"C'est une mémoire forte." Commémoration des fusillés de la Sentinelle : le 8 avril 1944, vingt-sept résistants étaient exécutés à Saint-Quentin

La plupart avaient entre vingt et trente ans, ils étaient cheminots, artisans et ouvriers. Il y a tout juste 80 ans, ces 27 résistants étaient condamnés à mort et fusillés au stand de tir de la Sentinelle. Leur mémoire est honorée aujourd'hui à Saint-Quentin.

"Moi qui voulais tant voir la fin de la guerre" écrit Henri Charpentier, 20 ans, depuis une cellule de la prison de Saint-Quentin dans l'Aisne, au début du mois d'avril 1944. Il rédige alors une lettre d'adieu à ses parents. Il fait partie des 30 résistants qui viennent d'être condamnés à mort par un tribunal allemand installé rue de l'Isle. 

Originaire de Neufchâtel-sur-Aisne, soudeur et quincaillier de profession, il a été arrêté le 24 février 1944 pour sa participation aux Francs-tireurs et partisans français (FTPF), la branche communiste de la résistance. Henri Charpentier ne verra pas la fin de la guerre. Il est fusillé aux côtés de vingt-six autres résistants, le 8 avril 1944, au stand de tir de la Sentinelle. 

Une exécution massive pour tétaniser la population

"C’est vraiment un cas d’exécution important, déjà par le nombre de personnes fusillées simultanément" souligne Claude Pennetier, chercheur au CNRS et spécialiste des fusillés de la Seconde Guerre mondiale. En 1944, l'armée allemande est en mauvaise position et la résistance s'intensifie dans la population française. 

"Ils ont fusillé autant de monde pour frapper les imaginations, continue Claude Pennetier. Il y a trois jours de procès, les 6,7 et 8 avril, le jour même de l'exécution, ils sont encore en train de juger. Ils veulent un groupe important pour le signaler à la population, pour stopper les velléités, c’est en partie efficace, ça fait peur."

Les cercueils avaient déjà été commandés, c’était une caricature de jugement, le but était de les exécuter.

Frédéric Pillet

Chargé d'études documentaires - Direction du patrimoine de Saint-Quentin

Dans les rues de Saint-Quentin, les nazis placardent une affiche rendant publique ces condamnations à mort et les chefs d'accusation. Un acte stratégique, d'après l'historien : "Parfois, ils exécutent dans le silence, parfois, il faut les photographier, comme avec l’affiche rouge, pour tétaniser la population. (...) Ce sont quand même des coups avec lesquels ils cassent la résistance momentanément. Ils veulent en tirer bénéfice."

Les hommes jugés à la hâte, sans possibilité de se défendre, "sont arrivés enchaînés deux par deux, une cagoule sur la tête pour que les passants ne puissent pas les identifier, relate Frédéric Pillet, historien chargé d'études documentaires à la direction du patrimoine de Saint-Quentin. Les cercueils avaient déjà été commandés, c’était une caricature de jugement, le but était de les exécuter."

Les condamnés sont choisis parmi les résistants capturés lors des différents "coups de filets" réalisés par la Gestapo depuis le début de l'année 1944. "Le 31 mars, des résistants ont abattu le maire de la ville de Saint-Quentin, Émile Delhaye, chef du groupe de collaboration, précise Frédéric Pillet. Il s’est pris une rafale de mitraillette et est mort le 2 avril des suites de ses blessures. On n'a jamais su qui a tué le maire de Saint-Quentin, mais sans doute suite à ce procès et cette exécution, l’attentat n’a jamais été revendiqué par un groupe de résistant. On peut aussi supposer que cela a provoqué le jugement en urgence."  

Qui étaient les 27 de Saint-Quentin ? 

"Ce sont des résistants qui travaillent avec des armes parachutées par les Anglais, il y a une liaison complète avec Londres, répond Claude Pennetier. Ils ont mené des opérations risques sur les écluses, les péniches, les voies ferrées, coupé du fil téléphonique." S'ils appartiennent donc au mouvement communiste de la résistance, le chercheur insiste sur le fait que les réseaux de résistance se créent principalement au sein des connaissances. La relation à l'idéologie du groupe peut être plus ou moins distante selon les individus. Ce qui compte dans ces années finales de la guerre, c'est d'agir.  

Une chose est par contre certaine, c'est que ce sont majoritairement de jeunes hommes issus des classes populaires, même si leur doyen a 50 ans. "C’est un monde plutôt ouvrier ou artisan, des cheminots aussi, qui étaient très actifs dans la résistance, à cheval entre la Marne et l’Aisne" précise Claude Pennetier. "Ce sont vraiment des résistants qui ont mené des actions et sont du coup courageux devant la mort, ils refusent de mettre le bandeau" ajoute-t-il. Si aucun n'est originaire de Saint-Quentin, ils viennent essentiellement de l'Aisne et du Nord. 

Je n’ai fait que mon devoir, je ne regrette rien.

Henri Charpentier

Fusillé le 8 avril 1944 à Saint-Quentin

Leurs dépouilles sont initialement enterrées au cimetière de Saint-Quentin et malgré l'interdiction, "les jours suivants, les Saint-Quentinois se rendent dans ce cimetière Saint Jean pour leur rendre hommage. (...) Je pense que le déplacement au cimetière est patriotique, mais il n’y a pas de témoignages là-dessus", souligne Frédéric Pillet.

"C'est une période la population est solidaire et ose le manifester, porter des fleurs au cimetière" confirme Claude Pennetier. Dans les semaines qui suivent l'exécution, leurs corps sont rapatriés dans leurs communes d'origine, à l'exception de cinq d'entre eux qui reposent toujours à Saint-Quentin. 

Des lettres comme testament 

Juste avant leur exécution, ils peuvent écrire une dernière lettre à leurs proches. Certaines de ces lettres ont été patiemment collectées et analysées par Claude Pennetier et ses collègues, elles sont disponibles sur un site web dédié à la mémoire des fusillés. Celles des fusillés de Saint-Quentin mettent plusieurs semaines à parvenir aux familles, car "les Allemands ont censuré, caviardé les lettres, signale Claude Pennetier. Ils gomment tout ce qui traduit un sentiment patriotique, ce vocabulaire est contrôlé."

Dans la manche d'Henri Carpentier, sa mère retrouve une lettre cousue qui a échappé à la vigilance des nazis. "Surtout que Maman soit courageuse ; qu’elle pense aux deux petits et qu’elle soit fière d’avoir un fils qui va peut-être mourir pour la France. Je n’ai fait que mon devoir, je ne regrette rien.", écrit le jeune homme. 

Ces lettres sont un témoignage inestimable pour les historiens comme Claude Pennetier : "Parfois, les lettres n’arrivaient pas. On en retrouve constamment, dans l'administration, par les familles, parfois des gens qui ne savent pas pourquoi ils ont cela. C’est un matériau que l’on récolte beaucoup. C’est considéré comme un document important, littéraire, l’expression est tellement forte que c’est une expression qui dépasse le quotidien."

Cet ultime acte de vie permet aussi à cette mémoire de perdurer. "La mort crée des réactions pour les vivants, dans ce sens-là, les lettres sont très étudiées dans les lycées, observe Claude Pennetier. Dans tous les cas, il est important de s’imprégner l’histoire, on comprend mieux le monde dans lequel on vit quand on a cette connaissance des générations précédentes, même quand on ne vient pas de France. Toute une mémoire s’est organisée autour de ces beaux profils, c’est une mémoire forte." 

1944, année des traumatismes 

À l'approche de sa fin, la violence du conflit s'intensifie, à Saint-Quentin comme ailleurs. Si la ville a connu cinq bombardements pendant la Seconde Guerre mondiale, celui du 2 mars 1944 est le plus dévastateur. "Il visait la gare de Saint-Quentin, mais ce sont les quartiers populaires de la ville qui ont été touchés, un jeudi, où les enfants n’avaient pas école, rappelle Frédéric Pillet. La ville, qui en avait connu d’autres, est sous le choc de cette centaine de tués."

Un mois plus tard, cette fusillade massive a donc lieu au stand de tir de la Sentinelle. Elle sera suivie d'une autre exécution collective au mois d'août et cette fois, ce sont des enfants de Saint-Quentin qui sont tués.

"Les fusillés de Fontaine-Notre-Dame, ce sont des résistants FFI qui allaient récupérer un parachutage d’armes en prévision de la libération, ils se font prendre le 27 août. Dix-neuf personnes sont fusillées sur place. Cela explique les difficultés des résistants pour la libération de la ville le 2 septembre, car ils n’avaient pas les armes prévues. Ce jour-là, une vingtaine de résistants perd la vie dans les combats contre les derniers soldats allemands. Ils se battaient avec des armes de poing et de vieux fusils contre deux panzers." résume Frédéric Pillet. Une année noire pour Saint-Quentin, dont les différentes commémorations vont rythmer cette année 2024.

La cérémonie pour les 27 fusillés de la Sentinelle se tiendra à 16h30 devant la stèle installée à l'orée de la parcelle où a eu lieu le massacre. Le stand de tir de la Sentinelle existe toujours et reste en activité, la route de Cambrai, où il se situe, a été rebaptisée avenue du président John Fitzgerald Kennedy. 

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