TEMOIGNAGE - "Maltraiter les sages-femmes c'est maltraiter les femmes"

Justine Schoeffel est sage-femme à la maternité de Haguenau (Bas-Rhin). Aujourd'hui, pour la troisième fois de sa jeune carrière, elle est en grève. Manque de reconnaissance, salaires trop bas, journées à rallonge : les blouses roses ont le blues. Témoignage.

Justine Schoeffel, sage-femme, devant le siège de l'ARS ce mardi 26 janvier
Justine Schoeffel, sage-femme, devant le siège de l'ARS ce mardi 26 janvier © Julie Schoeffel

Ce n'est pas vraiment un baby blues même si tout est intimement lié. C'est une histoire comme on en connaît tant d'autres dans le milieu médical. L'histoire d'une femme, d'une sage-femme, Justine, qui n'en peut plus de voir ses conditions de travail se détériorer. Qui n'en peut plus de ne jamais, elle, être vue. Qui a peur de perdre ce qui la fait encore tenir : le contact, l'humain, la femme.

 

Les ratées de médecine

Justine Schoeffel a 34 ans. Pour elle, le milieu médical a été un bain de culture. Un atavisme familial. " Ma maman est secrétaire médicale, mon père médecin, ma soeur dentiste, ma belle-mère infirmière ... je continue ?"

Justine choisit, pour faire un tout petit pas de côté, la voie basse. Celle des sages-femmes qui ne sont pas forcément sages ni même femmes. "Sage-femme c'est la personne qui détient le savoir sur les femmes. Qui sait. Homme ou femme d'ailleurs. C'est simple et précis pourtant ce métier séculaire est encore très mal connu. Ce nom on l'emploie à tort et à travers."  Un métier dont la femme est le centre, le sujet intime : c'est peut-être pour cela qu'il est aussi peu connu et reconnu. Et par certains égards méprisé.

Ce métier séculaire est encore très mal connu

Justine Schoeffel, sage-femme

"Ça commence dès la fac. Beaucoup pensent que les sages-femmes ce sont les ratés de médecine, c'est faux. C'est un choix, un vrai choix qui s'apparente à une vocation. Certains ont du mal à le croire ..." Ce mépris, Justine, y a été souvent confrontée. A la fac mais pas seulement. Il aura fallu attendre 2015 pour que le diplôme de sage-femme soit reconnu comme un master. "Nous faisons une année de médecine et quatre années d'école de sage-femme. Et bien avant 2015, nous avions bac+3. Pourquoi ? Je ne sais pas."

Forte de son diplôme au rabais, Justine trouve un emploi à la maternité de Haguenau. Elle y exerce depuis dix ans.

 

La vie et la mort

La sage-femme n'est pas que l'accoucheuse à la blouse rose. Elle est bien plus que cela. "Nous avons tout le volet gynécologique, obstétrique. Nous avons également des compétences en pédiatrie et orthogénie : IVG ou IMG (interruption médicale de grossesse). Nous accompagnons toutes les femmes : certaines n'iront pas jusqu'au bout de leur grossesse. Nous suivons la femme d'un point de vue gynécologique de la puberté avec des frottis ou la contraception par exemple à la ménopause en passant par l'accouchement. Notre champ d'action est très vaste. Ça, très peu de monde le sait aussi. Quand on pense que certaines femmes attendent des mois pour un frottis chez leur gynécologue alors qu'elles pourraient aller consulter une sage-femme ..."

Certaines femmes attendent des mois pour un frottis chez leur gynécologue alors qu'elles pourraient aller consulter une sage-femme

Justine Schoeffel, sage-femme

Des compétences variées. Des responsabilités lourdes. Bien plus qu'une charlotte. "Nous sommes responsables pénalement de nos actes médicaux. Comme un médecin. Nous avons entre nos mains une responsabilité de vie et de mort. Nos journées ne sont pas seulement faites d'heureux événements. Tous les accouchements ne se passent pas bien, des hémorragies de la délivrance, des bébés décédés ... tout cela nous le portons aussi sur nos épaules. Nous le rapportons à la maison."

Nous avons entre nos mains une responsabilité de vie et de mort.

Justine Schoeffel, sage-femme

"La semaine dernière, une dame est arrivée pour accoucher à la maternité. Son bébé était décédé, elle ne le savait pas. C'est ça aussi notre métier : déposer dans les bras d'une maman un petit être sans vie. Accompagner une mère dans sa douleur, parler, écouter. Sans compter nos heures parce que l'humain passe avant tout, avant l'horloge. Voilà c'est ça le problème, nous sommes trop gentilles, trop empathiques." 

Une étude réalisée par le CNSF (collège national des sages-femmes de France) révèle que plus de 40% des cliniciennes salariées, 31% des cliniciennes libérales et 37,5% des enseignantes sont victimes de burn-out. "Le conflit vie privée/vie personnelle important est l’un des principaux facteurs de risque psycho-social aggravant cet état d’épuisement. Cette étude indique que plus de la moitié des sages-femmes effectuent des heures supplémentaires, et que pour une part d’entre elles ces heures ne sont ni rémunérées ni récupérées."

 

Une reconnaissance

Le problème c'est aussi que le travail de la sage-femme n'est pas reconnu. Pas reconnu à sa juste valeur. "Même les médecins ignorent toutes les compétences que nous avons. Les soignants nous cantonnent souvent aux salles d'accouchement ... c'est bien mais ça devient lassant. Nous avons aussi envie de voir d'autres horizons."

Niveau salaire, même combat. Une sage-femme tout juste diplômée gagnera en moyenne 1650 euros net par mois. Justine, avec ses dix ans de métier, 2100. "Le code de la santé publique nous reconnait depuis 2014 comme profession médicale, prescripteur et responsable de nos actes médicaux. Certes. Mais nos grilles salariales, elles, sont calquées sur celles du paramédical et non du médical. Le Segur de la santé n'y a rien changé. Nous demandons un changement de grille, une revalorisation de nos salaires." 

Le code de la santé publique nous reconnait comme profession médicale mais nos grilles salariales, elles, sont calquées sur celles du paramédical

Justine Schoeffel, sage-femme

D'autant que nous l'avons dit, les heures supplémentaires ne sont pas toujours rémunérées : "Nous sommes trop gentilles, beaucoup d'entre nous n'ont pas envie de tomber dans une logique comptable". Et les heures de nuit trop peu rémunérées : 9 euros. 1,08 euros de plus que de jour. "C'est une farce". 

D'autre part, les conditions de travail se dégradent dans cette spirale désormais bien connue de la technocratisation de l'hôpital. "Tout doit être rentabilisé : les petites maternités ferment mais on n'embauche pas plus dans les plus grandes. Résultat mathématique, les sages-femmes ont plus de patientes à gérer passant d'un box à l'autre perdant de plus en plus contact avec les femmes faute de temps. Et si vous ajoutez à cela le temps qu'il faut désormais pour remplir les dossiers administratifs, là on en oublie ce qui fait notre métier : les mères. En maltraitant les sages-femmes, on maltraite les femmes."

En maltraitant les sages-femmes, on maltraite les femmes

Justine Schoeffel, sage-femme

Justine a fait grève aujourd'hui. Comme toutes ses collègues du centre hospitalier de Haguenau. 38 sages-femmes. 38 femmes qui ont la sagesse de dire non. Jusqu'à quand ? " Nous sommes beaucoup à nous dire que nous n'allons pas faire ça, comme ça, toute notre vie. Moi, pour l'instant, j'ai choisi une autre voie : le combat syndical, je suis syndiquée à la CFDT depuis dix ans et à l'ONSFF (Organisation nationale des sages-femmes de France) depuis six. Ça m'aide à me sentir utile, à trouver du sens." Au printemps, Justine ira à Paris, à la table des négociations du Ségur de la santé. Sous une bannière orange et non pas rose. Celle de la CFDT. 

 

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