ma psychologue. A l’issue de celles-ci, j’avais toujours des regrets de n’avoir pas su dire certaines choses. Et puis j’ai progressivement écrit chaque fois que je ressentais quelque chose en lien avec ma blessure pour pouvoir ensuite lire mes textes à l’équipe soignante. Ce sont les psychiatres, les psychologues et les soignants qui m’ont ensuite encouragé à poursuivre et qui m’ont donné l’idée de me faire publier.

Quelle est l’histoire racontée dans ce livre?
- Au tout début du livre, je plonge le lecteur directement dans mon quotidien. Cela commence par mon séjour en hôpital psychiatrique où je parle de mes crises d’angoisse. Ensuite je parle de l’évènement traumatique à l’origine de mon mal-être et de tous les problèmes au quotidien que je peux rencontrer à cause de ce stress.

Combien de temps a duré votre séjour psychiatrique ?
- J’ai fait plusieurs séjours : huit au total. Le premier a duré un mois, ensuite les autres ont duré une semaine par mois.

Parlez-nous de l’évènement déclencheur de vos troubles...
- Fin avril 2016, notre base au Mali a subi une attaque à la roquette Chicom. C’est un type de roquette que l’ennemi tire à longue distance. C’est très difficile de pouvoir prévoir ce genre d’attaque. En général il est trop tard quand on s’en rend compte. Quand un Chicom explose, il peut causer beaucoup de dégâts.
Lors de cette attaque, une roquette est tombée à 20 mètres de moi. La seule chose qui fait que je suis encore en vie aujourd’hui c’est un mur qui me séparait de l’impact.


Vous êtes retourné en France en avril 2016, quelques jours après l’attaque. Après combien de temps vous avez commencé à ressentir les séquelles de cette attaque ?
- Dès mon retour, j’ai eu un décalage avec la réalité. C’est-à-dire vous ne percevez plus le monde de la même façon. Il y a un certain décalage avec vos proches qui eux ne peuvent pas comprendre ce que vous avez vécu. Parce que tout parait plus grave, plus important pour vous. Les choses qui peuvent vous paraitre banales quand vous avez l’habitude de vivre dans un pays développé comme la France, vous ne les appréhendez plus du tout de la même façon. Vous êtes toujours sur le qui-vive. Moi de retour en France, j’ai toujours eu une appréhension dans les espaces où il y avait beaucoup de personnes. Et cela s’est accentué de jour en jour.

Comment expliquez-vous ce décalage avec la réalité quand vous êtes revenu en France ?
- Le décalage c’est le fait d’avoir connu le monde sous un autre angle : la violence, la guerre, la misère… Et vous revenez dans un pays soi-disant en paix, vous voyez avec quelle insouciance ses habitants peuvent évoluer.

Quand vous commencez à avoir les symptômes de la maladie, avez-vous informé votre hiérarchie ?
- Au début non. Je n’en ai pas parlé. Parce qu’il y a un déni qui s’installe. On se dit aussi que cela fait partie de notre vie en que militaire et que cela nous définit en tant qu’homme.
Mais à la suite d’une crise d’angoisse, j’ai subi un interrogatoire de la part de l’équipe médicale et on en est venus à parler de mon expérience au Mali. Là, je me suis complètement effondré et mon stress post-traumatique a été déclaré par les médecins.

Des idées suicidaires

Comment se manifestaient ou se manifestent encore vos troubles ?
- Quand vous êtes atteint de stress post-traumatique, vous êtes complètement perdu. Je pleurais presque tout le temps. J’avais des idées suicidaires. Ce sont des moments vraiment difficiles. Des moments noirs.

Après avoir été diagnostiqué, comment a été faite la prise en charge ?
- Il y a une Cellule d’aide aux blessés de l’armée de terre (CABAT) qui prend en charge tous les blessés de l’armée – psychiques ou physiques. J’ai été pris en charge par cette cellule, sinon je serais complètement seul. Parce que les unités ont tendance à abandonner leurs hommes malheureusement.

Abandonner par son unité

Votre unité – le 16e Bataillon de chasseurs à pied – vous a-t-elle abandonné ?
- Oui, mon unité m’a complètement abandonné. Je n’ai pas remis les pieds depuis juin 2019 étant donné que je suis en arrêt longue maladie. Et personne n’a cherché à avoir des nouvelles de moi. Aujourd’hui je n’ai plus envie de réintégrer mon unité. Sachant comment je suis considéré maintenant par mes frères d’armes, je ne me sens pas capable d’affronter les regards, les jugements des autres, qui de toute façon ne sont pas capables de comprendre ce que je traverse.

Vous dites qu’aujourd’hui vous essayez de remonter la pente. Comment vous passez votre journée ?
- Malheureusement je suis relativement enfermé. J’évite de sortir. Je veux éviter toute situation stressante parce que je vis très mal mon stress. Si je dois sortir, je choisis des heures pour éviter de rencontrer trop de monde. Je suis à fleur de peau. Et le soir, j’ai des nuits difficiles. Je fais des cauchemars toutes les nuits. J’ai des difficultés pour m’endormir.

Comment vous voyez votre avenir en dehors de l’armée puisque vous ne comptez plus y retourner ?
- Pour l’instant je cherche à me stabiliser psychologiquement. Parce que jusqu’à présent j’ai énormément de mal à gérer mon stress : je peux faire des crises d’angoisse en faisant simplement la queue dans un supermarché. Une fois stabilisé, dans un premier temps j’aimerais bien pouvoir m’investir dans des associations qui aident les personnes atteintes de stress post-traumatique. J’aimerais apporter ma contribution et mon expérience. Et j’aimerais que cette maladie soit plus connue, pour que d’autres camarades ne subissent pas l’abandon que moi j’ai subi.
 
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