TEMOIGNAGE - Coronavirus: "Il y a des journées horribles", raconte Victoire, infirmière aux urgences

Victoire est une jeune infirmière qui travaille aux urgences. Elle y fait ses armes depuis quelques mois. A cause du covid19, son service est confronté à une tension continue. Les patients atteints par le virus, nombreux, peuvent décompenser très rapidement. Entre espoir et impuissance : récit.

Le service des urgences du SAMU 68 de l'hôpital Pasteur
Le service des urgences du SAMU 68 de l'hôpital Pasteur © Hervé KIELWASSER / MaxPPP
J'ai choisi de l'appeler Victoire. Je trouve que ça lui va bien. Même si je ne la connais pas ou très peu. Car cette jeune fille est une battante. Parfois désarmée. Mais fidèle au poste. Nous sommes le 4 avril.

Victoire car vous ne saurez pas son prénom. L'infirmière préfère rester anonyme. Aussi battante soit elle, la jeune femme craint les réactions de sa direction. Vous ne verrez donc pas son visage, ni le service dans lequel elle travaille depuis quelques mois à peine. Vous ne verrez que ses mots empreints d'une grande douceur et qui décrivent parfois une violence certaine. Ses mots dits d'une voix juvénile, jamais naïve. Ferme. Une voix de battante.


Aider, soigner, accompagner

Victoire a la vingtaine. Sans aucune hésitation elle a choisi le métier d'infirmière. Marc Noizet, le chef des urgences de Mulhouse, me disait que les soignants avaient quelque chose dans leur génome. Sa théorie se confirme ici. "Ma maman est infirmière. Elle a un rythme de travail compliqué, elle travaille tout le temps. D'emblée ça donne pas forcément envie. Mais ses valeurs, ce en quoi elle croit, oui."
 
Victoire, comme sa maman, croit à "l'accompagnement des personnes". Sa devise: "Aider, soigner, accompagner". Trois barrettes sur sa blouse, dans son coeur. Victoire passe donc le concours d'infirmière puis prend son premier poste dans un service d'urgences d'un établissement alsacien. 

"Les urgences parce que c'est ce qu'il y a de plus varié. C'est un des services les plus formateurs. Il y a le stress, on travaille avec des moyens classiques sans l'aide des grosses machines." Les débuts sont difficiles: "On part un peu naïve, on pense qu'on va sauver tout le monde. Ensuite, on déchante. Mais on en apprend tous les jours, on en ressort grandie. Mon rythme ? Je fais du 6h30-14h ou 13h30-21h pour un salaire de 1750 euros net." On ne fait pas ce métier pour les chiffres. 
 

Une pression continue

Plus que d'habitude, aux urgences, la pression écrase. Ecrase par sa constance. Une pression qu'elle ramène chez elle le soir. En espérant qu'elle ne ramène pas non plus le virus. "A l'hôpital, je me sens protégée, ils ont fait un sacré effort, assez rapidement. Ensuite, c'est sûr, on a toujours cette peur de contaminer nos proches, mon conjoint. On est obligés de vivre avec ça."

La peur de contaminer ses proches, il faut vivre avec
-Victoire-

L'hôpital a mis en place deux circuits distincts pour pouvoir accueillir les patients covid19 en toute sécurité. Dans la partie covid, Victoire décrit un travail à la chaîne. Pour rappel, nous sommes le 4 avril. Les gestes quotidiens de Victoire se suivent et se ressemblent. "D'abord on identifie les symptômes, on râtisse large. Les signes peuvent être très différents sur chaque patient. On passe ensuite aux examens. On les oxygène si nécessaire. Les 3/4 des patients sont ensuite hospitalisés. Ensuite, nous n'avons plus de nouvelles d'eux, nous ne savons pas si on a fait du bon travail. On l'espère simplement. C'est frustrant. C'est le lot des infirmières aux urgences."


Ca peut très vite mal tourner, c'est du stress permanent
-Victoire- 

D'autant que les soins sont lourds, dans leur grande majorité. "Il y a plus de soins à faire, plus de techniques à appliquer, plus de résultats à analyser: sanguins, bactériologiques... Les patients covid19 sont mis dans des box individuels, isolés, ils sont souvent oxygéno-dépendants. C'est des patients qui demandent plus de temps et parfois on n'en a pas." Car ces derniers peuvent décompenser très vite: "Ca peut très vite mal tourner. On est pas forcément prêts à ça. C'est du stress permanent, plus que d'habitude, oui. On prend beaucoup sur soi. On voit beaucoup de choses difficiles."

Une pression qui s'accumule. Comme la fatigue. "On travaille sous pression, continuellement et il faut l'admettre, on ne peut pas être efficaces tout le temps, à chaque minute. Il y a des jours avec et des jours sans. Il y a des journées horribles." Avec cette idée tout aussi horrifiante qu'il y a des vies en jeu. Beaucoup.
 

Impuissance

Victoire se sent débordée. Jeune, elle se sent aussi désarmée. Impuissante parfois. Parfois c'est déjà trop. "Moi je commence dans le métier, je suis encore inexpérimentée, j'ai besoin qu'on me conseille. Mes collègues sont là, je peux compter sur eux. Il y a une solidarité formidable. Une réelle entraide. On est plutôt jeunes, on ne tient pas longtemps aux urgences." 

On ne peut pas rester neutres face au malheur
-Victoire-

Pour le moral, le coup est quand même rude. "Sur le plan perso, je le vis mal." Comme cette fois où un jeune patient covid19, atteint d'une grave maladie génétique, arrive dans le service. Il est très stressé. Il faut l'intuber. "L'intubation s'est mal passée, il est décédé quelques heures plus tard. J'ai eu l'impression à cause du stress, de la pression, que je n'ai pas pu faire correctement mon travail. Que je n'ai pas pu lui apporter ne serait-ce que du réconfort avant qu'il ne s'endorme. Il était si angoissé, si triste. On sait aussi qu'il meurt seul, sans avoir revu sa famille." 

Ces morts cruelles, injustes, grignottent soigneusement sa jeunesse. "J'essaie de faire en sorte de laisser tout ça au boulot, tout ce malheur. On ne peut rester neutre. Je sais que la vie continue mais à la maison, je rumine. Le confinement n'aide pas à se changer les idées. C'est pas évident." Victoire peut compter alors sur sa maman, toujours à l'écoute. Au téléphone, pas le choix. "Je peux lui en parler librement, elle a déjà vécu des situations pareilles. Elle me comprend. C'est mon sas de décompression."

 

De la bienveillance

Beaucoup des soignants que j'ai eus ces derniers jours me disent craindre la même chose. La suite. Si d'aucuns parlent de résilience, eux, me disent contre-coup. "Pour l'instant on est dans le faire, quand ce sera fini, on va se relâcher, il va falloir que ça sorte."

Le covid19, par son ampleur et sa violence, laissera des traces sur toute une génération de soignants. Des blessures dont il sortira peut-être du bon. Du mieux. Victoire m'explique que le fait que la prise en charge des patients covid soit de facto plus longue que les autres "45 minutes à 1 heure au lieu de 20 minutes disons en moyenne", a bousculé ses habitudes professionnelles. Et quelque part, lui a ouvert les yeux. "Avec ma petite expérience, je n'ai jamais connu les beaux jours de l'hôpital. On a toujours manqué de lits, j'ai toujours travaillé comme ça, dans le turn-over. Paradoxalement c'est depuis le covid19 et les renforts dont on dispose que je trouve mon travail plus juste. On peut passer plus de temps avec nos patients, on n'est plus obligés de se dédoubler, on ne doit plus tout faire trop rapidement. Et c'est mieux pour tout le monde."

 "J'espère qu'il restera au moins ça: une nouvelle façon de travailler, plus globale, corps et âme, où on a le temps de discuter avec les patients, de les rassurer. Qu'on sera plus bienveillants."

Nous raccrochons sur ces belles paroles soufflées dans le téléphone. Et qui s'envoleront loin, suffisamment je l'espère pour entrer dans les esprits savants, les esprits comptables. Victoire, elle, part faire son jogging. Pour "profiter des petits moments de la vie, si importants en ce moment." Oui, Victoire mériterait d'être connue. Reconnue. Par sa direction. Par tout le monde.
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