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Camp de Grande-Synthe : trois mois de tensions entre la mairie et l'État

Depuis que le maire de Grande-Synthe a annoncé l'ouverture d'un nouveau camp aux normes internationales, en collaboration avec l'ONG Médecins Sans Frontières, il se heurte à des réticences de l'Etat. Résumées ici, les étapes de la polémique.

Lecamp de Grande-Synthe est essentiellement composé de Kurdes irakiens.
Lecamp de Grande-Synthe est essentiellement composé de Kurdes irakiens. © DENIS CHARLET / AFP

1. Basroch, un camp insalubre

Depuis le mois de juillet, le camp de Basroch à Grande-Synthe accueillait de plus en plus de personnes. Il y a quelques jours, ils étaient encore plus de 1000, contre 80 cet été. En décembre, on en recensait près de 3000. Situé en zone inondable, la « Jungle » de Grande-Synthe était moins bien organisée et structurée que celle de Calais. Les ONG n’avaient de cesse de dénoncer ses conditions d’insalubrité.

2. L'annonce

Fin décembre, le maire (EELV) de Grande-Synthe Damien Carême, qui cherche de longue date une solution de relogement pour les migrants, annonce officiellement avoir trouvé un lieu pour bâtir un camp aux normes humanitaires internationales. C’est l’ONG Médecins sans frontières (MSF) qui préconise ces règles. L’ONG et la mairie préparent conjointement l’ouverture du camp. A cette époque, Damien Carême est optimiste sur le financement : « Nous faisons les avances, l'Etat paiera » pérvoit-il.

3. L’Etat s'inquiète

Le préfet du Nord Jean-François Cordet, qui qualifie de « camp de la honte » celui de Basroch, refuse, avant même les premières construction d’entendre parler d’un nouveau campement. "La politique de l'Etat n'est pas de reconstituer un camp à Grande-Synthe mais bien de le faire disparaître" pour offrir des "solutions individuelles" aux migrants en leur proposant de déposer une demande d'asile ou en rejoignant l'un des centres d'accueil et orientation (CAO) de France, explique-t-il. Il craint que la mairie ne créée un camp pérenne et met en garde contre les risques pour la sécurité des migrants : le nouveau camp doit être bâti entre une autoroute et une voie ferrée. Celui de Basroch est également situé à proximité d'une autoroute.

4. Ouverture du camp et tensions

Lundi 7 février, le nouveau camp est prêt à accueillir les réfugiés. Des petits bungalows en bois chauffés et prévus pour quatre personnes ont été montés par MSF (une première tentative avec des tentes a été abandonnée après une tempête). Contrairement au camp provisoire de containers jouxtant la "Jungle" de Calais, il ne sera pas clôturé. Le camp de la Linière sera géré par l’association Utopia56. Il a une capacité d’accueil de 1 500 personnes et devrait s’agrandir prochainement pour avoir 2 500 places. Le camp doit coûter 3,1 millions d'euros : 2,6 millions d'euros apportés par MSF et environ 500 000 euros financés par la communauté de commune de Dunkerque.

Le 7 février toujours, une commission de sécurité avec des représentants de la police et des pompiers doit donner un avis sur son ouverture, il est défavorable.  Le soir même, le préfet Jean-François Cordet met en demeure le maire de rapporter « sans délai » l’arrêt municipal qui autorise l’ouverture du camp. La préfecture demande notamment à ce que des barrières de 2,5m de haut soient posées entre le camp et l'autoroute. Damien Carême passe outre la décision de la commission de sécurité : le camp ouvre et les migrants s’installent progressivement. "Je n'imaginais pas qu'ils étaient capables d'aller si loin en me mettant autant de bâtons dans les roues ", réagit alors le maire. Ce mercredi, ils sont 900 sur le camp de la Linière.

5. Cazeneuve intervient

Alors que les migrants sont installés dans le nouveau camp, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve prend la parole : « La solution ne passe pas par un déplacement vers un autre site (le camp de la Linière, ndlr) qui, en raison de sa localisation très passante, pose des problèmes », a-t-il estimé lors d'une audition par la commission des lois de l'Assemblée nationale. Pour lui, ne pas se conformer aux recommandations de la commission de sécurité c’est « mettre en danger la vie de ceux qui sont sur ce camp ».

6. Les ONG la réponse de l'Etat

Aussitôt, sept ONG ( Amnesty International, Emmaüs France, GISTI, L’Auberge des Migrants, LdH – Ligue des droits de l’Homme, Médecins du Monde, Médecins Sans Frontières, Secours Catholique, Utopia 56) condamnent dans un communiqué un « cynisme d’Etat »  : « malgré l’urgence d’héberger les migrants dans de bonnes conditions, les autorités françaises dénoncent dans une lettre de mise en demeure adressée au maire de Grande-Synthe l’ouverture précipitée du camp, qu’elles estiment « préjudiciable à la sécurité de centaines de personnes ». »  Les ONG apportent leur soutien au maire de Grande-Synthe, dont l’engagement pourrait avoir des conséquences juridiques, s’il ne se plie pas aux injonctions de l’Etat. « Dans l’urgence, il s’agissait avant tout de mettre les personnes à l’abri comme de leur assurer les conditions minimales d’une existence décente », soulignent les ONG. A peine ouvert, le camp pourrait fermer dans les prochains jours.
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