Un étrange et monumental portail de pierre au milieu des champs, dernier vestige du château de Soupir, édifice à l'histoire extraordinaire

Dans un petit village de l'Aisne, un arc de triomphe monumental est planté en plein milieu d'un champ. Vestige du château de Soupir, il est le dernier témoin de l'incroyable destin de l'édifice, tour à tour propriété d'un chevalier de Louis XIV parti se battre aux Indes, d'une riche héritière, d'une orpheline devenue millionnaire et d'un directeur de journal assassiné. C'est l'histoire du dimanche.

Si vous passez à Soupir, vous ne ferez que l'apercevoir. Caché derrière un mur haut de cinq mètres, au détour d'un virage de ce petit village de l'Aisne situé au sud de Laon. Il est pourtant énorme. Immense, Monumental. Plutôt rococo avec ses volutes, son médaillon à initiales et ses trois ouvertures. Mais il est surtout seul, en plein milieu d'un champ.

Piquée, votre curiosité vous obligera à vous garer sur le petit parking de gravier qui fait face à l'ouverture dans le mur. Une ouverture qui rappelle l'entrée d'une allée menant à cet étrange arc de triomphe. Et quand vous aurez parcouru les cent mètres qui vous en séparent, il vous apparaîtra dans toute sa grandeur. Et dans toute sa décadence.

Des vestiges, témoins d'une histoire extraordinaire

Ce portail de pierre est l'un des derniers vestiges du château de Soupir. Un château à l'histoire incroyable, tour à tour propriété de personnages au destin extraordinaire.

Pour comprendre ce qui a bien pu lui arriver, il va falloir remonter le temps et mener l'enquête. Les indices ? Le peu qu'il reste de l'édifice : un arc de triomphe, un mur d'enceinte, une grille en fer forgé, des restes de douves... Autant dire pas grand-chose.

C'est pourtant à partir de ce pas grand-chose que Jean-Marie Martainneville a retracé toute l'histoire du château de Soupir. Dans les moindres détails. Notaire à la retraite, il habite une maison coquette à l'entrée de Soupir, près du cimetière où sont inhumés des soldats italiens morts pendant la Première Guerre mondiale. Il est passionné par l'histoire de son village, situé en plein sur le chemin des Dames. C'est l'historien local.

"Entrez ! Je vous ai tout préparé ! Dit-il dans un grand sourire en me guidant vers son bureau. Asseyez-vous. Alors ? Qu'est-ce que vous voulez savoir ?" Tout.

Cela fait des années que Jean-Marie Martainneville tente d'éclaircir le mystère du monumental portail de pierre de Soupir. Fouillant les archives municipales par-ci, récoltant des actes de vente par-là. Son épouse et lui ont parcouru des centaines de kilomètres pour découvrir l'histoire extraordinaire du château, autrefois situé en plein cœur du village, à côté de l'église. "Un curé, l’abbé Lebergue, a fait une monographie du village. Il a été curé de Soupir de 1885 à 1899. J’ai tout lu. C’était mon document de départ, explique-t-il. Il a achevé son livre en 1910. Il en a réécrit une partie après la Première Guerre mondiale. Son bouquin n’a pas été édité. Je l’ai récupéré à la mairie. Et je peux vous dire que c’est documenté ! Mais j’ai d’autres documents. Notamment tous les actes notariés qui concernent le château. Donc j’ai les noms de tous les propriétaires. On commence à être sûr des noms à partir de 1599. Avant, c’est flou. Et j’ai un document très important, c’est l’inventaire après décès de l’un des propriétaires. Et on en a découvert des choses avec ça ! Incroyables ! Personne ne savait ! Même pas le curé !"

Un château fort, un archevêque et Fénelon

L'histoire du château de Soupir commence comme dans beaucoup de villages de France aux alentours des IXe-Xe siècles : des invasions normandes, un seigneur local dont on ignore le nom, une butte, une construction fortifiée. Quatre tours, un pont-levis, des douves, un fossé, selon la description du chanoine Lebergue. Une fortification médiévale somme toute très classique.

La configuration du château n'évolue pas beaucoup jusqu'au XIVe siècle. En grande partie détruit pendant la guerre de Cent Ans, il est vendu en 1456 à l’archevêque de Reims, Jean II Jouvenel des Ursins. "Le chanoine écrit qu’il ne devait plus être qu'une ruine car il fut vendu (...) avec sa terre, ses droits de seigneurie et deux fiefs, pour la somme dérisoire de 2 900 livres'. Dérisoire, je veux bien le croire !, s'amuse Jean-Marie Martainneville. Apparemment, il n’en restait plus rien."

Le château va rester dans la famille Jouvenel (ou Juvenal) des Ursins pendant 143 ans, jusqu'à sa vente à la famille Baudoin en 1599. Les Baudoin, ce sont les premiers seigneurs identifiés de Soupir. Et ça commence avec Pierre, écuyer du Roi et intendant des finances. C’est lui qui fait construire le mur d’enceinte du château. "4 km de mur ! Il est toujours là. Endommagé mais toujours là !"

Au début du XVIIIe siècle, Séraphin Baudoin, petit-fils de Pierre, est le nouveau seigneur de Soupir. Il est aussi l'ami de Fénelon, homme d'Église et précepteur du petit-fils de Louis XIV. Fénelon, l'auteur des Aventures de Télémaque, qui a séjourné au château de Soupir et dont il se dit qu'il y aurait écrit une partie de ce roman qui lui vaudra la disgrâce du Roi Soleil. "On est sûr que Fénelon est venu à Soupir en octobre 1710. On a deux lettres de lui dans lesquelles il le mentionne. Je les ai vues à Cambrai, certifie Jean-Marie Martainnevile. Mais quand on dit que Fénelon aurait écrit une partie de Télémaque à Soupir, on n’en est pas sûr. Parce que Télémaque a été publié à son insu en 1699. Est-ce qu’il était venu avant 1710 ? Peut-être. C’était des congrégations religieuses qui possédaient toutes les vignes du coin. Donc c’est possible. En tout état de cause, Séraphin Baudouin a connu Fénelon et c’est pour ça qu’il est venu à Soupir, très certainement au château."

À la mort de Séraphin Baudouin, ses deux fils héritent du château, des titres et des terres. Tous deux sont officiers dans les armées royales.

Un gros manoir, entouré d'une exploitation agricole

L'aîné, Fidel, est capitaine dans les régiments des gardes françaises et combattra en Bavière où il sera blessé. Le cadet, Antoine-Séraphin, a un goût beaucoup plus prononcé pour l'aventure : maréchal de camps, "l’équivalent de général de brigade, deux étoiles", après s'être battu en Espagne et en Bohème, il prend la tête d'une flotte de 19 bateaux, dont 8 de guerre, pour aller défendre les intérêts du royaume de France aux Indes.

Pour financer ce périple, il vend le domaine de Soupir en 1756. "C'est le tout début de la guerre de Sept Ans. Ça vous parle, forcément, s'enthousiasme Jean-Marie Martainneville. Pour moi, c'est la première vraie guerre mondiale parce qu'on se bat en Europe, en Amérique du Nord et aux Indes. D’un côté, La Prusse, l’Angleterre et tous leurs alliés. De l’autre, l’Autriche, la France et tous leurs alliés". Cette guerre tournera au fiasco pour la France qui perdra ses comptoirs indiens au profit des Britanniques. Rappelé en France par le Roi, Antoine-Séraphin meurt en 1771, non sans avoir gagné des galons supplémentaires après une blessure en Allemagne. "Il a alors le grade de lieutenant des armées du Roi, l’équivalent de général de division. Il n’y a pas au-dessus".

Le château passe la Révolution française sans trop de difficultés, la nouvelle propriétaire finançant un peu les révolutionnaires "pour ne pas avoir trop d'ennuis. C'est grâce à elle que les pierres tombales des Baudouin ne sont pas détruites". Il a des allures de gros manoir et est encore une demeure d'agrément.

Il devient résidence principale avec les propriétaires suivants, la famille Berthelot de Lavilleurnois : "Charles Berthelot de Lavilleurnois va être désigné maire de Soupir par le préfet de l'Aisne en 1808, détaille Jean-Marie Martainneville. Il est membre de l’arrondissement de Soissons puis du conseil général de l’Aisne. Il était né à Paris mais il était déjà dans le coin, du côté de Fère-en-Tardenois. C’était un gros bourgeois. D’ailleurs, sur son état civil, il est écrit bourgeois alors qu'en fait, il est vicomte ! Mais la Révolution est passée par là !"

Une héritière du champagne qui aime Chambord

Un bourgeois qui vit de ses rentes : à l'époque, le domaine de Soupir s'étale sur 400 hectares. Il y a des fermes, des bois, un moulin. La vie y semble paisible jusqu'en 1814 et l'occupation de cette partie de la France par les Russes. "Pendant l’occupation des cosaques, le village va beaucoup souffrir. La première fois, ils sont restés trois mois et après les Cent-Jours et la défaite de Waterloo, ils sont revenus et ils sont restés quatre ans. Le château a complètement été saccagé. Soupir a été la commune la plus éprouvée du canton par cette occupation", raconte Jean-Marie Martainneville..

En 1862, le Journal des chasseurs évoque cette période funeste en ces termes : "les dernières guerres du premier Empire occasionnèrent de grandes pertes au château de Soupir. Après la bataille de Craonne, à deux lieus de là, les Cosaques saccagèrent le village; les tapisseries, les glaces, les tableaux du château, tout fut détruit. Les Russes y firent un séjour de plusieurs mois et les ravages qu'ils y commirent furent tels qu'il fallut près de trois ans pour y remettre de l'ordre. "

Charles Berthelot de Lavilleurnois est toujours maire du village lorsqu'il meurt au château en 1826. De ses trois enfants, c'est sa fille qui hérite du domaine. Elle le vend en 1873 à Pauline Plé. Commence alors la grande et flamboyante époque du château de Soupir.

Pauline Plé a 37 ans lorsqu'elle achète les lieux. Le château ressemble à une grande bâtisse de province, sans vraiment de charme ni d'atours. De la forteresse du Moyen Âge, il ne reste que deux demi-tours. Mme Plé va entièrement le transformer. C'est qu'elle en a les moyens : elle est héritière, par sa mère, de la famille Pipper-Heidsieck, grand nom du champagne. Les travaux, gigantesques, dureront trois ans. Mme Plé choisit un architecte parisien qui va s'inspirer du château de Chambord pour redessiner les lieux en "palais d'une coquetterie féminine", écrit le chanoine Lebergue. Les jardins sont conçus par Edouard Redon, paysagiste de renom.

"La surface du château est doublée quasiment. Les deux tours du château fort et d’autres structures sont conservées mais le château change complètement de physionomie, explique Jean-Marie Martainneville. Mais elle ne fait pas que ça : elle va faire capter les eaux de source qui sont au-dessus du village et elle va faire alimenter le château et tout le village en eau courante. Elle va aussi faire construire à l'entrée du village une usine à gaz pour avoir l’éclairage. Il y a tout le confort moderne. Elle va installer un jardin potager, des écuries, tout ça dans le parc qui fait 50 hectares. Il paraît qu’il y avait des roses magnifiques. Il y avait aussi des serres et une cour d’honneur. On entrait par une belle grille en fer forgé." Grille qui existe toujours aujourd'hui, outrageusement rongée par le temps.

Affaiblie par l'âge et par le décès de son mari, Pauline Plé, qui restera dans la mémoire de Soupir comme une grande bienfaitrice, vend le domaine en 1902 au comte de Courcelles. "Mais il ne va pas rester longtemps. Il revend en 1906. Il devait avoir besoin d’argent. Ses finances ne devaient pas être très florissantes parce que la somme de la vente a été mise sous séquestre et ça, en général, ça n’est pas bon !"

Une mystérieuse propriétaire avec une double identité

Une annonce est passée dans L'écho du Nord du 10 juillet 1905 : "A vendre ou à louer meublé, le chateau de Soupir avec parc de 50 hect. (...) S'adresser à M. FOULON, notaire à Vailly.

À partir de cette date, un mystère entoure l'identité de la nouvelle châtelaine de Soupir. L'abbé Lebergue n'écrit, à son propos, qu'une seule ligne : "Mme Marie Georget possède le château et la terre de Soupir depuis 1908". C'est en fait 1906. Une erreur qui va compliquer les recherches de l'ancien notaire. D'autant que dans le village, il n'y a aucune trace de cette femme. Tout le monde parle d'une Mary Boursin, la même qui a fait construire l'arc de triomphe en 1908 sur lequel figurent ses initiales.

Jean-Marie Martainneville finit par mettre la main sur "un vague document. Au moins le 6e double au carbone, autant dire illisible, d’une retranscription hypothécaire de 1913 au nom de Marie Georget dite Mary Boursin. C'est là que j'ai compris que Marie Georget et Mary Boursin étaient la même personne."

Il va alors faire la connaissance de deux personnages au destin hors normes : l'un ne sera jamais propriétaire du domaine de Soupir ; l'autre n'aurait jamais pu l'être sans le premier.

Car Marie Georget et Mary Boursin sont en effet une seule et même personne. Née à Blois en 1849, Marie est orpheline de mère à 4 ans et vit avec ses frères et sœurs et son père, travailleur journalier. À 18 ans, elle est lingère puis travaille en usine comme piqueuse de bottines à Blois. On perd sa trace en 1872 pour la retrouver en 1895, presque trente ans plus tard, à Saint-Cloud. C'est dans cette petite ville huppée en banlieue parisienne qu'elle a bâti un empire immobilier impressionnant : maisons, immeubles, hôtel particulier... Qu'a-t-elle fait entre-temps ? Pourquoi se fait-elle appeler Mary Boursin ? Et surtout comment a-t-elle pu accumuler une fortune suffisante pour qu'elle puisse acheter, entre autres, le domaine de Soupir ?

"Attendez !, s’amuse Jean-Marie Martainneville. N'allez pas plus vite que la musique ! Attendez que je vous raconte !"

C'est au détour d'un article de l'Avenir du Loir-et-Cher daté de 1909 que les réponses se font jour : Mary Boursin est en fait la maîtresse d'Alfred Chauchard. De 28 ans son aîné, il est l'un des fondateurs des grands magasins du Louvre, rue de Rivoli à Paris.

"Marie a dû quitter Blois pour aller travailler à Paris et elle a dû se retrouver aux grands magasins du Louvre où elle a rencontré Chauchard", se risque à imaginer Jean-Marie Martainneville. Alfred Chauchard, qui a commencé comme simple vendeur à 25 francs le mois est à l'époque l'une des plus grandes fortunes de France. "Il fonde avec le fils d'un banquier les grands magasins du Louvre en 1855. En dix ans, le chiffre d’affaires annuel atteint 10 millions. Et 41 millions encore dix ans plus tard. Ils finissent par racheter tout l’immeuble. Ils font deux ans de travaux et ils ouvrent les plus grands 'grands magasins' du monde. Ils emploient 2 400 personnes. Au sous-sol, il y avait un petit train pour amener les marchandises d’un endroit à un autre."

Fêtes somptueuses et jet-set de la fin du 19è

En 1885, Chauchard achète à Versailles l’ancien domaine privé de la comtesse de Provence, dite Madame, épouse de Louis XVIII. En 1890, il commence à s’intéresser à l’art et achète l’Angelus de Jean-François Millet pour 750 000 francs or. Il achète aussi la Campagne de France de Meissonier pour 850 000 francs or. "C’est dire l’ampleur de sa fortune. Il est propriétaire du château de Longchamps qu’il loue à la mairie de Paris. Il fréquente Emile Loubet, le président de la République, des ministres. Il est d’ailleurs très copain avec le ministre de l’Instruction publique de l’époque et avec Gaston Calmette, le directeur du Figaro." Gaston Calmette, un homme hautement influent et important dans les cercles intellectuels parisiens au point que Marcel Proust lui dédiera Du côté de chez Swann, premier volume de À la recherche du temps perdu dans l'espoir d'être publié en feuilleton dans Le Figaro.

Un beau monde pour lequel Mary Boursin donne à Soupir des fêtes somptueuses au point que la moitié des habitants travaillent pour elle. On comprend pourquoi Marie Georget a préféré devenir Mary Boursin : à 19 et 20 ans, elle avait donné naissance à deux enfants naturels qu'elle n'avait pas reconnus, un fils, mort à deux semaines et une fille, Jeanne. Passe encore d'être la "dame de compagnie" entretenue d'un homme richissime, mais une fille-mère...

Alfred Chauchard décède en 1909. Mary/Marie a 60 ans. "Et qui préside aux obsèques ? La petite Marie !"

"Et qui est légataire universelle de la fortune de Chauchard ? Encore la petite Marie, raconte Jean-Marie Martainneville, une pointe de tendresse dans la voix. Elle hérite de tout : les propriétés, les actions des magasins du Louvre. Tout. Sauf des tableaux de maître qu’il lègue au musée du Louvre. Ils sont au musée d’Orsay aujourd’hui et il y a deux salles rien que pour ses tableaux. Et tout n’est pas exposé ! Et elle fait des donations : un million de francs à la municipalité de Paris pour les pauvres, un autre million à la caisse de retraite des employés des magasins du Louvre."

Mais la mort d'Alfred Chauchard signe la fin d'une période de bonheur pour Mary Boursin, vieillissante. En 1913, elle fait donation du domaine de Soupir à Gaston Calmette, le directeur du Figaro, tout en gardant l'usufruit. Elle est toujours châtelaine de Soupir, mais on l'y voit désormais rarement. Gaston Calmette, en revanche, y passera ses vacances avec sa femme et ses deux enfants alors mineurs.

1914, le désastre et la désolation

Vient 1914, "l'année de tous les dangers", assène Jean-Marie Martainneville. D'abord, sa fille, Jeanne, lui intente un procès en reconnaissance qu'elle gagne. Puis en mars, Gaston Calmette, l'ami de toujours, est assassiné dans son bureau de la rédaction du Figaro. Cela fait plusieurs semaines qu'il a lancé une virulente campagne de presse contre le ministre des Finances du gouvernement Doumergue, Joseph Caillaux, pour différentes raisons politiques. Il a fait publier 121 articles contre Caillaux en trois mois. Le dernier causera sa perte : il publie la lettre privée que Caillaux avait adressée à sa femme Berthe alors qu’elle n’était encore que sa maîtresse et qu’il était toujours marié par ailleurs. Le 17 mars, Berthe Caillaux se rend au Figaro muni d’un pistolet caché dans son sac à main, attend Calmette et le blesse de plusieurs balles. Gaston Calmette mourra dans la nuit chez lui.

Ses deux enfants, Edouard et Henri, deviennent les nouveaux propriétaires du château et du domaine. Le 3 août, l'Empire allemand déclare la guerre à la France. Le 2 novembre, Soupir subit une attaque très violente de la part des Allemands. Les tirailleurs nord-africains de l’armée française vont le reprendre dans la foulée. Le château, comme beaucoup d'édifices de ce type, est transformé en hôpital militaire. Mais il prend feu une nuit de fin novembre. Le village va alors se retrouver dans le no man’s land, entre les lignes allemandes et les lignes françaises. Aucun front n’avance jusqu’en 1918 mais les deux côtés se bombardent. "Et parfois, souvent, ça tombe sur le village et sur le château. Tout est réduit en poussière, se désole Jean-Marie Martainneville. Dès le début de 1915, il n'y a plus rien. Le village est rayé de la carte et le château avec lui."

Plusieurs compagnies de soldats français y passent, bivouaquant dans le parc du château, se baignant dans l'étang qui était les anciennes douves, explorant les gravats de pierre. Mais de tous les objets que Mary avait hérités d'Alfred Chauchard, il ne reste rien.

Dans Témoignages d'un officier forestier, 1914-1918, œuvre posthume publiée en 1967, Roger Sargos, un ancien poilu, écrit que, le 9 janvier 1915, il a été chargé par ses supérieurs de mettre à l'abri plusieurs pièces du mobilier "avec un sous-lieutenant du 64 T., conservateur du Musée de Nevers."

Selon la note de service adressée par son capitaine de brigade, "le général commandant l'armée tient particulièrement à ce que l'on sauve, dans les ruines du château de Soupir, le plus grand nombre possible d'objets, une certaine partie ayant, paraît-il, une grande valeur, plusieurs représentants des œuvres d'art remarquables. Je vous adresse une liste de ce qui existait encore au 26 décembre. Le sauvetage peut commencer dès maintenant et se faire de la manière suivante : chaque soir, à partir de demain 10, j'enverrai à Soupir une demi-section de territoriaux, qui aura pour mission de prendre au Château, et d'apporter sur une ou plusieurs voitures qui transportent des matériaux, une partie de ce qui reste. Un gradé du 254 connaissant le Château dirigerait cette corvée, qui escorterait les voitures au retour et déchargerait à la Grande Roche ce qu'elle aurait rapporté. 1° Commencer par les tapisseries (panneaux, paravents, fauteuils). Voir si un grand panneau de la salle à manger représentant le « Passage de la Mer Rouge » (grande valeur) existe encore ; 2° Les objets d'art peu volumineux (marbres, bronzes, etc.). Abandonner ce qui serait trop encombrant ou peu facilement transportable — Abandonner ce qui ne présenterait qu'une valeur marchande sans valeur artistique."

Des ruines classées Monuments historiques

La liste en question recensait 114 objets :

À la fin de la guerre, il ne reste plus que des ruines du flamboyant château de Soupir. Mary Boursin s'installe à Hérouville-Saint-Clair dans le Calvados. Elle meurt dans son hôtel particulier de Saint-Cloud en 1921, à la tête d'une fortune considérable. Principale actionnaire des grands magasins du Louvre, elle laisse de somptueuses propriétés à Saint-Cloud et Paris : rue de Rivoli, ce qui deviendra l'hôtel Crillon place de la Concorde, rue Vélasquez, rue Malesherbes ou encore l'immeuble du futur hôtel Hilton Concorde Opéra rue Saint Lazare. "J'ai fait le calcul et la conversion : sa fortune de l'époque représenterait aujourd'hui 2 781 976 780 €, lit lentement Jean-Marie Martainneville. Ça vaut ce que ça vaut comme calcul mais c'est pas mal pour une piqueuse de bottines de Blois !"

Désormais pleine propriété des fils Calmette, le domaine de Soupir ne se relèvera jamais. Si Henri Calmette émet le souhait de reconstruire le château de son enfance, il n'aura pas le temps de l'exaucer : il meurt en 1925, à 22 ans.

Son frère, Edouard, et sa mère décident de vendre ce qui reste. C'est une société agricole qui achète les ruines, le parc, le verger, les jardins, les terres et les bois, soit un peu plus de 454 hectares. Tout sera transformé en champs. Le chanoine Lebergue écrira à ce propos "le colosse est tombé, il ne se relèvera plus. (...) Cette fois, il est frappé à mort. On va dépecer son cadavre pierre par pierre, et bientôt, vous chercherez en vain la trace de cette grandiose demeure".

En 2007, l'arc de triomphe, la grille en fer forgé et les douves du château sont inscrits aux Monuments historiques. "Le mur d'enceinte, je ne suis pas sûr. Il faudra que je cherche", relève, songeur, Jean-Marie Martainneville. Ce même mur d'enceinte qui protège encore les ultimes vestiges d'une splendeur passée, marquée d'impacts de balles. Une splendeur rococo, immense et monumentale. Mais surtout seule, en plein milieu d'un champ.