Accidents du travail. 733 victimes par an, "ce n'est pas un fait divers" : il refuse que les ouvriers meurent en silence

Depuis 2019, Matthieu Lépine, professeur d'histoire-géographie à Montreuil (93) recense quotidiennement les morts causées par les accidents du travail, plus de 700 par an. Un phénomène invisible du grand public, dont l'ampleur interdit, selon lui, qu'on le traite comme un simple fait divers.
Un ouvrier en équilibre entre les deux poutres d'un échafaudage - Photo d'illustration
Un ouvrier en équilibre entre les deux poutres d'un échafaudage - Photo d'illustration © MAXPPP

"Près de chez moi, récemment deux ouvriers sans-papiers ont eu un accident grave sur un chantier, l'un d'eux est mort. L'autre, on l'a ramené devant le foyer où il habitait. Alors je veux bien, on n'est plus à l'époque de Zola, on ne meurt plus dans les mines, mais il y a encore des gens qui meurent pour aller livrer un burger et gagner 5 balles, encore des gens qui meurent sur les chantiers et qu'on dépose au bout de la rue, parce qu'ils ne faut pas qu'on sache qu'ils travaillaient ici. Tout ça, ça existe."

Depuis 2019, Matthieu Lépine est en croisade. Ce professeur d'histoire-géographie de Montreuil (Île-de-France), 34 ans, tient un compte twitter intitulé "Accident du travail : silence des ouvriers meurent". Tout est dans le titre : il se bat pour que nous portions les yeux sur un vrai fait de société, perpétuellement traité comme un fait divers. Chaque jour ou presque, il recherche dans la presse et sur internet la trace de ces ouvriers accidentés, les recense, interpelle le ministère du Travail... 

"La question des accidents du travail, j'en vais entendu parler comme tout le monde. J'ai commencé à m'y intéresser de plus près suite à une polémique, à l'époque où Emmanuel Macron était ministre de l'Economie. Il avait dit qu'au sein de l'entreprise, c'était l'entrepreneur qui prenait tout les risques, "parce qu'il pouvait tout perdre, lui". Je me souviens de ce "lui". Qu'est-ce que ça voulait dire, ces termes, qui sont forcément choisis ?" Nous sommes alors en 2016, et le travail de recensement de Matthieu Lépine est encore un peu épars. En 2019, deux nouvelles morts, coup sur coup, le remettent face à cette réalité. "On est à l'époque des gilets jaunes, David Dufresnes mène son recensement des violences policières. Et je me dis : pourquoi ne pas concrétiser un peu plus ce travail, en m'inspirant de lui." Un recensement minutieux, mais où le professeur doit se contenter de ce qu'internet peut lui offrir.

Loin du fait divers, un vrai sujet de société

Les accidents de travail dans les milieux ouvriers ne déchaînent pas particulièrement les passions médiatiques, ou politiques. "On me renvoie que ce sont des faits divers. Plus de 800 000 victimes par an, pour un fait divers, ça fait lourd", ironise Matthieu Lépine. Il précise : "Ce sont les chiffres de l'Assurance maladie, qui ont l'intérêt d'exister mais ne prennent pas en compte la totalité des travailleurs."

En effet, ces statistiques ne sont établies que sur la base de salariés inscrits au régime général de l'Assurance maladie, ce qui exclut plusieurs catégories comme les indépendants, les agriculteurs, ou encore, évidemment, les salariés non-déclarés. En 2019, l'organisme a recensé 733 morts dans sa case "accidents du travail". C'est sans compter les 283 victimes d'un "accident de trajet", et les 248 morts des suites d'une maladie professionnelle. Cette année-là, ce sont donc 1264 travailleurs morts sur leur lieu de travail, en y allant, ou à force d'y être.

"Tout ça mis bout à bout, on voit que ça représente un phénomène, un fait social. D'autant que quand on regarde les causes, ce sont toujours les mêmes qui reviennent." Première de la liste, selon les données recueillies par le professeur, le manque de formation. "On retrouve qui dans les accidentés du travail ? Des sous-traitants, beaucoup, des intérimaires, des apprentis. C'est celui qui vient d'arriver, qui n'a peut-être pas été formé, qui se trouve au mauvais endroit au mauvais moment. Il y a le fait qu'on pousse les gens à la polyvalence, sur des postes qui ne sont pas les leurs."

Rapidement derrière arrive l'obligation de tenir des cadences de plus en plus effrenées, qui multiplie les risques. "Je pense aux livreurs, payés à la course, payés à griller des feux rouges, à aller plus vite pour gagner pas grand chose." Les livreurs sont en effet le symbole de ce qu'on appelle l'uberisation du travail, un système où la sous-traitance est ultravalorisée, pour s'épargner les frais liés à la protection des salariés. Les mécaniques de concurrence, qui isolent les salariés, et la sur-rentabilisation du temps de travail sont des travers récurrents de ce modèle économique. 

Il faut ajouter à cela la baisse des effectifs des contrôleurs du travail, chargés entre autres de détecter les situations à risque. La Cour des comptes estime que les effectifs des agents de contrôle ont diminué de plus de 6% entre 2014 et 2020. "Il importe plus que jamais de dégager des moyens humains pour le contrôle des entreprises", alerte de nouveau l'autorité économique.

Ouvriers, marins, routiers : des statistiques qui balaient les idées reçues

Les ouvriers du BTP sont toujours les plus touchés par ces accidents fatals. 41 morts, rien qu'au premier trimestre 2021. "Si c'est sur un chantier lambda en province, personne ne va s'y intéresser. C'est un fait divers. Par contre, s'il y a un mort sur le chantier du Grand Paris - ce qui est arrivé plusieurs fois - là, tout le monde s'en empare", grince le professeur.

Les chauffeurs routiers sont également nombreux à perdre la vie dans le cadre de leur emploi. C'est le cas d'un conducteur de poids-lourd, dont l'identité n'a pas été révélée, qui est mort le 21 juin 2021 à Hermies, dans le Pas-de-Calais, coincé sous son véhicule accidenté. Mais en terme d'accidents du travail, les idées reçues ne tiennent pas longtemps. "C'est un métier où le travailleur ne bouge pas énormément. Avec ce mode de vie, je vois énormément de routiers qui meurent de malaises cardiaques, plus même que d'accidents de la route, c'est un truc de malade !" s'indigne Matthieu Lépine. 

Les accidents de travail touchent aussi, et même dans une proportion singulière, des métiers moins représentés. "Les bûcherons et les marins ne représentent pas un nombre conséquent de travailleurs, mais parmi les accidents du travail, on les retrouve beaucoup", illustre Matthieu Lépine, qui, avec ses recensements, parvient établir des statistiques qui sont, au moins, des indicateurs complémentaires. Dans les 163 victimes d'accidents mortels qu'il a recensés au premier trimestre 2021, 9 sont marins ou marins-pêcheurs, ce qui représente 5.5% du total. Alors que, selon les chiffres mis à jour en 2020 par l'INSEE, ils ne représentent que 13 500 travailleurs sur 29.2 millions, soit 0.05% de la population active.

Les policiers et gendarmes sont loin d'être méconnus, mais leurs accidents de travail ont du mal à être imposés comme tels dans la sphère publique, car le sujet est sensible. "Je me suis pris toute l'extrême-droite sur le dos pour avoir dit ça mais un policier qui se fait tirer dessus dans l'exercice de ses fonctions parce qu'il est policier, c'est un accident de travail, persiste et signe Matthieu Lépine. Ça n'empêche pas que ce soit un assassinat, ça n'empêche pas que le meurtrier soit peut-être un terroriste. Mais c'est un accident du travail, qui ouvre des indemnisations en tant que tel. On m'est tombé dessus, en me disant que je leur manquais de respect. Celui qui manque de respect, c'est celui qui n'a pas compris de quoi il est question." Il prend désormais la peine de rappeler la définition, lorsqu'il met à jour ses statistiques.

"Ceux qui construisent nos maisons travaillent aussi pour la France"

La seule différence entre les policiers, gendarmes, pompiers et les autres corps de métier, c'est le fait qu'on en parle. La médiatisation des ouvriers accidentés du travail est un cheval de bataille permanent de Matthieu Lépine. "Un jeune de 16 ans qui meurt sur un chantier, personne n'en parle. Par contre, si deux jours plus tard, un militaire meurt, un pompier ou un policier, là c'est extrêmement médiatisé et repris jusqu'au niveau le plus haut de l'Etat. Je ne crache pas sur ces victimes-là, clarifie-t-il tristement. Je veux juste que les autres aussi aient droit à leur hommage. Ceux qui nous nourrissent, qui construisent nos maisons, qui transportent nos marchandises, ils travaillent aussi pour la France. Ils mériteraient un minimum de respect, qu'on ne leur donne pas même dans la mort. Ils sont complètement oubliés."

Plusieurs facteurs, selon Matthieu Lépine, alimentent cette sous-médiatisation. Une méconnaissance du sujet d'abord, comme lui-même avant qu'il se lance dans cette entreprise colossale de recensement. Un certain fatalisme, aussi. "On va considérer que les accidents du travail, il y en aura toujours, c'est une fatalité. Mais si on remonte 100 ans en arrière, on peut quand même s'accorder à dire qu'on ne meurt plus au travail dans les mêmes conditions qu'avant. Heureusement que nos conditions de travail se sont améliorées, qu'elles peuvent s'améliorer !" plaide l'enseignant.

Une position que partage Véronique Daubas-Letourneux, sociologue, enseignante-chercheuse, interviewée par Le Monde en 2019. "L’accident du travail est un non-sujet de santé publique. On l’envisage sous l’angle de la fatalité, des "risques du métier". (...) On ne questionne ni le facteur organisationnel ni la précarité au travail. Si chaque histoire est un drame au plan individuel, elle pourrait aussi être un facteur d’alerte au plan collectif sur les conditions de travail."

Après l'accident, la bataille judiciaire

Après un accident grave ou mortel, c'est souvent une autre épreuve qui attend les victimes ou leur famille, celle du parcours judiciaire. "Il y a souvent deux enquêtes parallèles, celle de l'inspection du travail et celle de la police. Si ce sont des personnes qui ne parlent pas bien la langue, qui sont plus précaires, ou qui ont moins de contact, c'est encore un obstacle supplémentaire. Et il faut prendre un avocat, c'est indispensable parce que c'est des dossiers compliqués, avec plusieurs procédures, plusieurs juridictions... Quand je vois le parcours du combattant des gens avec qui je suis en contact, je leur tire mon chapeau", salue Matthieu Lépine. 

La bataille peut être longue de plusieurs années. Quatre ans, par exemple, pour la famille de Patrice Le Jeune, âgé de 52 ans, mort écrasé par la trappe d'un engin agricole. Quatre ans aussi pour la famille de Romain Torres, un apprenti bûcheron de 17 ans tué par la chute d'un tronc d'arbre. Dans les deux cas, la responsabilité de l'employeur a été reconnue. Dans les deux cas, les peines sont dérisoires. Dans le procès Le Jeune, la peine pour le président de la structure a été de 7000 euros d'amende, pour la mort d'un homme. Pour Romain Torres, c'est deux ans de prison avec sursis, 2000 euros d'amende, et une interdiction de 5 ans d'embaucher un apprenti.

Depuis que son travail de recensement est plus connu du grand public, Matthieu Lépine peut aussi venir directement en aide à ces familles endeuillées, en partageant ses connaissances, pour leur permettre de réclamer justice. Il informe, il écoute, et reçoit des marques de reconnaissance qui lui donnent du courage, lui qui passe beaucoup de temps immergé dans la mort.

"J'ai droit à des gens qui me disent : "nous à l'usine, on suit ton travail, on fait plus attention" ; des formateurs qui me disent qu'ils montrent ça aux jeunes pour qu'ils aient conscience du danger. J'ai réussi à nouer des liens avec pas mal de monde. Je fais un tout petit truc, sur quelque chose qui mérite qu'on en parle de temps en temps. Si je peux participer à lutter contre l'invisibilisation des victimes, c'est ce qui m'intéresse le plus. Une chose importante, ce serait de faire ce que je fais à une toute autre échelle, encourage le professeur. Travailler sur la prise de conscience. Les gens ignorent totalement l'ampleur que ça peut avoir, le nombre de personnes que ça peut toucher."

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